Elles quittent leurs douars pour être autonomes…

C’est le résultat d’une enquête sociologique basée sur 90 entretiens dans quatre quartiers populaires de Casablanca. Elles veulent être libres, affranchies du giron familial et de la surveillance des parents et des frères. Elles partent seules, habitent souvent en colocation, font du travail ouvrier ou domestique, veulent assumer leur autonomie.

Les études sociologiques récentes sur les déplacements des personnes des campagnes vers les villes, et sur les motivations derrière ces migrations ne sont pas nombreuses. Encore moins celles axées sur la migration féminine. L’on sait, certes, que le taux d’urbanisation au Maroc a connu un saut considérable pendant les années 2000: 70% de la population était rurale en 1960, seulement la moitié le demeure en 2004. Il faut attendre les résultats du recensement de la population et de l’habitat de 2014 pour se faire une idée exacte de cette progression, mais l’on parle déjà, selon les projections du HCP, d’un taux d’urbanisation de près de 60% en 2014, et de 68,5% à l’horizon de 2050. Mais quid de la migration féminine des campagnes vers les villes ? Quid des transformations sociales et des mentalités qui font que les femmes fuient pour une raison ou une autre leurs douars, pour aller s’installer, seules, dans les grandes villes, assumer pleinement leur autonomie ? Comment s’organisent-elles pour trouver une location une fois en ville, et dans quelles conditions ? Comment arrivent-elles à décrocher un travail dans les usines, ou comme «femmes de ménage» ? C’est à ces questions, et à d’autres encore, qu’essaye de répondre une enquête de terrain qui vient de voir le jour, menée par sept sociologues (Fadma Ait-Mous, Amal Bousbâa, Mériam Cheikh, Jamal Khalil, Touria Houssam, Hassan Rachik, Abdallah Zouhairi). Coordonnée par Leila Bouasria, sociologue et professeur à la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Hassan II de Casablanca, l’enquête* (en voie de publication en livre) s’intitule «Mobilités féminines autonomes nationales et transnationales : de la métropole casablancaise aux villes-monde».

L’étude couvre un champ plus vaste, mais elle se situe essentiellement à Casablanca, et les interviews ont eu lieu dans quelques quartiers : Hay Hassani, Anfa, Ain-Sebaa/Hay Mohammadi et Ain-Chock. C’est le fruit de 90 entretiens menés par différentes équipes sur 70 femmes, venant en majorité de Doukkala. Certaines sont célibataires, d’autres divorcées ou mères célibataires. Les nouvelles migrations féminines à destination de Casablanca s’inscrivent, de plus en plus, dans une perspective individuelle ou «autonome». On n’est plus dans le «schéma traditionnel» d’une migration exclusivement masculine, à tout le moins dans un cadre familial, mais l’on est, depuis quelques années, devant «une migration féminine autonome».  Autrefois, la femme se résignait à vivre dans le carcan familial du douar, attendait un mari, et s’il y avait une émigration vers la ville elle ne pouvait se concevoir qu’avec le mari ou un membre de la famille. Ce n’est plus le cas maintenant.

Elles veulent s’assumer en dehors de la tutellede la famille

Désormais, de plus en plus de femmes prennent la décision elles-mêmes de migrer en ville, il y a une autonomie entière dans la prise de cette décision. Elles veulent s’assumer, construire personnellement leur monde, indépendamment de la tutelle familiale. Quatre types d’événements sont cités dans l’enquête qui poussent ces femmes à migrer : accidents de la vie (maladie et décès des parents), divorce, chômage des parents et conflits familiaux. Fragilisées par de telles situations, elles migrent en quête d’une vie meilleure. Mais il y a d’autres motivations plus personnelles qui les poussent à cette migration. Les femmes sont nombreuses à mûrir ce projet pour échapper d’abord à l’exploitation qu’elles subissent au douar. «J’étais comme une bonne chez ma propre famille», avoue l’une d’elles.

