Concierges : hommes à  tout faire pour quelques dirhams par jour

Avec le boom de la copropriété, les concierges d’immeubles se comptent par milliers.
Aucune loi pour régir la fonction et définir leurs tà¢ches.
Gardiens, coursiers, confidentsÂ…, ils sont taillables et corvéables moyennant des petits pourboires. Rares sont ceux qui perçoivent le Smig ou sont déclarés à  la CNSS.
Le bouche à  oreille, au sein d’un village ou d’une région, est le principal mode de recrutement.

Le boom immobilier que connaît le Maroc depuis quelques années, avec la construction d’innombrables immeubles en copropriété, est à l’origine du développement d’une catégorie d’employés à part : les concierges d’immeubles. Ils se comptent par milliers. Difficile de connaître leur nombre avec exactitude, mais, au rythme de la construction – on compte plus d’un million de logements en copropriété au Maroc, auxquels il faut ajouter 80 000 logements sociaux par an prévus par le ministère de l’habitat, sans parler des immeubles de moyen et haut standing en projet -, ces travailleurs sont de plus en plus sollicités sur le marché du travail. Leur profil ? Aucune exigence en matière de diplômes ou de formation pour devenir gardien d’immeuble, mais trois qualités souhaitables : «l’honnêteté, d’abord, la bonne moralité ensuite, et la capacité de surveiller scrupuleusement l’entrée de l’immeuble pour empêcher les intrus d’y pénétrer», répond le responsable bénévole du syndic d’une résidence en copropriété à Casablanca.

Un gardien d’immeuble est payé entre 900 et 1 500 DH par mois
Mahjoub, 26 ans, fait partie de ces cerbères. Debout sur le seuil d’une résidence du boulevard Ibn Tachfine, la mine nonchalante mais le regard attentif, il lui arrive de rester des heures dans cette position de vigile, à surveiller la résidence. Mahjoub est le type même du concierge d’immeuble de Casablanca. Originaire du Sud, comme l’écrasante majorité de ses collègues, il a fui le chômage et la misère pour gagner la métropole économique à la recherche d’un emploi. Il est de Demnate. Le car l’a déposé, un jour de 1996, à la gare routière de Oulad Ziane. Engagé d’abord par un chef de chantier dans le bâtiment, il travailla dans le secteur jusqu’en 2000. «Je bossais 15 heures par jour, je n’en pouvais plus. Je dormais hiver comme été dans une baraque en tôle ondulée en plein chantier. Au moins, ici, je suis logé gratis et ne paye ni eau ni électricité. Et le travail est moins dur».
Moins dur, certes, mais c’est «une lourde responsabilité que d’être gardien d’immeuble, il faut toujours être sur le qui-vive», ajoute-t-il. Mahjoub est à pied d’œuvre à partir de 6h du matin, et il est le dernier à réintégrer sa chambre, située sur la terrasse de l’immeuble. Comme pour tous les gardiens d’immeubles, même si aucune loi ne définit ses fonctions, il y a des tâches quotidiennes qui lui incombent d’office : surveiller les espaces communs, sortir les bacs à ordures, recevoir le courrier que lui remet le facteur pour le distribuer dans les boîtes à lettres particulières des résidents. C’est également lui qui, pour le compte du syndic, ramasse les chèques ou paiements en espèces au titre des charges et délivre les reçus, informe les résidents de tout ce qui concerne la vie de l’immeuble, accueille les visiteurs et les oriente s’ils demandent des informations. Il fait visiter les appartements vacants aux éventuels acheteurs ou locataires. Si l’ascenseur tombe en panne, c’est lui qui est chargé d’appeler la société qui s’occupe de la réparation.
Mahjoub est chargé également de la petite maintenance : changement des ampoules, réparation des poignées et serrures de portes défectueuses des parties communes. Le nettoyage des parties communes n’entre pas dans ses attributions et c’est une femme de ménage, engagée par le syndic, qui s’en charge moyennant le modique salaire de 300 DH par mois. «Le ménage, c’est moi qui le faisait avant, mais le jour où j’ai demandé une augmentation de salaire, le syndic m’en a déchargé pour le confier à une femme de ménage», remarque Mahjoub. Sa mine sombre montre combien il est frustré que son salaire n’ait pas bougé d’un centime depuis qu’il officie dans cet immeuble. Le dimanche, son jour de repos hebdomadaire, il quitte l’immeuble pour rejoindre ses amis, d’autres concierges originaires du même patelin. Ils jouent aux cartes ou au foot dans un terrain vague. Dans tous les cas, ils se retrouvent l’après-midi dans un café, pour suivre à la télé un match de foot de la Liga. Mahjoub, lui, est un fan du Barça. Son salaire ? 1300 DH par mois. «Je sais, c’est peu, mais quand on est logé gratuitement, c’est déjà un grand avantage».

