Déconfinement à Dar Bouazza et Tamaris, les habitants et les commerçants s’impatientent

• L’activité économique et la vie sociale sont au point mort dans la région s’étendant de Dar Bouazza à Sidi Rahal. Plages privées à l’arrêt, commerces et cafés encore fermés et estivants quasi absents. Avec les mesures d’allégement du confinement, la vie pourrait reprendre, mais la saison est ratée. Témoignages…

Un semblant de liberté sur la corniche casablancaise. Ce dimanche matin, à la veille de l’allégement des mesures du confinement, quelques personnes ont osé reprendre leur circuit habituel de marche sur le boulevard de la Corniche. Avec ou sans bavettes parfois, elles ont revêtu leurs tenues de sport, baskets et casquettes, reprenant ainsi leurs habitudes de vie avant confinement. Mais il semble qu’une vie normale demeure encore difficile à reprendre. Et pour cause, les agents de la police font leur ronde pour rappeler les règles de prévention et n’hésitent pas à couper court à la marche dominicale. Les policiers n’hésitent pas non plus à embarquer les personnes réticentes ou qui ne disposent pas de carte d’identité ou d’autorisation de circuler.
Outre les quelques individus qui se sont hasardés à faire leur footing, on compte très peu de gens le long de la promenade côtière ensoleillée. La Covid-19 a sérieusement plombé l’ambiance habituelle et animée des week-ends d’été et elle pèse clairement sur le moral des promeneurs toujours stressés, en dépit de l’annonce de l’allégement des mesures préventives observées depuis la mi-mars. Les visages sont tristes et regards interrogateurs…
Quelques kilomètres plus loin, à Dar Bouazza et Tamaris, les promeneurs sont plus nombreux. Et les gendarmes aussi. Plusieurs barrages contrôlent la circulation et le passage, aussi bien des résidents que des familles casablancaises venues changer d’air. Certaines d’entre elles tentent, timidement, de s’installer aux abords de la plage de Oued Merzegue : voitures stationnées dans le respect de la distanciation imposée, portières et vitres ouvertes pour permettre aux enfants de regarder la plage, à défaut de pouvoir y jouer…Mais là encore, ces familles sont rapidement rappelées à l’ordre par les gendarmes. Sont également interpellés et sévèrement réprimandés, quelques jeunes qui ont osé piquer une tête. Une discussion animée avec les forces de l’ordre met fin à cette première baignade de la saison.
Contrairement à certains quartiers, ceux populaires en particulier, de la métropole casablancaise, la vie n’a pas encore repris dans ces zones s’étendant de Hay Hassani à Dar Bouazza. «On attend la semaine prochaine pour voir quelles sont les mesures décidées par le gouvernement. Pour l’heure, on reste confiné et prudent. Peut-être que cette prudence sera payante et permettra de passer un été normal, agréable et avec moins de contraintes…On veut respirer un peu, nager, bronzer et se divertir, mais sans risques bien entendu», confie une passante.
