Des enseignants dédiés au privé, l’urgence du ministère…

L’interdiction faite aux enseignants du public de donner des cours dans
les établissements privés continue d’alimenter débat et polémique. 100% des enseignants de certaines écoles privées travaillent dans le public, alors que la loi n’en autorise que 20%.

C’était la surprise de cette rentrée scolaire 2012-2013 : l’arrêté du ministère de l’éducation nationale (MEN) interdisant temporairement aux enseignants et aux cadres du ministère de donner des cours dans les établissements scolaires privés. Rien d’anormal a priori dans cette décision, puisque le ministère, constatant comme dit l’arrêté «le non-respect par ces établissements privés des dispositions le la loi» encadrant le secteur (notamment la loi 6-00 et la circulaire 109 du 3 septembre 2008), a voulu mettre un peu d’ordre dans un secteur qui connaît plusieurs dysfonctionnements depuis des années. Mais jusqu’à présent, cette interdiction continue de soulever nombre d’interrogations, dont celle de la nécessité de la formation de professeurs dédiés aux établissements privés. Le timing qui a pris de court les établissements scolaires privés n’aurait d’ailleurs pas dérangé s’il n’y avait pas ce déficit en matière de cadres.

Mais la décision en elle-même est saluée aussi bien par les acteurs du public que ceux du privé, malgré que ce dernier l’ait vivement stigmatisée au début. L’un des représentants de l’enseignement privé, Abdellah Khamiss, président de l’Union de l’enseignement et de la formation libre au Maroc, la trouve même «courageuse». Elle vient à point nommé, dit-il, car nombre d’établissements privés puisaient et abusaient sans retenue des compétences du public. En principe, les enseignants de ce dernier «n’ont droit qu’à huit heures par semaine dans une école privée, or il se trouve que certains en font jusqu’à 16 heures. Par ailleurs, une école privée ne peut pas engager plus de 20% d’enseignants issus du public, les 80% restants doivent être recrutés ailleurs. Il se trouve que 100% des enseignants d’un certain nombre d’écoles privées sont issus du public», conclut M. Khamiss. Des abus, dit-il, auxquels Mohamed El Oufa, ministre de l’éducation nationale, veut mettre un terme.

En effet, c’est tout le rendement de l’enseignant partagé entre deux établissements qui est remis en question, et ce sont les élèves de l’école publique qui en font les frais. Khadija Sadouk, directrice d’une école primaire privée à Marrakech, ex-professeur des sciences de l’éducation à l’Ecole normale supérieure (ENS), considère de son côté qu’«un enseignant qui donne 18 heures de cours par semaine dans le public ne peut en aucun cas faire ne serait-ce que quatre heures par semaine dans un établissement privé, sans que sa vigilance en classe ne soit affectée. Et ça serait forcément au détriment des élèves du public». Lors des années  80, le contrôle de l’administration dans le public «était sévère». Maintenant que ce contrôle s’est relâché, l’enseignant envoie, poursuit-elle, à tout bout de champ des certificats médicaux de complaisance à son directeur. «Je connais des enseignants qui s’absentent pendant quinze jours par mois. Le reste du temps, ils sont à la tâche dans les écoles privées. Le directeur, pour une raison ou une autre, ferme les yeux et n’avertit jamais la délégation. Ceci était impossible lors des années 70 et 80», s’indigne la spécialiste des sciences de l’éducation.

L’interdiction devait être annoncée quelques mois avant la rentrée scolaire  

Mme Sadouk n’est pas, non plus, contre la décision du MEN. Son seul regret, comme celui de M. Khamiss et de nombre de spécialistes de l’enseignement : les parents d’élèves du privé ont été pris au dépourvu par l’arrêté. Ils ne se sont pas préparés à l’avance pour faire face à ce genre de situations.
«Le ministère prend des décisions sans penser aux conséquences. On sabote l’école privée. Sachez que de plus en plus de parents y ont recours pour fuir la mauvaise qualité et les grèves dans les écoles publiques», accuse ce parent de deux élèves inscrits dans un collège privé à Casablanca. Il a raison, au moins en ce qui concerne les grèves. Car, en 2010-2011, pour ne citer que cette année scolaire, la moyenne mensuelle était de 11 jours de grève. Quant au nombre de parents qui choisissent l’école privée, il augmente de plus en plus, comme l’atteste le nombre d’établissements qui ouvrent leurs portes chaque année. Sur les 10 208 établissements scolaires recensés par le ministère en cette rentrée 2012-2013, 4 000 sont privés. 726 483 élèves y sont inscrits, soit un total de 11% des effectifs au Maroc (dont  538 642 au primaire, 110 141 au collège, le reste au lycée).

