Ces femmes leaders d’associations de quartiers

Malgré la domination des hommes sur le secteur, des dizaines de femmes ont pu percer la sphère associative et devenir dirigeantes d’associations.
Yasmine Berriane, sociologue et politologue, a pu brosser le portrait d’une trentaine d’entre elles dans un livre. L’histoire sociale de certains quartiers de Casablanca y est reproduite.

Elles s’appellent Sana, Hanane ou encore Lhajja Zoubida. L’association de la première lui a valu la réputation de leader de son quartier. Jeune veuve, la deuxième est connue pour son ngab et son engagement auprès des jeunes des environs. Dans un petit local situé au dessus d’un hammam populaire, la dernière propose des formations aux habitants du bidonville le plus proche.

Nées à Sidi Moumen, Hay Mohammadi ou encore à Sidi Bernoussi, ces trois femmes mènent une discrète révolution dans le monde peu connu des associations de quartiers. Des dizaines d’autres comme elles, issues toutes de quartiers populaires de Casablanca, ont pu percer la sphère associative pour en devenir des leaders. Yasmine Berriane, politologue et sociologue marocaine résidante en Allemagne, en a choisi une trentaine. Elle a suivi leur cheminement pendant treize mois dans les quartiers mêmes où elles sont actives, écouté d’une oreille attentive l’histoire que chacune raconte, qui n’est en définitive que l’aboutissement d’un parcours qui renvoie aux changements politiques, économiques et sociaux que connaît Casablanca et ses quartiers populaires. Quartiers, cellules de représentation locale, réceptacle de toutes les contradictions et tiraillements d’une société qui bouge. Peu de travaux ont été livrés pour comprendre ces transformations, remarque Mme Berriane, et d’«analyser, à partir du bas, les multiples recompositions et réajustements aux réformes observables à l’échelle locale». C’est l’entreprise que l’auteure a tentée et qui accouche en cette année 2013 d’un livre dense de 450 pages intitulé Femmes, associations et politique à Casablanca, version légèrement remaniée de sa thèse de doctorat soutenue en février 2011 à l’Institut d’études politiques de Paris.

La trajectoire de la trentaine de femmes enquêtées est intéressante à plus d’un titre: quand elles évoquent l’histoire de leurs familles et de leur enfance, c’est toute l’histoire d’un exode rural d’une ville en contact avec l’industrie européenne dès les années 30 et 40 du siècle dernier qui se défile. Sur les trente femmes que l’auteure a interrogées, «sept seulement ne font aucune allusion à la migration de leurs parents vers Casablanca». Ces origines auront des conséquences sur le façonnement du quartier, des mentalités, de la culture et de l’engagement associatif futur des femmes enquêtées. Pour la plupart, raconte l’auteure, elles ont suivi des études jusqu’au bac, mais pour quel résultat ? Un travail précaire, et un «bricolage professionnel» ininterrompu. Le travail associatif de ces femmes est venu d’abord combler un vide, éviter la déprime, mais aussi procurer des sources de revenus : «Quand une personne ne travaille pas et n’a rien à faire, cela ressemble à la mort. (…) Le travail associatif t’évite de passer ton temps à réfléchir à ta vie», raconte Ilham, 40 ans, célibataire, licence d’études islamiques, monitrice et trésorière d’une association féminine de développement social créée en 2002.

L’engagement associatif des femmes est inscrit dans l’histoire des quartiers

Au-delà de l’oisiveté, ces femmes s’engagent dans l’action sociale par principe, ensuite. Pour défendre leurs droits, «aider les autres, ne pas voler, se montrer charitable, faire preuve de tolérance, s’investir dans la vie sociale et prendre en considération l’avis des autres», autant de belles valeurs morales transmises par la famille, par le père, par le quartier. C’est que le réflexe de solidarité entre les habitants était incrusté dans les mœurs de ce dernier, c’est dans des «comités informels», sorte de «comités des sages» que les hommes se réunissaient pour débattre des problèmes qui pouvaient surgir.

Pour certaines enquêtées, la politique n’était pas absente, leur engagement associatif n’était pas étranger aux idées progressistes de gauche qui circulaient dans le quartier. Cependant, pour un bon nombre de ces femmes (le tiers), on choisit l’action sociale sans jamais avoir passé au préalable par une action politique, «il s’agit donc d’actrices novices, note l’auteure,  qui ont fait, au début des années 2000, leurs premiers pas dans un milieu associatif qui leur était tout à fait inconnu. A priori, rien ne les prédisposait réellement à s’engager dans une association». Mais la politique n’a jamais été absente, l’embrigadement social de ces femmes n’est pas étranger aux politiques sociales de l’Etat.

A partir des années 2000, avec le nouveau règne, l’association est devenue une courroie de transmission incontournable pour toutes les actions sociales de proximité initiées par les pouvoirs publics. C’est le propre du travail de l’INDH d’ailleurs. L’ex-Premier ministre Driss Jettou n’avait-il pas, en personne, lancé les travaux des deux forums Associations de quartiers-entreprises au milieu des années 2000 ?
Finalement, réussite ou échec cet engagement social de ces femmes dirigeantes d’associations ?

L’expérience n’a pas manqué de richesse, en tout cas, dans leur trajectoire personnelle, pendant laquelle elles avaient à affronter quelques résistances: celle du mâle d’abord, jaloux de  sa domination, au sein de la famille, du quartier, de l’association mixte de proximité. La moitié d’entre elles s’en détournèrent pour fonder -ou essayer de le faire- des associations purement féminines ; d’autres s’engagèrent purement et simplement dans l’action politique et deviennent élues locales.