Egalité des sexes : encore du travail pour décrasser les mentalités !

Avancées remarquables dans tous les domaines, couronnées par l’adoption du nouveau Code de la famille. Mais il reste beaucoup à  faire.
Au travail, il y a discrimination en matière
de salaires et d’accès aux postes à  responsabilités.
Les femmes, surtout les veuves, divorcées et mères célibataires,
sont plus touchées par le chômage
et l’exclusion.
Les mentalités et les moyens ne suivent pas.

Cinquante ans après l’indépendance, o๠en est-on des droits de la femme au Maroc, en ce 8 Mars 2006, journée mondiale de la femme ? S’achemine-t-on réellement vers l’égalité des sexes, prônée par le Code de la famille, la plus grande innovation juridique qu’ait jamais connue le Maroc ? Il n’est qu’à  consulter le volumineux rapport du cinquantenaire, dans sa partie relative à  la condition et aux droits de la femme, rédigée par Rahma Bourquia, Rabéa Naciri et Hayat Zirari, toutes trois militantes ferventes des droits de la femme, pour faire ce constat : les avancées accomplies par le Maroc en matière de droits de la femme sont incontestables, mais beaucoup de lacunes restent à  combler.

Plusieurs indicateurs corroborent cette observation, et ont tous participé peu ou prou à  la libération des énergies de la femme marocaine, à  son émancipation économique, politique et sociale, et à  son intégration en tant qu’acteur citoyen dans le corps social marocain.
Ces quelques exemples l’illustrent parfaitement : en matière d’éducation, d’abord, les avancées sont loin d’être dérisoires. Si, en 1960, neuf Marocains sur 10 ne savaient ni lire ni écrire, un pourcentage de 96 % revenait aux femmes. Or, au début de ce millénaire, le taux des filles fréquentant les établissements scolaires, tous niveaux confondus, a connu une progression spectaculaire : 45 % dans le primaire, 44 % au collège, 47 % au lycée et 45% à  l’université. Cependant, elles ne sont que 35 % de jeunes filles à  décrocher leur diplôme universitaire.
En matière d’emploi ensuite, la femme a investi massivement le marché du travail. Entre 1980 et 2002, par exemple, le nombre de femmes au travail a triplé dans les zones rurales et doublé dans les villes, passant, au niveau national, de 17,9 %à  25 %. Au niveau politique, toutes les Constitutions qu’a connues le Maroc placent l’homme et la femme sur un pied d’égalité : «L’homme et la femme jouissent de droits politiques égaux. Sont électeurs tous les citoyens majeurs des deux sexes jouissant de leurs droits civils et politiques». Mais, dans la pratique, ce n’était pas évident: il a fallu attendre 1997 pour que les premières femmes marocaines fassent leur entrée au gouvernement, 2002 pour qu’elles aient droit à  10 sièges, de plein droit, au Parlement.

D’autres indicateurs ne sont pas moins importants. Citons-en quelques-uns : la vulgarisation de la contraception. Acceptée avec scepticisme immédiatement après l’indépendance, elle devient désormais une pratique parfaitement intégrée dans les comportements des femmes et des hommes marocains. Non sans effet libérateur pour la femme. «Le recours à  la contraception, dit le rapport RDH, a été certainement le moment qualitatif le plus important ayant joué un rôle déterminant dans l’accès à  l’autonomie (aux ressources) et le développement des capacités des femmes.»

Les femmes se marient d’autre part de plus en plus tardivement par rapport aux premières années de l’indépendance : l’âge du mariage des femmes est ainsi passé de 22,3 ans en 1982 à  25,8 en 1994 et à  27,4 en 2000. Avec une augmentation significative dans les campagnes, allant de 20,8 en 1982 à  25,7 en 2000. Ce qui révèle une évolution qualitative du rôle des femmes et de leur statut dans la société marocaine.
Dernier indicateur de cette percée remarquable de la femme marocaine sur la scène nationale : le changement de la Moudawana. Voilà  un verrou solide qui a sauté à  la suite d’une lutte acharnée de plusieurs années, menée par un tissu associatif féminin parmi les plus combatifs du monde arabe et qui a fait du changement de la Moudawana (qui datait de 1957) son principal cheval de bataille.
Pourtant, malgré toutes ces réalisations, objecte-t-on dans les rangs des associations de défense des droits de la femme, le statut de cette dernière est loin d’être aussi reluisant. Il y a certes des progrès, «mais ils sont très fragiles», se désole Amina Lemrini, de l’Association démocratique des femmes du Maroc (AFDM). «Il y a un sentiment de satisfaction générale par rapport aux acquis obtenus ces dernières années par les femmes, mais il ne faut pas se leurrer. Exemple : la réforme de la Moudawana. C’est un pas en avant indéniable, puisqu’il est porteur de changements, mais sa mise en application pose problème». Un livre blanc, remis récemment au ministre de la Justice, préparé par les tribunaux de famille, a en effet recensé pas moins de 150 vices rencontrés par les juges dans leur application du code. On ne peut le nier, deux ans après l’entrée en vigueur du nouveau Code de la famille, que l’enthousiasme du début s’est heurté à  la réalité du terrain: mauvaise appréhension de l’esprit du code, insuffisance et incompétence des magistrats censés l’appliquer, obstination des hommes à  refuser la pension alimentaire après le divorce… Un exemple, parmi tant d’autres, du détournement de l’esprit de la loi ? Selon le nouveau code, la femme divorcée, qui garde les enfants, a le droit de rester dans le domicile conjugal. Or, des dizaines de cas montrent que l’homme fait tout pour priver la femme de ce droit en attaquant ses mÅ“urs et sa moralité. La résistance de l’homme est forte face à  une réforme qui grignote ses privilèges séculaires dans une société foncièrement patriarcale. Le problème est aussi culturel : le hiatus est flagrant entre la philosophie du code, qui affranchit la femme d’un joug masculin ancestral, et le degré de conscience ambiant, qui le vide de sa substance.