Un été «normal», c’est ce que souhaitent aussi les commerçants, les agents immobiliers et les propriétaires des cafés, snacks et autres rôtisseries. Tous à l’arrêt depuis le mois de mars. Tous sont quasiment sans revenus réguliers depuis trois mois maintenant. L’heure est à la débrouillardise. Ils disent n’avoir aucune visibilité et ne sont pas prêts d’oublier l’été 2020. «C’est une saison noire pour nous, ma rôtisserie est fermée alors que j’avais, dés le mois de février, commencé à faire des rénovations pour me préparer à l’affluence des estivants à la fin du Ramadan. C’est comme cela que ça se passe chaque année. Mais, cette fois, le Coronavirus nous a surpris et a complètement tué notre activité», déplore ce jeune natif de Dar Bouazza qui dit «vivoter» depuis le début de la pandémie. L’aide sociale dont il a bénéficié à deux reprises ne lui a permis que de subvenir, partiellement, aux dépenses familiales durant Ramadan. «Maintenant, on ne sait pas encore ce qui va se passer, mais si le confinement est levé, les affaires pourraient reprendre peut-être…», dit ce jeune propriétaire de la «chouwaya» de poissons. Son affaire lui rapportait, les années antérieures, à la fin de la saison estivale un gain net de 20 000 dirhams. «Une somme d’argent qui me permettait de faire face aux frais de la rentrée scolaire et aussi de faire des travaux de construction dans ma nouvelle maison où je comptais emménager cet automne. Mais, ce ne sera pas possible…», se désole-t-il. Pour son voisin cafetier, situé non loin de l’Hôtel des Arts, la situation est tout aussi difficile : «Le café est fermé depuis trois mois et je ne peux plus payer le loyer à son propriétaire qui me relance régulièrement pour régulariser mes arriérés. Je lui dois 15 000 dirhams maintenant…». Pour se dépanner, le cafetier n’a pas hésité à aménager le C 15 de son frère en café ambulant. Il fait, depuis début juin, le tour du village et se place sur la grande route offrant son café accompagné de biscuits. «Mais cela ne me rapporte pas beaucoup, parce que les clients sont peu nombreux, même le dimanche, et ont peur de consommer du café ou toutes autres choses qui ne sont pas faîtes maison. Pour moi, et pour tous les autres habitants de la région, c’est une année noire!».

La fermeture des plages privées a totalement paralysé Dar Bouazza

L’année est aussi noire pour l’agent de sécurité posté devant l’une des plages privées de Dar Bouazza : «D’habitude, la saison commence pendant Ramadan, les patrons organisaient des soirées et des ftours en attendant les vacances et l’affluence des estivants de Casablanca et surtout les Marocains de l’étranger. Mais, cette année, le Coronavirus a tout anéanti. Les patrons ne viennent pas et même les travaux d’entretien que l’on fait habituellement n’ont pas été réalisés. C’est la catastrophe et même s’il n’y aura plus de confinement, je pense que les affaires ne vont pas reprendre comme avant». Pour cet agent de sécurité, la fermeture des plages privées s’est traduite par une perte de revenus, notamment les pourboires qui leur sont servis par les clients. Elle a entraîné également l’arrêt de toutes les activités qui se développent autour de ces plages, notamment les gardiens de voitures et les kiosques de crèmes glacées, etc. Et de poursuivre : «C’est la paralysie de la région, tout est fermé, il n’y a pas de vie. Les années antérieures, une journée comme celle d’aujourd’hui, notamment le 21 juin, la fête de la musique, toutes ces plages affichaient complet et organisaient des soirées animées par des artistes et des groupes connus». Pour cette même source, «la saison est ratée pour les plages privées et elle ne pourra pas être rattrapée». Un pronostic difficile à vérifier auprès des gérants des plages qui sont absents des lieux.
Sont tout aussi pessimistes les agents immobiliers, samsaras, qui gèrent la location des appartements et des villas de Tamaris. «Même si le confinement est allégé, si la baignade n’est pas autorisée et s’il n’y a pas d’animation, les familles, qui sont nos principaux clients, ne viendront pas. De plus, il y a aussi un problème de calendrier des examens du baccalauréat qui sont programmés un peu plus tard que d’habitude. Il faudra attendre la fin du mois de juillet pour voir, peut-être, arriver, et s’il n’y a plus de contaminations, les premiers estivants», espère un agent immobilier. Ce dernier marque un arrêt avant d’ajouter qu’«aux examens, il faut aussi ajouter le budget vacances qui risque d’être réduit parce que beaucoup de personnes n’ont été payées que par la CNSS et d’autres ont même perdu leur emploi. Alors, dans ces conditions comment partir en vacances ?». Pour un propriétaire de villas à louer, «les affaires sont très mauvaises cette année. Pour l’instant, je n’ai encore eu aucune demande. Je n’ai pas hésité à démarcher mes clients habituels, mais je n’ai pas eu de réponse définitive. Certains disent ne pas avoir de budget pour les vacances, pour d’autres s’il n’y a pas d’animation, ils ne viendront pas et, enfin, il y a ceux qui ont toujours peur du virus et envisagent de rester chez eux». Et on notera que même les familles qui ont des maisons secondaires dans la région n’y sont pas encore installées. Pour le syndic d’une résidence balnéaire de Sidi Rahal, «la décision prise par le pachalik le 11 juin d’interdire l’accès aux plages et la baignade même dans les piscines communes des résidences a refroidi les copropriétaires. En particulier ceux qui ont des petits enfants. D’habitude, en juin, toutes les résidences de la région sont occupées, mais cette année, elles ne le sont qu’à 30% durant le week-end et en semaine, on peut dire qu’elles sont désertes…».