Certaines émigrent pour sortir de l’ennui. Normal, reléguées au travail ménager à l’intérieur de la maison, influencées par l’image qui leur est renvoyée des villes par les médias (publicité, feuilletons étrangers, …), mais aussi par ce que racontent les filles ayant déjà entrepris le projet de migrer. En allant vers la ville, c’est une valorisation de leur personne qu’elles cherchent. Là, elles peuvent être libres, utiles, exercer leur individualité. L’une d’elles l’exprime ainsi : «Même si j’étais habituée à la vie en famille, je m’ennuyais beaucoup. Je ne trouvais rien à faire à tel point que parfois je m’énervais à cause de cela. Alors je me suis dit que c’est préférable de travailler. J’ai alors décidé de venir à Casablanca». Les filles migrent aussi pour respirer la liberté. Elles guettent alors la première occasion pour s’affranchir du giron familial, aller en ville pour nouer des relations avec l’autre sexe, baigner dans le monde extérieur. Et pourquoi pas trouver un mari ?

Une autre caractéristique de cette nouvelle génération de migrantes : elles vont en ville, non plus pour aider leurs familles d’origine (leurs parents), mais pour se financer elles-mêmes, et financer leurs enfants, comme l’explique l’une d’entre elles : «Mon père est décédé et ma mère ne nous demande rien, mais quand on part on fait des dépenses , c’est normal surtout pendant les fêtes : tu dois apporter des choses, acheter des vêtements pour les neveux. Mais ils ne nous demandent rien, ils connaissent nos conditions de vie. Même mon père, avant de mourir, ne nous a jamais demandé de l’argent. Il avait trop de dignité («ma kayerdach»). Parce que les filles ne sortent pas travailler».
Certaines migrent seules, et ne connaissent personne à Casablanca. D’autres le font sur incitation d’oncles ou de tantes qui s’y trouvent déjà. Une fois dans cette grande ville, les choses sérieuses commencent : recherche du travail, du loyer (c’est le plus dur). Des réseaux de solidarité entre anciennes et nouvelles se créent pour se donner un coup de main, faire face aux dépenses quotidiennes, s’entraider pour joindre les deux bouts. Ces réseaux sont utiles aussi pour avoir droit à un microcrédit : «J’ai emprunté de la Fondation Zagoura l’année dernière pour acheter le mouton de l’Aïd. Ce crédit m’a beaucoup serrée.

J’avais emprunté 5 000 dirhams, ils ne prêtent pas moins de cette somme. Ils font réunir quatre femmes partenaires qui se garantissent entre elles. J’ai partagé cette somme avec une autre personne parce que je devais rembourser 600 DH/mois». Sans parler des crédits chez l’épicier, chez le boucher, chez le marchand de légumes…: «J’ai des crédits partout : le crédit chez l’épicier, le boucher. Imagines-toi qu’au début du mois, les 1 500 DH de salaire disparaissent avec le paiement des crédits. Je garde 100 DH de côté pour le transport. Parfois je me rends à pied à l’usine qui se trouve à El-Oulfa, je suis obligée quand je n’ai pas de quoi payer le transport». Et dans ce panorama, l’intermédiaire, le «semsar», est souvent présent, incontournable pour orienter ces femmes. Cela étant, avec toutes leurs difficultés matérielles, elles parviennent à faire du transfert d’argent à leurs familles restées au douar. Le temps passe, certaines femmes travaillent pour devenir casablancaises à part entière, cela passe par l’investissement dans le logement social, par la recherche d’une meilleure qualification pour postuler à un nouveau poste (comme la garde des enfants par exemple), par le mariage… D’autres encore rêvent d’une migration internationale. Les projets pour sortir du Maroc ne manquent pas, mais souvent «infructueux». En général, la projection à l’étranger ne semble pas attractive pour ces migrantes aux ressources très limitées, conclut l’étude. Karima, âgée de 21 ans et originaire d’un douar près de Safi, confie : «J’aurais préféré quitter le pays, mais il n’y a pas de garantie, je ne peux pas, c’est impossible, il me faut de l’argent, le passeport, l’avion, etc., c’est beaucoup».

* L’étude est financée par
l’Association marocaine d’études et de recherche sur les migrations (AMERM)et la Fondation Banque populaire, migration et
environnement de Zurich.