Egalité des sexes : quand les pères s’impliquent dans la vie domestique

La rencontre mondiale 2019 de MenCare, une campagne mondiale pour la paternité, s’est tenue du 19 au 21 novembre au Maroc. L’objectif est d’élaborer un programme pour un plaidoyer en faveur d’une égalité entre les hommes et les femmes dans le travail des soins non rémunérés. Au Maroc, comme ailleurs, la répartition est déséquilibrée. Une enquête dans la région de Rabat en atteste…

Impliquer les pères dans les travaux domestiques. C’est l’objectif de MenCare, la campagne mondiale pour la paternité, active dans plus de 55 pays. Après l’Afrique du Sud, la Serbie, c’est au tour du Maroc d’abriter la troisième rencontre mondiale qui a eu du 19 au 21 novembre à Rabat. Des experts en paternité, des donateurs, des agences des Nations Unies, des organisations de la société civile, des militants des droits humains sont venus d’une vingtaine de pays pour débattre de cette problématique. L’objectif final étant de mettre en place, à terme, une stratégie visant à accélérer l’implication des hommes dans la vie domestique et ce au niveau mondial. Cette implication constituera une étape pour accélérer les avancées en matière d’égalité des sexes dans le cadre privé, selon Carine Troussel, coordinatrice Maroc de Quartiers du Monde. Il s’agit d’une organisation non gouvernementale française de solidarité internationale créée en 2003, qui coordonne deux réseaux Sud-Sud-Nord d’organisations sociales, de collectifs de jeunes, filles et garçons, et de femmes, en Afrique du Nord et de l’Ouest, en Amérique latine. La campagne mondiale MenCare devrait aboutir à l’élaboration d’un programme commun visant à faire progresser les activités de plaidoyer aux niveaux international et national pour mettre au point des méthodes novatrices permettant d’établir un partenariat égal entre les hommes et les femmes dans les travaux non rémunérés.

Àctuellement, dans aucun pays du monde, les hommes ne contribuent autant que les femmes au travail non rémunéré. Ce qui est, de l’avis des organisateurs, un des principaux obstacles à l’égalité de genre et à l’élimination des stéréotypes. La pression sociale pèse encore lourdement. Ainsi, selon une étude mondiale, citée par Quartiers du Monde, les hommes dont le père participait de manière égale aux soins et au travail domestique sont environ1,5 fois plus susceptibles de faire la même chose. On retiendra également que la répartition des tâches à l’intérieur du foyer reste déséquilibrée dans la mesure où les femmes consacrent en moyenne 5 heures aux travaux domestiques alors que les hommes y consacrent moins d’une heure.

Or, selon une analyse sur l’utilisation du temps, réalisée par Promundo, un consortium mondial, créé en 1997 au Brésil, qui promeut l’égalité des sexes, «il suffirait que les hommes consacrent chaque jour 50 minutes aux enfants et aux tâches ménagères pour faire avancer l’égalité de genre dans le cadre des soins non rémunérés».

Voir les pères engagés dans 50% des travaux domestiques en 2023

Les recommandations de cette troisième réunion devraient servir de base, selon les organisateurs, à l’élaboration d’un plaidoyer mondial et local pour une plus large égalité des sexes dans la sphère familiale. Autrement dit, appeler les hommes à assumer leur rôle au niveau domestique en vue d’une paternité moderne. L’objectif est de voir les pères assumer 50% des tâches domestiques d’ici 2023. Mais cela sera-t-il possible ?