Un mécanisme institutionnel fort doit accompagner les réformes
Le même sentiment est exprimé par Aà¯cha Loukhmas, avocate, responsable de la section de l’Union de l’action féminine (UAF) à  Casablanca et directrice du centre Annajda d’aide aux femmes victimes de la violence. Les progrès sont indéniables, observe-t-elle. «La femme victime de la violence du mari n’a plus les mains liées comme auparavant. Avec le nouveau code de la famille, elle peut demander le divorce (chiqaq)», pour échapper au cycle infernal de la violence. Mais les traditions sont tenaces, et toutes les lois ne peuvent rien sans amélioration des conditions sociales et économiques de la population. «Les acquis juridiques et politiques durement arrachés par les femmes tombent à  l’eau si l’Etat ne met pas le paquet sur le plan financier et humain, remarque Lemrini. Autrement, la meilleure volonté politique de l’Etat pour changer la condition de la femme resterait un vÅ“u pieux. En résumé, souligne-t-elle, grâce à  la mobilisation et au combat des femmes, les choses bougent, mais il faut une politique publique cohérente sur la question des droits des femmes. Il faut réunir tout ce qui est en train de se faire, et donner à  ces actions les moyens pour être efficaces, à  travers un plan d’action et une stratégie claire. Il faut un mécanisme institutionnel fort à  qui confier le suivi de toutes ces réformes dans leur globalité, et qui l’inscrivent dans une politique de démocratie et de modernité».
Les auteurs du Rapport du cinquantenaire eux-mêmes n’ont pas été frileux dans leur appréciation de la situation actuelle de la femme, en dépit des avancées objectives. En matière d’emploi, par exemple, ils estiment que la discrimination salariale dans les entreprises entre hommes et femmes est flagrante : elle est évaluée à  41,2 %. Se fondant sur plusieurs études, Hayat Zirari, anthropologue et présidente de l’Association marocaine de lutte contre la violence à  l’égard des femmes, ne mâche pas ses mots. «Les femmes, explique-t-elle, sont reléguées dans les secteurs et les emplois les moins qualifiés et les moins rémunérés(*), avec peu ou pas de possibilités d’évolution et o๠elles subissent de multiples formes de discrimination : salariale, de traitement, de promotion… Le travail féminin se conjugue souvent, surtout dans le milieu rural, à  la non-reconnaissance morale et financière du travail des aides familiales, à  l’indigence des filets de protection sociale au Maroc, à  la faible syndicalisation, au travail informel majoritairement féminisé».

Des milliers de femmes pratiquent l’avortement clandestin
D’autre part, si les femmes représentent près du quart des actifs (25,50%), un tiers des chômeurs (34%) sont des femmes. La féminisation de la fonction publique et l’augmentation du nombre de fonctionnaires femmes, souligne Mme Zirari dans le rapport, «ne signifient pas pour autant l’existence d’une équité et égalité des chances en matière d’accès à  des responsabilités et des fonctions. Ainsi, une majorité de femmes fonctionnaires se retrouvent-elles dans un statut moyen : 20 % d’entre elles sont cantonnées au mieux à  l’échelle 10». Les femmes sont aussi plus touchées par le chômage que les hommes : elles représentent 46,5 % des chômeurs diplômés. «Autrement dit, plus le niveau scolaire des femmes est élevé, plus elles subissent une discrimination pour accéder à  l’emploi».
Autre élément que dénonce Hayat Zirari : l’exclusion et la pauvreté ne touchent pas de la même manière les femmes et les hommes. Les femmes veuves et divorcées seraient les plus touchées par la pauvreté et les plus exposées à  ses effets. «En milieu urbain, le taux de pauvreté des femmes veuves est deux fois plus élevé que celui des hommes; mais ce sont les femmes divorcées qui en souffrent le plus, d’o๠un taux de pauvreté très élevée».

