Arabes/juifs, comment se passe la cohabitation dans un quartier de Paris

5 millions de musulmans et 600 000 juifs vivent en France. Leur cohabitation,
autrefois plutôt sereine, est, depuis la seconde Intifada, de plus en plus
tendue.
Dans le 19e arrondissement de Paris, un des rares à abriter à la
fois juifs et Arabes, les incidents sont de plus en plus fréquents, exprimant
le malaise des jeunes beurs, en rapport avec des problèmes identitaires
et un besoin de reconnaissance.

Paris, rue Curiel, dans le 19e arrondissement. Premier magasin : un bazar pakistanais. Puis une boutique de produits casher. Collée à elle, l’échoppe d’un pharmacien juif. Dans l’épicerie attenante, on parle arabe. Idem pour la boulangerie. Mais parce qu’une bonne partie de la clientèle est de confession israélite, un écriteau indique à celle-ci que le pain vendu est licite à la consommation.
Le côté «Tour de Babel» du quartier s’est effiloché avec la détérioration des relations
Najat habite le 19e arrondissementdepuis plus de quinze ans. Maghrébine mariée à un Français, elle est ce qu’on appelle maintenant une «Française d’origine …». Le 19e est l’un des rares quartiers parisiens habités à la fois par des juifs et des musulmans. Il est aussi celui où vit la communauté juive la plus importante de France. Une vraie terre d’immigration. Les Russes, les Polonais et les Italiens s’y sont succédé avant que n’arrivent les juifs sépharades, puis les Maghrébins, enfin les Asiatiques.
Najat voulait un environnement ouvert où ses enfants puissent vivre sereinement leur double culture. Le 19e lui offrait un cadre parfait, mais, au fil du temps, la physionomie du quartier a changé. Najat, qui travaille sur des projets sociaux en direction des immigrés, a vu prendre la communautarisation de l’espace. Ce qui faisait la richesse du quartier, son côté Tour de Babel, s’est effiloché. Najat, modèle d’intégration réussie, s’est retrouvée prise dans le clivage communautaire.
5 millions de musulmans et 600 000 juifs vivent aujourd’hui en France. Ces deux communautés ont longtemps coexisté sans problème particulier. Mais depuis la seconde Intifada, le conflit israélo-palestinien s’est transporté dans l’Hexagone et leurs rapports se sont dégradés. Sa position sur la Palestine et sur l’Irak catalogue la France comme pro-arabe. Du coup, prenant prétexte d’un certain nombre d’agressions à caractère raciste subi par la communauté juive, certains l’accusent d’être «antisémite». Qu’en est-il vraiment ? Y a-t-il résurgence de l’antisémitisme en France ou le débat est-il à mettre au compte de la bataille idéologique menée pour influer sur une opinion publique choquée par les agressions israéliennes en Palestine?
D’abord les faits. Dans son dernier rapport publié en mars dernier, la Commission consultative des droits de l’homme (CCDH) nous apprend que le nombre de menaces et de violences racistes a quasiment doublé par rapport à 2003. Tous les types de racisme sont concernés mais on enregistre 970 actes dirigés contre les seuls juifs, contre 595 à l’égard des autres communautés. Dans le même temps, en Corse, on note une augmentation exponentielle (+ 251% ) des exactions prenant l’islam pour cible.
Revenons maintenant à Najat. A son arrivée dans le 19e, elle a d’abord vécu dans une tour. Ses voisins étaient des juifs du «pays». Alors, chaque fois qu’elle mettait de la musique arabe, quand elle les rencontrait dans l’ascenseur, ils lui disaient leur nostalgie. Puis Najat a déménagé dans une autre résidence, avec d’autres voisins juifs. Entre-temps, l’ambiance dans le quartier a changé. Avec le dispositif de sécurité autour des écoles juives le cloisonnement communautaire a pris une forme physique. On ne se mélange plus. Najat, de son bureau, a une vue plongeante sur l’intérieur d’une librairie juive. Un matin, en se mettant à sa table de travail, elle a un choc. Placé bien en vue, un immense drapeau israélien s’impose à son regard. Najat a l’intime conviction qu’il a été placé là pour être aperçu de l’extérieur. Les voisins du dessus ont également un drapeau israélien dans leur salon. Cette fois, il occupe le champ de vision du locataire algérien.
Les juifs séfarades sont les premiers à traquer les attitudes considérées comme anti-juives
Ce petit incident est révélateur de la crise actuelle entre juifs et musulmans. Pour Najat, pas de doute, «c’est une provocation». Pourtant, il s’agit d’un acte posé dans un espace privé et relevant donc de la plus stricte liberté individuelle. Y voir une malice délibérée montre à quel point le rapport entre les deux communautés est vicié.
Le rapport de la CCDH l’indique : c’est en milieu scolaire que l’antisémitisme fait le plus de ravages. Et il serait largement le fait de Maghrébins. Derrière le racket des lycées, on trouve une majorité de jeunes beurs en situation d’échec scolaire. Dans les centres éducatifs fermés où elle a eu à travailler, 70% des pensionnaires étaient des Maghrébins. La violence à l’école représente un vrai problème de société, en France, lié à l’échec de l’intégration des beurs.
Petit tour à la librairie de la FNAC. Du côté des dernières parutions, deux présentoirs se font face. Sur l’un, une série de titres sur Auschwitz et la question juive, sur l’autre, plusieurs ouvrages dont les auteurs sont des «beurs». Sur le premier présentoir, certains noms sonnent maghrébin : beaucoup de juifs qui montent au créneau sur les problèmes d’antisémitisme sont originaires d’Afrique du Nord. Ce n’est pas un hasard. Ne pouvant, à la différence des ashkénazes, se prévaloir d’un «devoir de mémoire», ils arguent d’un «devoir de vigilance», traquant la moindre attitude ou acte anti-juif. Les histoires, du coup, se mélangent. Derrière celle des camps, qui appartient à d’autres, il y a la leur, ou plutôt celle de leurs parents. Une histoire où nostalgie et amertume se mêlent. En France, aujourd’hui, entre les deux communautés, juive et musulmane, la bataille livrée est essentiellement le fait des plus jeunes. Au-delà du conflit israélo-palestinien, tant de choses sont activées, en rapport avec le désarroi identitaire, le besoin de reconnaissance… Musulman ou juif, on est enfermé dans un registre contradictoire, à la fois victime et agresseur. Le petit racketteur beur qui agresse le collégien juif sur le chemin de l’école est lui-même victime de racisme et de discrimination. Quant au juif, figure emblématique par le passé de la victime, le voilà aujourd’hui identifié en tant que bourreau en raison du sang versé en Palestine.
Alors quid de l’antisémitisme en France ? Difficile de répondre car trop d’histoires, anciennes et récentes, se jouent en même temps. Ce qui nous interpelle, nous Marocains, est que certains de nos enfants en sont devenus des acteurs. L’antisémitisme, comme tous les racismes, doit être combattu avec force. Rien ne saurait le justifier. On a commencé par profaner des cimetières juifs, puis les croix gammées ont émigré vers des tombes musulmanes. On a brûlé des synagogues. Puis ce fut au tour des mosquées d’être incendiées. C’est dire combien l’histoire des uns peut vite devenir celle des autres .