«Dis, papa, où habite Dieu ? Où j’étais avant de naître ?»

Très tôt, les enfants s’interrogent sur des choses essentielles, souvent d’ordre métaphysique. A trois ans, l’enfant qui pose des questions s’intéresse davangage aux mots prononcés qu’au contenu de la réponse. A partir de six ans, il a besoin de savoir. Le conseil des psys : ne pas éluder, même si on est embarrassé. L’enfant a besoin de réponses pour avoir des repères.

“Pourquoi ça fait de la mousse dans ton verre, papa ?” Le soir, en rentrant d’une dure journée de travail, j’ai pour habitude de me prendre une petite bière, histoire de «casser» le stress. Mon fils, 5 ans, me suit en général au salon et me regarde siroter mon verre. Il est fasciné par la mousse… il essaie de la toucher du doigt. Un jour, il a fini par me poser cette question. J’ai péniblement essayé de lui faire comprendre, en cherchant des mots à sa portée, qu’il y avait de la levure dans la bière, qui provoquait une fermentation. Il a alors tendu la main vers le verre pour en boire une gorgée. Sans trop y réfléchir, j’ai éloigné le verre en lui disant que la bière, c’était mauvais pour la santé. Evidemment, il a immédiatement rétorqué : «Si elle est mauvaise pour la santé, papa, pourquoi tu la bois, toi?»… Réponse méritée ! J’ai eu du mal à trouver une réplique. Sa question était logique. Pour me sortir de mon embarras, je lui ai expliqué que c’était mauvais pour les enfants de son âge.»
Qu’il s’agisse de bière ou d’autre chose, quel parent n’a pas, un jour, été embarrassé parce qu’il n’avait pas de réponse toute prête à une question de son enfant ? Quel parent ne n’est pas senti coupable ou n’a pas ressenti une sorte de honte, persuadé que d’autres parents, eux, auraient su répondre mieux que lui. Evidemment, si le père cité a fait des études, s’il se préoccupe de satisfaire la curiosité de son enfant, d’autres ne se seraient pas embarrassés de formules et auraient tout simplement envoyé l’enfant dans sa chambre, sans autre forme de procès.

Le plus difficile est de trouver les mots adéquats
Autre contexte, autre questionnement. Ainsi, cette maman qui regardait les informations à la télévision et qui se fait surprendre par cette interrogation abrupte de sa fille, qui débouchera ensuite sur un véritable interrogatoire : «Pourquoi on baise la main du Roi, maman ?». Prise au dépourvu, la maman doit trouver une réponse, car l’enfant la regarde et attend. La maman explique que c’est «par respect que les Marocains baisent la main du Roi». «Parce qu’il est le plus riche, maman ?», demande la fillette. Les questions se succèdent, qui appellent des réponses précises. Difficile, parfois, d’être à la hauteur ! Certains parents avouent leur «lâcheté» face à l’avalanche de questions qu’ils ont dû affronter un jour, de la part de leurs marmots. Ainsi, cette maman, dont la petite fille, âgée de six ans, n’avait jamais montré de curiosité particulière. A tel point qu’elle commençait à s’en inquiéter. Un jour, à l’heure du goûter, la fillette la regarde dans le blanc des yeux et lui demande : «Dis mama… le chocolat… les verres… le sol… les canapés… les coussins du salon… les cheveux… le ciel… les étoiles… les nuages… la mer… les enfants… qui est-ce qui a fait tout ça ?»
La mère, qui a l’impression d’avoir reçu un coup de poing dans l’estomac, finit par lui répondre, penaude : «Bon, ma chérie, je vais d’abord t’expliquer comment j’ai fait les coussins…»
Il est d’autant plus ardu de trouver des réponses satisfaisantes que, bien souvent, les questions sont d’ordre métaphysique, surtout entre neuf et onze ans, et que les parents, qui se les sont mainte fois posées eux-mêmes, n’ont pas toujours trouvé de réponse claire. Elles provoquent même une angoisse sourde chez de nombreuses personnes, parce qu’elles les renvoient à leur propre enfance, à toutes leurs interrogations souvent restées sans réponses, et avec lesquelles ils ont dû se débrouiller tant bien que mal pendant des années. Elles les mettent par ailleurs face à leurs doutes concernant leur compétence de parents.
Les enfants s’interrogent sur des choses essentielles, sur Dieu, sur le paradis, l’enfer, Satan, sur la mort, sur le cosmos… Sur Dieu, surtout. -«Dis, papa, il est où Dieu ?» – «Il est partout». – «Oui mais où? C’est un homme ou une femme? Il est vieux ? Il a une barbe blanche ? Est-ce qu’il peut mourir ? Est-il riche ou pauvre ? Comment fait-il pour nous voir alors que nous ne le voyons pas ?».
Quand il a grandi et qu’il est plus sensible aux notions du Bien et du Mal, les questions se font plus incisives : pourquoi Dieu a fait mourir grand-père qui était si gentil et que j’aimais tant ?… Ou bien : jeddi a été enterré au cimetière, ça veut dire que le paradis est sous-terre ? Ou encore la question qui tue : «pourquoi je suis né ?»
Tel autre parent, lui, est mitraillé de questions d’ordre politique, posées par son enfant de huit ans. Curieux, ce dernier essaie de comprendre le sens de certains mots utilisés devant lui quand son père, qui baigne dans la politique, est en pleine discussion avec ses amis. Comment expliquer à cet enfant ce qu’est le Parlement ou le gouvernement ? «Immanquablement, je suis obligé d’utiliser des mots qui appellent eux-mêmes de nouvelles questions, pour éclairer sa lanterne : élections, parti politique… On finit souvent par s’embourber et par crier pouce», avoue le père.
Fréquemment, note Mohssine Benzakour, psychosociologue, ces questions ont trait à l’existence et à l’origine de la vie. «“Comment je suis né ?” est une question qui revient souvent dans la bouche des enfants, surtout si sa maman est enceinte.»
La mort, explique un psychologue, «est toujours énigmatique pour l’enfant – et même pour l’adulte ! -, parce qu’il n’a pas encore les connaissances et le bagage intellectuel nécessaires pour comprendre le phénomène de la vie et de la mort. La meilleure chose est de s’efforcer de lui expliquer, avec les mots les plus simples, que toute chose dans cette vie a un début et une fin.» La crainte des parents dans ce cas, souvent justifiée, est de créer chez le petit une angoisse par rapport à sa propre mort ou celle de ses parents. Quoi qu’il en soit, les psychologues conseillent de ne pas mentir, expliquant que si la vérité, sur la mort d’un proche, par exemple, peut effectivement être douloureuse pour l’enfant, elle n’est pas destructrice comme peut l’être le recours au mensonge (ton grand-père est parti en vacances, il reviendra bientôt…), surtout s’il est systématique. Il faut en fait savoir trouver les mots pour rassurer l’enfant. Et c’est là le point nodal : pour un adulte, le plus difficile est de trouver des mots qui éclairent sans faire peur, qui expliquent sans traumatiser. Ce n’est pas évident car le vocabulaire de l’enfant est encore rudimentaire, alors que «son imagination est incommensurable», note un pédopsychiatre.