L’absence de vacanciers impactera fortement les commerces de la région. En effet, plusieurs épiceries et petites supérettes sont encore fermées. Les marchands ambulants de légumes et de fruits, vendant habituellement les produits de leurs potagers au bord de la route, sont très peu nombreux. Et ceux qui sont en activité s’inquiètent. Ils disent vendre très peu de marchandises, d’abord parce qu’ils ne sont pas autorisés à vendre sur certains axes et ensuite parce qu’il y a peu ou pas du tout de clients. Sont également sérieusement impactés les vendeurs de jouets de plage, de bouées, de brassards et de parasols habituellement postés le long de la route. Cette année, ils sont absents. Attendent-ils les mesures d’allégement du confinement ou bien se sont-ils reconvertis vers d’autres activités ? On n’en saura rien. Il faudra revenir plus tard, dans quelques jours…
Et c’est aussi plus tard et dans plusieurs semaines ou peut-être dans plusieurs mois que les familles de la région ont programmé l’organisation de festivités notamment les noces, les fiançailles et autres événements qu’elles ont dû, Coronavirus oblige, reporter. Donc l’activité commerciale et touristique, le Coronavirus a également chamboulé la vie sociale des habitants de Tamaris et Dar Bouazza. Les commerçants, pêcheurs et agriculteurs rencontrés avouent que «le Coronavirus a perturbé leurs vies». Certains d’entre eux disent même «avoir le sentiment de ne pas avoir vécu l’année 2020. On ne retiendra de cette année que le Coronavirus. Nos familles, comme tous les Marocains, n’ont pas pu vivre normalement. Pas de funérailles normales, ni de festivités, pas de Ramadan normal, ni de fête normale. La tristesse a plané, et plane encore, sur nos vies…». Si l’activité économique et commerciale reprend petit à petit dans la région, la vie sociale, quant à elle, est au point mort. Une vendeuse de lait et d’œufs se désole de ne pas avoir pu voir ses enfants qui vivent à Hay Hassani : «Ils ne sont pas venus pendant le ramadan, ni pour la fête. Heureusement qu’il y a les appels vidéo !!! C’est comme cela que j’ai pu voir mon petit-fils né il y a un mois. Pas d’argent, pas de vie sociale, alors que faut-il retenir de 2020?».
Elle ajoutera aussi ne pas avoir non plus rendu visite à ses voisins et sa famille vivant aussi à Dar Bouazza : «Ici le moqaddem et les autorités sont très attentifs aux allers et venues des habitants. On se sent presque emprisonné. Des fois, je me demande si ce n’est pas un peu trop, parce qu’ici, dans le village, il n’y a eu aucun cas de contamination. Alors, parfois, je me dis que peut-être le virus n’existe pas !». Mais rapidement, la marchande de lait et d’œufs retrouve son sérieux et dit : «Non, je plaisante, il faut faire attention, se protéger pour pouvoir revenir à une vie normale et gagner notre pain…»