«Les Marocains doivent se réconcilier avec leurs morts»

Questions à  Jamal Bammi, Sociologue, botaniste, directeur de recherche à  la Rabita Mohammédia des Oulémas, auteur de «L’état des cimetières au Maroc»

La Vie éco : Pourquoi cette étude ?

Nos cimetières sont en général dans un état lamentable, or l’être humain, même mort, a des droits comme les vivants. Il est inadmissible d’enterrer nos morts et de les oublier. Certes, après le décès il y a le deuil, la cérémonie des funérailles, mais après? Plus rien ! Il faut se dire qu’avec la mort tout n’est pas fini, bien au contraire, la mort fait partie de la vie et elle la perpétue en quelque sorte, et donc il n’est pas normal, voire il est condamnable de laisser nos cimetières dans l’état où ils sont.

De quoi souffrent-ils au fait ?

De beaucoup de choses. Pas de sécurité et de gardiennage, des pierres tombales cassées ou carrément disparues, or c’est par l’épitaphe qu’on identifie la personne enterrée et la période qu’elle a vécue. Mis à part le cimetière d’Agadir qui dispose d’un gardien officiel, la plupart des cimetières n’en ont pas, ou il s’agit de gardiens volontaires. Nos cimetières ne sont alimentés ni en eau potable ni en électricité, ne disposent d’aucun signe d’aménagement et d’entretien, les communes qui en ont la charge sont aux abonnés absents. Le ministère des habous qui est le responsable spirituel et religieux ne fait quasiment rien pour les sauvegarder. Cela dit, il y a des cimetières historiques, qui témoignent d’une époque et où reposent de grandes personnalités ayant marqué leur temps, le ministère de la culture  doit intervenir pour les préserver. Je cite à titre d’exemple les cimetières de Bab Lhamra et de Bab Ftouh à Fès; de Bab Aghmat à Marrakech qui date de plusieurs siècles.

Le tableau n’est pas pour autant si noir, il y a des cimetières qui sortent du lot…

C’est vrai, et le cimetière Al Ghofrane à Casablanca est l’exemple type que tous les autres doivent suivre. C’est une ONG qui s’en occupe dans les règles de l’art, avec courage et une vision d’avenir. Les voiries sont aménagées à l’avance et les conditions d’enterrement y sont meilleures. C’est le plus grand cimetière de Casablanca, le mieux protégé, avec beaucoup d’arbustes. Le cimetière Arrahma que j’ai eu l’occasion de visiter en 2013 n’est pas aussi protégé qu’Al Ghofrane, mais il est mieux entretenu que des centaines d’autres, il dispose au moins d’eau potable et d’une administration. Le cimetière de Tétouan est aussi un exemple à suivre, il est entouré d’une muraille andalouse qui lui donne un aspect agréable.

Vos recommandations ?

On doit avoir un modèle de cimetière. Le cimetière marocain a une histoire et fait partie du paysage urbain et culturel des Marocains, c’est comme ça que l’on doit le prendre. La mort est un événement important dans la tradition islamique, et le cimetière est un quartier où «dorment» nos morts qu’il faut entretenir et embellir comme tous les autres quartiers de la ville. C’est pour cela qu’une politique urgente des cimetière s’impose : collectivités locales (ministère de l’intérieur), ministère des habous, ministère de la culture doivent mettre la main dans la main pour un projet intégré. Prenons par exemple le cimetière Laâlou de Rabat, il y a là un gros travail qui attend tous ces intervenants, au niveau du dallage, du gardiennage, de la réparation des épitaphes, de la réfection du rempart, et de la mise en exergue de certaines tombes qui abritent des personnalités célèbres comme Mokhtar Soussi.

Finalement, le mort pour vous a droit au respect… comme le vivant…

Plus que cela, la mort renvoie à une question philosophique. Les Marocains doivent se réconcilier avec leurs morts et sauvegarder cette idée noble qu’ils avaient de la mort, en entretenant et embellissant les cimetières où ils résident. Le cimetière est une partie de notre tissu urbain et rural. Cela dit, nos campagnes abritent des cimetières écologiques, avec une flore et une faune rares qui pourraient servir à un projet d’aménagement écologique en relation avec la biodiversité. Il y a des plantes dans les cimetières qu’on ne trouve nulle part ailleurs, et il est fondamental de les protéger.