La notion de paternité moderne ne semble pas encore largement partagée. En effet, les pressions sociales pèsent lourdement et la majorité des hommes, toutes générations confondues, expliquent des experts, ne jugent pas utile de s’impliquer dans les tâches ménagères. Ainsi, Salah Boujida, retraité, est catégorique : «Je ne vais pas mettre la main à la pâte pour que l’égalité advienne. Non que je sois contre l’égalité ou que je suis injuste envers les femmes, mais je n’aime pas aider à la maison. Je suis pour le respect de la femme et de ses droits, mais je veux que la femme reste femme et que l’homme reste homme. C’est comme cela que l’on a été éduqué !». Un témoignage qui illustre parfaitement la position du Marocain, et de l’homme arabe plus globalement, quant à la répartition des tâches domestiques qui défavorise les femmes. C’est pour dépasser ces résistances sociales et contribuer à un changement des mentalités que Quartier du Monde mène, depuis 2012 au Maroc, des actions de sensibilisation et crée des débats autour de l’autonomisation socioéconomique des femmes et lutte pour l’égalité de genre. C’est pourquoi cette ONG française, en collaboration avec l’ONU Femmes, a lancé le programme «P», pour les Papas, au Maroc. Programme qui a déjà été lancé au Liban et au Brésil, pour mettre en place des mesures facilitant l’implication des pères dans le travail domestique. Par ailleurs, elles soutiennent également le projet de mise en place d’un congé de paternité au Maroc. Un projet est au département de la Réforme de l’Administration et de la Fonction publique qui doit prolonger ce congé qui n’est actuellement que d’une durée de trois jours (voir encadré). Parallèlement, un dispositif d’accompagnement s’impose en vue d’en faire un véritable congé de paternité durant lequel les nouveaux papas s’impliqueraient de façon effective dans les soins du bébé et jouent, dès la naissance des enfants, leur rôle de père.

Promouvoir l’implication des pères dans les travaux non rémunérés ne sera pas chose aisée, à en croire les conclusions de l’enquête “Images” menée dans la Région de Rabat-Salé-Kénitra sur les masculinités et l’égalité des sexes. Un travail qui a cherché à mieux connaître les perceptions, et les comportements des hommes et des femmes à l’égard de l’égalité de genre auprès d’un échantillon de 1 200 femmes et 1200 hommes, aussi bien dans les villes que dans le milieu rural.

La mise en place de nouvelles lois ou la réforme des législations existantes poussent de plus en plus les femmes à réclamer une juste reconnaissance pour un travail «invisible». Soit le travail domestique.

Globalement, les conclusions de l’enquête laissent apparaître que la moitié des sondés affirme que l’égalité ne fait pas partie de la culture marocaine. Cependant, 50% des hommes et 87% des femmes interrogés estiment qu’il faut s’engager pour une égalité entre les femmes et les hommes.

Mais, en attendant, le constat est là : les femmes travaillent dans plusieurs secteurs, organisés ou informels et s’occupent de leur foyer et de leurs enfants. A côté, certaines d’entre elles sont parfois aussi engagées dans l’associatif. Fatigue, épuisement et burn-out poussent plusieurs d’entre elles à affirmer, selon l’enquête, que «le rôle le plus important d’une femme est de s’occuper de la maison et de cuisiner pour la famille». Ainsi, paradoxalement, on peut penser que les avancées législatives en faveur de l’égalité sont contraires au bien-être des femmes !

Un tiers des hommes sondés disent avoir vu leurs pères cuisiner ou faire le ménage

Par ailleurs, la conjoncture économique, notamment les contraintes du marché de l’emploi et le taux élevé de chômage, ne permet plus aux hommes de continuer à assurer seuls leur rôle historique, à savoir celui de rapporter de l’argent au foyer. Ainsi, selon l’enquête, les hommes ont en quelque sorte perdu cette image, sans pour autant s’être investis davantage dans les travaux domestiques ou les soins aux enfants. En effet, la lecture des conclusions de l’enquête indique que le tiers des hommes interrogés disent avoir eu l’occasion de voir leurs pères ou un autre homme, en dehors des travailleurs domestiques, cuisiner ou nettoyer la maison. Cependant, ils sont 88% à se souvenir que leurs pères se chargeaient des courses et 80% d’entre eux disent que les pères s’occupaient, dans une moindre mesure, des enfants. L’enquête révèlent que 37% des hommes aident leurs enfants à faire les devoirs et 34% à leur préparer un repas. La participation au ménage et à la lessive est plus faible. Ils sont 10 à 25% à l’assurer. Concernant les soins aux enfants, 59% des hommes déclarent que le soin le plus fréquent est de «jouer avec l’enfant ou avoir différentes activités de loisirs». Ce qui est confirmé par 43% des conjointes. Ensuite, on retiendra que 49% d’entre eux disent, «amener l’enfant à l’école ou à la garderie et aller le chercher» et «réprimander l’enfant ou le discipliner verbalement». En revanche, ils donnent moins de fessée et d’autres punitions physiques. Selon l’enquête, ils sont 26% à le faire. Tout comme ils ne sont pas nombreux à s’impliquer dans l’hygiène de leurs enfants, puisque 17% d’entre eux seulement aident l’enfant à faire sa toilette.