Les «défenseurs» de l’importance de l’école privée avancent des chiffres pour appuyer leur raisonnement sur le rôle que joue l’école privée actuellement : chaque enfant inscrit dans le privé est une charge de moins pour l’Etat.
La formation d’un élève  coûte en effet une moyenne de 3 000 DH par an dans le primaire, 9 000 DH dans le collège, et 15 000 DH dans le lycée. Si on fait le calcul, cet élève coûterait en moyenne, et sans redoublement, un total de 100 000 DH de la première année du primaire jusqu’au baccalauréat. Comme le secteur privé absorbe 726 423 élèves, cela veut dire que l’Etat économise plus de 72 milliards de DH !

Cet argumentaire, aussi justes que soient les chiffres, est contestable : l’école privée d’abord n’existe que dans les grandes villes, ensuite elle ne remplacera jamais l’école publique…Et là, il est vraiment question de l’avenir de millions d’enfants marocains qui n’ont pas les moyens de se payer l’école privée. Pour rendre cette dernière attrayante, «il suffit d’améliorer ses conditions de travail, et de revoir ses méthodes pédagogiques. De toute façon, les deux types d’école concourent tous les deux à la même mission», juge M. Khamiss. Cela va sans rappeler que l’école publique était jusqu’à il y a quelques années la meilleure référence.

Pour revenir au timing de l’arrêté du ministère, Mohamed El Ouafa, interrogé par La Vie éco (voir entretien), balaie d’un revers de la main les accusations selon lesquelles les établissements privés n’ont pas été prévenus. «Contrairement à ce qui se dit, se défend-il, j’ai à plusieurs reprises, l’année dernière, dans le cadre de réunions avec les représentants du secteur ou lors des conseils d’administration des Académies régionales de l’éducation et de la formation (Aref), soulevé la question des professeurs de l’enseignement public qui assurent des vacations dans le secteur privé, et j’ai demandé aux professionnels du secteur de prendre leurs dispositions pour recruter des professeurs permanents dès cette année».

L’expérience de former des enseignants pour le compte du privé par le biais de l’ANAPEC fut un fiasco  

Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? A cause essentiellement d’un manque flagrant d’enseignants formés pédagogiquement à même de remplir ce vide. A défaut de former les leurs, ces établissements se rabattent sur les compétences du public. D’ailleurs, nombre de ces établissements ont puisé dans la masse d’enseignants qui avaient opté pour le départ volontaire en 2006.

Il faut dire que l’Etat n’est pas resté les bras croisés face à ce manque. Pour les aider à former de nouvelles compétences, il a essayé une formule par le biais de l’ANAPEC. On a chargé cette agence de former des diplômés chômeurs désireux, après avoir suivi une formation de 200 heures de pédagogie, de postuler pour un poste d’enseignant dans un établissement privé. Le résultat n’était pas probant : faute d’un suivi de l’Etat, la formation de ces jeunes diplômés a été confiée à des écoles de formation qui n’ont rien à voir avec la pédagogie et leur seul mobile était le gain rapide. La formule fut un fiasco : peu d’établissements privés se sont aventurés à faire appel à ces diplômés qui ne maîtrisent nullement les méthodes d’enseignement de base axés sur la dynamique de groupe, la psychosociologie de l’enfant et de l’adolescent et le travail par objectifs et par compétences.

Des acteurs de l’enseignement privé proposent que cette formation d’enseignants soit assurée par des formateurs envoyés par le ministère au sein même des établissements privés. Une autre solution est proposée par Mme Sadouk, l’ex-professeur en sciences de l’éducation : «L’Etat pourrait, avance-t-elle, affecter un pourcentage des lauréats des centres régionaux pour la formation des instituteurs (du primaire), des CPR (pour la formation des enseignants des collèges) et des  ENS (pour la formation des professeurs du deuxième cycle) aux établissements privés. Quitte à ce que ces derniers remboursent à l’Etat les frais de cette formation après l’embauche».
Une chose est sûre, le ministère, selon M. El Ouafa, est en passe de préparer sa vision concernant la formation des enseignants qui vont assurer de manière permanente des cours dans les établissements privés, vision partagée par les représentants du secteur, «et que nous allons partager avec l’opinion publique dès que le projet sera finalisé», informe le ministre.

Reste une question : la formation de ces enseignants permanents du privé améliorera-t-elle le rendement des enseignants dans les établissements publics, et donc la qualité de l’école publique tant sur le plan pédagogique que celui du contenu des programmes à enseigner ? Rachida Benmassoud, députée et membre de la Commission enseignement, culture et communication au Parlement, soulève, elle, toute la problématique de l’enseignement public qui doit être traitée dans sa globalité. «SM le Roi dans le discours du 20 Août a mis l’accent sur la qualité de l’enseignement au Maroc, la balle est maintenant dans le camp du gouvernement». Et d’ajouter que cette décision, à elle seule, ne résoudra pas le problème de la qualité de cet enseignement public. «Même si le rendement des enseignants s’améliore, il faut innover pour être au niveau des enjeux de l’école publique, avec une vision qui corresponde à la conjoncture que traverse le Maroc», conclut-elle.