Dar Bouazza : un projet de formation professionnelle qui fait boule de neige

L’idée de départ : procurer un revenus aux femmes des douars autour de Dar Bouazza pour prévenir l’abandon des enfants, grâce à un projet de formation professionnelle.
Au final, SOS Villages d’enfants
Maroc a réussi un bel exemple de contribution au développement
durable. Reportage.

Au bout d’une méchante piste, à quelques centaines de mètres du Village d’enfants SOS de Dar Bouazza et à quelques kilomètres de la capitale économique, le douar Ouled Azzouz paraît assoupi sous le chaud soleil de ce milieu de journée : pas de manifestation d’activité notable dans les champs dont la plupart, d’ailleurs, n’offre au regard qu’une étendue de terre envahie d’herbes folles sans aucune trace de culture. C’est qu’ici l’eau ne dort qu’au fond de quelques puits saumâtres et ne jaillit d’aucune canalisation. Trois maisons, séparées les unes des autres par quelques centaines de mètres, abritent des familles dont les hommes sont essentiellement des ouvriers agricoles louant leurs bras au jour le jour dans des propriétés mieux loties. Pas d’électricité non plus pour prétendre à une quelconque autre activité génératrice de revenus. Il ne restait donc aux femmes qu’à assurer les soins des enfants ou à proposer leurs services à des familles aisées de Casablanca au prix de fastidieux trajets quotidiens. Jusqu’à ce que…

De l’apprentissage d’un métier à celui de la lecture
Il y a à peine plus d’une année, SOS Villages d’enfants Maroc initiait, au sein d’un atelier installé dans l’enceinte du Village d’Enfants de Dar Bouazza, un programme de formation professionnelle à l’intention des femmes de milieu précaire des environs. «Nous avions la conviction, soutient Béatrice Beloubad, directrice nationale de l’association, que nous pouvions contribuer, en procurant des revenus réguliers aux femmes de ces douars, à prévenir l’abandon des enfants, dont il faut chercher la source dans la misère. Nous devions réfléchir et proposer à ces femmes une alternative à un relatif désœuvrement et surtout au sentiment de fatalité qui fait courber les échines. Un sentiment nourri par l’analphabétisme et l’ignorance»… L’idée d’une formation professionnelle en tissage, associée à un programme d’alphabétisation, a germé dans l’esprit des responsables de l’association et particulièrement dans celui de Maha Kniksi, responsable du service social de SOS Villages d’enfants Maroc, qui est à l’origine de ce projet. «Cela ne s’est pas fait en un jour, se souvient la jeune femme. Il a fallu faire une analyse de l’environnement, étudier les possibilités qui étaient les nôtres, se mettre en quête des premières bénéficiaires… Un long et patient travail qui a abouti à l’ouverture d’un atelier tissage au cœur de notre village et auquel se sont associées toutes les bonnes volontés dont nous pouvions disposer : celles d’un formateur expérimenté et de deux enseignants de l’école publique».
Une année d’apprentissage et au bout du parcours, pour les vingt premières bénéficiaires, un diplôme d’artisan délivré par les pouvoirs publics. Une reconnaissance indispensable pour passer à la vitesse supérieure…

Douar Ouled Azzouz, un an après…
Car, en un an, le profil de ces femmes s’est progressivement transformé. «Nous avons un avenir, désormais», disent d’emblée Fatema et Bouchra dont les deux métiers à tisser flambant neufs sont désormais installés dans la maison de la première, «parce que c’est beaucoup plus agréable de travailler ensemble». Les métiers à tisser ont été acquis par les bénéficiaires de cette formation grâce à l’octroi de micro-crédits. Car il ne s’agissait en aucun cas d’assurer cette formation et de laisser ces femmes reprendre le chemin caillouteux de leur douar avec leurs diplômes en poche et le savoir acquis au cours de la période d’alphabétisation sans autre issue que de replonger dans leur quotidien sans horizon. «Le travail a donc continué, poursuit Maha Kniksi, pour les convaincre qu’avec les bases qu’elles avaient acquises, elles pouvaient désormais prétendre voler de leurs propres ailes en ayant recours au micro-crédit. Cela n’a pas été facile, ces femmes redoutant de ne pouvoir rembourser le crédit octroyé, d’un montant de 3000 dirhams, c’est-à-dire précisément la valeur du métier à tisser acquis auprès d’un artisan. Un remboursement à hauteur de 200 dirhams par mois avec un différé pour le premier mois». De même, les maris des bénéficiaires n’ont pas forcément vu d’un bon œil la perspective de devoir eux-mêmes participer au remboursement de ce micro-crédit. «Après avoir catégoriquement refusé, mon mari, affirme Fatema, a fini par céder, tout en m’avertissant qu’il était totalement hors de question qu’il ait à débourser quoi que ce soit». Autre sujet d’inquiétude, voir les femmes délaisser les travaux ménagers et les diverses corvées qui leur collent à la peau. «Mais dans l’ensemble, dit la responsable du service social de SOS Villages d’enfants Maroc, à force de persuasion, elles ont réussi à surmonter tous ces obstacles».

Un autre avenir pour les enfants aussi
Et voilà qu’aujourd’hui, les premières djellabas pour hommes sortent des métiers à tisser et ont trouvé, essentiellement par le bouche à oreille, des clients fidèles. Même la solidarité des autres femmes des douars environnants a joué, puisque les commandes commencent à parvenir aux bénéficiaires de cette formation qui ont démarré leur activité il y a à peine deux mois. Arborant un petit cahier bleu, Bouchra montre fièrement les indications nécessaires à la fabrication de ses articles qu’elle a couchés de sa propre main sur le papier. C’est le fruit du savoir acquis durant les séances d’alphabétisation. Dans la foulée, elle a décidé que ses enfants ne resteraient pas aussi longtemps qu’elle dans l’ignorance et les a inscrits à un programme d’éducation non formelle qui est également à porter au crédit de l’association. D’autres femmes ont suivi son exemple, donnant ainsi un autre cours à la vie du douar, dessinant une autre destinée aux plus jeunes de ses habitants.
Un résultat à la mesure des ambitions de l’association qui a décidé de renouveler l’expérience dans un atelier situé au sein du quartier populaire de Chouhada, à Casablanca. Les locaux venant d’être mis à la disposition de SOS Villages d’enfants Maroc, il a fallu se mettre en quête des nouvelles bénéficiaires qui pourraient fort bien profiter du savoir-faire acquis par leurs aînées, dont certaines ont suggéré qu’elles pourraient se charger de la formation. Ainsi, formation professionnelle et combat contre l’ignorance contribuent-ils à la recherche d’un développement durable s’inscrivant dans l’Initiative nationale de développement humain et se conjuguant avec les valeurs de cohésion familiale et de solidarité de l’association.