Les femmes divorcées certes, mais aussi toutes ces mères célibataires qui par des grossesses illégitimes mettent au monde des enfants non désirés. Figure emblématique de la lutte contre l’exclusion sociale des filles mères et de leurs enfants, Aà¯cha Ech-Chenna n’a pas attendu que la loi et les mÅ“urs changent pour lancer, il y a plus de vingt ans, son association Solidarité féminine : sauver du désespoir ces femmes et leurs bébés rejetés par la société devient sa raison d’être. Que pense-t-elle des acquis de la femme marocaine en ce début du troisième millénaire ? Ils sont fragiles, répond-elle. Le Code de la famille ne peut résoudre tous les problèmes. Pour ne parler que de son domaine, les mères célibataires, elle cite cet exemple : «La vérification de la paternité de l’enfant par le test ADN est dans la loi, mais il n’est jamais pratiqué. Nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. La loi est révolutionnaire, mais ce n’est qu’un premier pas.» Et la plus grande injustice que vit la femme de nos jours ? La pire chose qui peut arriver à  une fille marocaine est de tomber enceinte en dehors des liens du mariage, répond-elle. Le désarroi est immense, le rejet de la société est immédiat. Faut-il légaliser l’avortement dans ce cas ? «Je suis contre l’avortement, mais il constitue la seule solution dans des cas extrêmes. Faut-il laisser une grossesse se développer quand l’enfant est le fruit d’un inceste ? ou d’un viol ?». L’avortement, que des milliers de femmes pratiquent malgré son interdiction par la loi, et que d’autres milliers ont envisagé, mariées ou célibataires. Une étude menée pas Solidarité féminine a révélé que 75 % des filles-mères y ont pensé. Mais il n’y a pas que des mères célibataires, s’indigne Ech-Chenna. Des pères célibataires, ça existe aussi. Avec, sur les bras, des enfants nés en dehors des liens du mariage que les mères ont abandonnés. Solidarité en a reçu au moins 27 au mois de janvier dernier. Il y a un vide juridique sur ce point : le père ne peut déclarer l’enfant à  l’état civil en l’absence de la mère, un droit dont dispose la mère en l’absence du père. «On a toujours lutté pour celles qui se retrouvent mères célibataires exclues par la société et marginalisées, mais maintenant nous nous trouvons devant des hommes en difficulté, exclus socialement aussi, avec un enfant non reconnu juridiquement, puisque non déclaré». C’est dire combien les droits de la femme, et de l’enfant, sont indissociables des droits de l’homme tout court.

Les avancées réalisées par les femmes marocaines sont le résultat de la lutte menée depuis des années par un tissu associatif féminin parmi les plus combatifs du monde arabe.

Le statut vulnérable de certaines catégories de femmes

L’absence de protection juridique et sociale contribue à  aggraver la vulnérabilité de certaines catégories sociales à  la pauvreté et à  l’exclusion.
– Les femmes domestiques, et surtout les mineures, très nombreuses
Leur situation reste préoccupante au Maroc o๠aucune loi ne réglemente leur statut et leurs conditions de travail. La pauvreté pousse les parents à  faire travailler comme domestiques les fillettes dès leur plus jeune âge pour des salaires de misère et dans des conditions qui peuvent constituer des menaces pour leur santé mentale et physique. La réglementation du travail (y compris l’âge d’accès au travail ) ne s’appliquant pas au travail domestique ni au travail dans l’artisanat traditionnel, il devient urgent de mettre en application les dispositions de l’article 4 du Code du travail qui dispose : «Les conditions d’emploi et de travail des employés de maison qui sont liés au maà®tre de maison par une relation de travail sont fixées par une loi spéciale. Une loi spéciale détermine les relations entre employeurs et salariés et les conditions de travail dans les secteurs à  caractère purement traditionnel».
– Les mères célibataires et leurs enfants Elles sont les principales victimes de la conjonction d’une loi discriminatoire et de l’hypocrisie sociale. Ce sont généralement des jeunes filles issues des milieux les plus défavorisées, qui n’ont pas de recours (avortement clandestin coûteux, pas d’accès à  l’information). En dépit du fait que le Code pénal sanctionne les relations sexuelles hors mariage pour les deux sexes, dans la pratique, quand elle est enceinte, la mère célibataire n’est pas admise à  prouver qui est le père de son enfant et peut être condamnée pour relations sexuelles hors mariage, vu que son état le prouve. Pour l’homme, la preuve est beaucoup plus difficile à  apporter, même si la mère le dénonce.
Source : «Rapport du cinquantenaire» (www.rdh50.ma)