Il apparaît donc sur la base de ce sondage que les hommes s’impliquent aujourd’hui plus que leurs aînés dans les travaux domestiques. Toutefois, ils ne l’assument pas socialement. En raison des pressions sociales et familiales. Ils continuent à soutenir que l’égalité entre femmes et hommes ne fait pas partie de la culture marocaine. Parallèlement, les femmes ont le sentiment qu’elles sont plutôt bien défendues par les lois, puisque 70% d’entre elles reconnaissent que certaines dispositions législatives pensent qu’elles sont efficaces, cependant elles ne notent pas un changement dans leur foyer. Cela sous-entend que la société marocaine est dans une période de transition, certes, mais qui persiste à cantonner la femme dans un rôle au foyer. En effet, 71,5% des hommes et 48,7% des femmes interrogés dans le cadre de l’enquête “Images” considèrent que le rôle important d’une femme est de s’occuper de la maison et de cuisiner pour la famille. Pour changer cette perception de cette répartition traditionnelle des tâches selon laquelle les hommes subviennent financièrement aux besoins de la famille et les femmes s’occupent du foyer, il est nécessaire, selon Quartier du Monde, en plus de la sensibilisation des hommes et des femmes, d’engager les institutions, les politiques, la société civile et les médias pour la promotion d’une plus grande implication des hommes dans les travaux non rémunérés. Une campagne nationale sera lancée au Maroc et devrait aboutir à un plaidoyer en faveur d’une plus grande implication.

Les papas pourraient bientôt bénéficier d’un vrai congé de paternité «payé» d’un mois, au lieu de la durée actuelle de trois jours accordée. Ils auraient ainsi un congé d’un mois dans le cadre de la responsabilité partagée des parents.

Le projet de loi, déposé en 2018, vise à compléter les articles 269 et 270 du Code du travail, pour prolonger le congé de paternité est actuellement au département de la Réforme de l’Administration et de la Fonction publique. Selon le texte, ledit congé d’un mois comporterait 15 jours obligatoires et 15 jours facultatifs non payés.
De même, l’employeur se doit de verser à son employé, immédiatement après la déclaration de la naissance, son salaire. Celui-ci est récupéré par le patron auprès de la CNSS, conformément à la grille en vigueur.

Ailleurs, on compte 167 pays qui accordent un congé de paternité selon l’Organisation internationale du travail.

En France, à titre d’exemple, les salariés bénéficient d’un congé de paternité de 11 jours consécutifs, qui s’ajoute au congé de naissance de trois jours accordé et rémunéré par l’employeur. Soit un congé de 14 jours. Il en est de même en Grande-Bretagne, en Pologne et au Danemark. En Belgique, le père a droit à un congé de 10 jours.

En Allemagne, il n’existe pas de congé de paternité légal. Les salariés dont le salaire annuel brut ne dépasse pas un plafond, révisé chaque année, sont obligatoirement affiliés à une caisse publique d’assurance maladie. Les pères peuvent bénéficier du congé parental rémunéré ainsi que du congé parental non rémunéré au même titre que les mères.

En Espagne, les pères bénéficient d’un congé post-natal de quinze jours, qui se compose de deux parties: un congé de deux jours, payé par l’employeur et qui doit être pris le jour de la naissance et le lendemain, un congé post-natal de treize jours, qui doit être pris dans les neuf mois qui suivent la naissance.

Pour rappel, aucun pays arabe n’accorde de congé de paternité. Il y a bien un projet en Tunisie visant à prolonger le congé de maternité et à instaurer un congé de paternité de 15 jours alors que la loi actuelle ne permet au papa que deux jours de «naissance».