Ahmed Al Motamassik : «L’évolution des tabous au Maroc se fait d’une manière dissemblable»

• Il serait intéressant de définir et de faire la distinction entre tabou et interdit.
• Entré dans le langage commun, le vocable tabou a plusieurs acceptations et sens qui reflètent son évolution sémantique liée à ses usages.

• Comment expliquer, d’un point de vue anthropologique, les tabous et les transgressions ?
Dans un ouvrage célèbre (Sur le processus de civilisation), Norbert Elias considère que le tabou relève des organisations sociales anciennes, alors que l’interdit est l’apanage des sociétés modernes. Malgré la simplicité de ce schéma et son aspect réducteur, il nous permet de mieux situer les régimes de fonctionnement des tabous par rapport aux stratégies mis en œuvre par les interdits.
Nous avons stipulé précédemment que le tabou relève de la croyance. Il est toujours implicite, informel et l’interdiction est absolue. Il ne vous laisse aucune échappatoire et sa transgression signifie l’exclusion ou la mort sociale. Divers exemples sont cités par les ethnologues dans des sociétés archaïques où la transgression d’un tabou génère l’exclusion du groupe et conduit l’individu à l’errance.
De ce point de vue le tabou a une force de contrainte absolue car il est, selon les croyances, invisible et ne nous appartient pas. Il relève du monde du dehors sur lequel on n’a aucune prise car il ne nous appartient pas.
A l’opposé du tabou, l’interdit est formalisé et objectivé d’une manière explicite dans des codes et règles qui relèvent du libre arbitre humain. Ces règles modélisées en lois explicites (le devoir être) laissent à l’homme une marge de manœuvre et de liberté. Les lois sont fondées sur trois aspects : l’autorisation (permettre de faire des choses), l’interdiction (nous n’avons pas le droit de faire) et l’obligation de réparation.
Donc le passage du règne du tabou à l’ère de l’interdit exprime une évolution de l’humanité vers l’autocontrôle de soi et l’autodiscipline au lieu d’un contrôle anonyme et fatal sur lequel on n’a aucune prise.

• Quels sont les sujets qui sont fondamentalement tabous au Maroc ?
Dans la société traditionnelle marocaine, les tabous s’exprimaient autour de la hchouma ou la culture de la honte. Cet aspect omniprésent dans la culture marocaine touche d’abord ce qu’on ne peut pas dire et parler des aspects sexuels en présence de la famille et publiquement. On peut qualifier cela du tabou de la parole et la prééminence du silence et du non-dire. Par ailleurs, on fait une grande place aux vertus du silence («si la parole est d’argent, le silence est d’or», proverbe générique souvent cité dans les manuels scolaires en arabe). Ce qu’on ne doit pas voir ou créer des murs symboliques invisibles selon l’expression d’un historien des Annales (par exemple baisser le regard quand une femme passe devant nous).
Ce qu’on ne doit pas faire: montrer des parties nues de son corps, surtout pour les femmes, obéir aux parents, notamment le père, ne pas traverser un cimetière après le crépuscule, ne pas faire de sieste au-delà du Asr (vers 16h)…

• Quels sont les sujets, qui avec le temps et l’évolution sociale, sont devenus ou qui ne sont plus tabous ?
Je pense que le corps et la sexualité sont abordés actuellement publiquement par une frange sociale qui aspire à plus de liberté. L’exemple des discussions publiques autour des relations sexuelles avant le mariage en est un exemple. Par contre, l’obéissance aux parents s’affirme de plus en plus.
On peut dire que l’évolution des tabous au Maroc se fait d’une manière dissemblable selon les catégories sociales et l’accès à la culture de la modernité. Cela s’opère sur une scène sociale et idéologique constituée de conflits, de confrontations et de débats houleux.

• Si l’on procède à un rapprochement avec les pays arabes, ou disons les plus proches du Maroc, peut-on dire qu’il y a plus ou moins de tabous chez nous ? A-t-on des tabous communs ?
Dans son ouvrage «Le sens pratique», Pierre Bourdieu a montré la communauté des croyances et des tabous, notamment les croyances concernant le corps, dans les pays du Maghreb. Dans le chapitre intitulé «Corps et croyance», il analyse les mécanismes d’incorporation de tabous basée sur une conception du monde partagée au niveau des 3 pays de l’Afrique du Nord.
Concernant le monde arabe, je dirais qu’on a moins de tabous affichés que les pays du Moyen-Orient et on partage plus de tabous avec les pays méditerranéens.

Lire aussi : 

Les sujets tabous : pudeur, honte, hchouma et religion freinent toujours le débat…