A Casa, les immeubles d’une même rue engagent souvent des gardiens venus de la même région
A quelques encablures de là, dans un autre immeuble, le concierge s’appelle Mohamed. 25 ans. Même histoire. Il est fréquent, à Casablanca, que les immeubles d’une même rue, ou d’un même quartier, engagent des gardiens venus de la même localité. Ceux de ce quartier sont tous originaires de Demnate et de sa région. Un vrai système de cooptation s’est mis en place : les habitants des nouveaux immeubles s’adressent, pour le recrutement de leur gardien, aux concierges déjà en place dans le voisinage. Ces derniers battent alors le rappel parmi leur famille et leurs amis au bled pour venir les rejoindre.
Question de confiance : on a peur de recruter des inconnus, ce qui permet au tribalisme de jouer à plein. D’ailleurs, Mohamed, quand il veut partir en congé, fait appel à son frère qui vient de Demnate pour assurer l’intérim, et il le paye sur son propre salaire. «Je ne fais appel, avoue-t-il, qu’aux gens en qui j’ai confiance. Les gens de Casablanca sont difficiles, je ne me fie jamais à eux».
Mohamed, lui, touche 1 500 DH par mois. Ses tâches ressemblent à celles de Mahjoub, sauf que le nettoyage des escaliers et autres parties communes de l’immeuble, c’est lui qui s’en charge. C’est en 2000 que Mahjoub, justement, l’a appelé pour venir travailler à Casablanca. D’abord comme maçon, puis, depuis 2005, comme concierge dans cet immeuble. Il est célibataire, mais il a la charge de toute la famille restée au douar : cinq sœurs et sa mère, veuve. Il leur envoie quasiment toute sa paie.

A défaut de loi spécifique, leur emploi est en principe régi par le Code du travail
A l’approche des fêtes religieuses, il plie bagage et va les rejoindre pendant 15 jours. Il se prépare déjà, avec beaucoup d’impatience, pour la «fête du mouton». D’autant que ses sœurs lui ont trouvé une fiancée. Va-t-il la ramener avec lui à Casablanca ? «Oui, si tout va bien», répond-il avec un soupir (car rien n’est jamais sûr…).
Nombreux sont les gardiens d’immeubles qui vivent avec femme et enfants dans une loge exiguë, souvent une bicoque sur la terrasse ou au rez-de-chaussée de l’immeuble. C’est le cas de Boujamaâ, un quinquagénaire originaire de Benguerir, qui a atterri dans une résidence du quartier des Hôpitaux. Un salaire de 1400 DH par mois, trois enfants, tous en âge d’aller à l’école.
Comment fait-il ? «Dieu est grand, il y a des jouad (des personnes généreuses) dans cet immeuble, qui nous viennent en aide en contrepartie de quelques services : faire les courses pour eux, leur chercher un plombier. Il arrive que mes deux filles fassent le ménage dans quelques appartements. Il nous arrive aussi de garder des bébés, quand les parents n’ont plus de bonne», répond ce gardien.
En effet, du fait qu’aucune loi ni réglementation ne vient encadrer la fonction de concierge, leurs tâches ne sont pas délimitées, et ils se transforment en hommes à tout faire, à qui les habitants confient des tâches diverses, parfois inattendues, de manière souvent abusive, à toute heure de la journée (voir encadré). Sans oublier leur rôle bien connu, souvent décrié, d’informateur pour le moqadem du quartier. Car le concierge n’ignore rien de la vie de ce microcosme qu’est l’immeuble. Pour lui, le tberguig est quasiment une obligation professionnelle. Il connaît, cela va de soi, le nom et le métier des résidents, voire ceux de leurs visiteurs, mais également les relations des uns et des autres, le contenu de leur couffin, l’état de leurs relations conjugales et autres détails de leur vie privée, y compris parfois les plus scabreux. Bref, une vraie base de données bien organisée.
Selon le directeur d’une agence immobilière, qui fait aussi du gardiennage, il existait une loi, datant du protectorat, qui donnait, par exemple, la priorité aux anciens combattants pour l’accès à la fonction de concierge. Aujourd’hui, ajoute-t-il, en dehors des dispositions du Code du travail, il n’y a pas de loi spécifique à cette catégorie d’employés. «C’est un travail comme un autre, martèle-t-il, et il est du devoir du syndic, qu’il soit autogéré ou confié à une société spécialisée, de traiter les gardiens d’immeubles comme n’importe quel employé : nous sommes tenus, de par la loi, de leur donner au moins le salaire minimum, de les déclarer à la CNSS et de les faire bénéficier de l’Amo». Des obligations qui sont loin d’être respectées dans les faits. Surtout dans les immeubles où le syndic est géré par les copropriétaires eux-mêmes.
Le Code du travail est le cadet de leur souci et leurs gardiens ne touchent jamais le Smig. Ne parlons pas de la déclaration à la CNSS et des autres avantages stipulés par la loi. Un responsable de syndic autogéré, avocat de son état, a un jour proposé, lors d’une assemblée générale, que le gardien soit augmenté pour être payé au Smig. Il aurait fallu pour cela faire passer la cotisation de 300 à 400 DH. «Ce fut un tollé, se souvient-il. C’est incroyable, les copropriétaires appartiennent à une catégorie sociale élevée, ils ont un bon niveau d’éducation, leurs appartements coûtent 1,5 ou 2 MDH, mais quand on leur parle d’augmenter le salaire de leur gardien d’immeuble, ils voient rouge. Il a fallu des trésors de patience et le soutien de quelques colocataires qui pensaient comme moi pour que notre gardien touche enfin le Smig».
L’absence de texte régissant cette catégorie de personnel est confirmée par un cabinet juridique, à Casablanca. «Il aurait été souhaitable, note son responsable, que la loi 18-00 sur l’habitation en copropriété consacre un article à la conciergerie d’immeuble en copropriété et en définisse les tâches. Mais, à défaut, c’est le Code du travail qui doit être appliqué».
Le problème est que ces employés ne sont pas regroupés sur un même lieu de travail, ce qui rend d’autant plus difficile une action collective concertée. La perspective de les voir assemblés n’est certes pas envisageable dans les temps actuels. Ils sont donc particulièrement vulnérables du fait qu’ils ne sont pas syndiqués et ne disposent pas, comme dans d’autres pays, d’une convention collective de travail.