Les parents sont bloqués dès qu’il s’agit de sexe
«Ce qui s’applique à la mort vaut également pour la question du sexe. Quand un garçon demande à son papa pourquoi sa sœur n’a pas de zizi, il ne faut surtout pas se taire. Il faut expliquer la chose à l’enfant le mieux possible, mais sans se perdre dans les détails. Après six ans, les parents pourront par exemple faire un dessin pour expliquer l’appareil génital de la fillette et du garçon. Tout est fonction de l’âge de l’enfant, nuance M. Benzakour. Dans tous les cas, ajoute-t-il, il faut être précis sans être abrupt, sans heurter la sensibilité de l’enfant».
A quatre ans, explique Bouchaïb Karoumi, pédopsychiatre à Casablanca, l’enfant a besoin de dire et entendre des mots. C’est sa façon de développer et de tester sa capacité d’expression et de communication. S’il pose des questions, c’est donc moins pour satisfaire sa curiosité que pour étancher sa soif de mots. «C’est plus tard, à partir de l’âge de six ans, précise-t-il, que la curiosité de l’enfant devient plus grande, ses questions plus insistantes. Souvent, elles angoissent les parents qui croient qu’elles ne sont pas de l’âge de l’enfant, alors qu’elles entrent tout à fait dans le cadre de son processus de développement psychologique.»
La question du sexe mérite une mention particulière. En effet, les adultes «bloquent» dessus, alors même qu’elle constitue une réalité quotidienne. «Déjà, au stade de fœtus, l’enfant suce son pouce et touche son pénis. Dès l’âge de trois ans, il pose le plus naturellement du monde des questions en rapport avec le sexe», note Aboubakr Harakat, psychothérapeute et sexologue.
Si les adultes peuvent facilement expliquer à l’enfant pourquoi il ne faut pas s’approcher de la fenêtre car il y a danger, «ils sont incapables de donner une justification quand ils interdisent à l’enfant de trois ou quatre ans de toucher son pénis ou de se mettre nu», poursuit le Dr Harakat. Au Maroc, la question sexuelle ne fait pas partie du cahier des charges de l’éducation, ni celui des parents ni celui de l’école. Si tel avait été le cas, «cela aurait facilité la tâche des parents. L’enfant est un “projet d’homme”, il faut le construire et l’éduquer dans ce sens, ne pas le considérer comme un être immature et inintelligent», martèle M. Benzakour.

On ne doit pas mentir aux enfants ou leur raconter des histoires sous prétexte qu’ils sont trop petits pour comprendre
Dans tous les cas, le conseil des psys est le même : quelle que soit la question, les parents doivent s’efforcer d’y répondre le plus honnêtement possible. Car, face au silence des parents, l’enfant n’aura pas de repères. Autrement dit, si la profession de parent est la plus dure au monde, car on n’a pas été formé pour l’exercer, on doit faire pour le mieux, avec ou malgré l’expérience et le bagage culturel que l’on a soi-même reçu. Et si l’on n’a pas de réponse satisfaisante, il ne faut pas hésiter à se documenter, à consulter un psychologue, des personnes plus expérimentées, ou des sites spécialisés sur Internet. Après tout, avoir la confiance de son enfant et l’aider à partir du bon pied dans la vie vaut bien cet effort.