Achats compulsifs, le scénario habituel à  la veille de l’Aïd

Chaque année, l’Aïd Sghir est marqué par une boulimie d’achats vestimentaires, essentiellement chez les plus modestes.
La fête est diversement vécue : moment d’intense spiritualité pour les uns, simple rituel social et culturel, occasion de rencontres familiales ou même libération après le Ramadan pour les autres.
De l’avis général, la fête, religieuse ou pas, participe à l’équilibre social.

Aïcha, une des épouses du Prophète, aurait prononcé ces paroles (rapportées par Al Boukhari) : «Lorsque venaient les dix dernières nuits de Ramadan, le Prophète arrangeait ses vêtements, vivifiait ses nuits et réveillait sa famille. Pour le culte de Dieu.» La fièvre consommatrice de vêtements qui s’empare des Marocains, aux abords de l’Aïd Al Fitr, dit plus couramment Aïd Sghir (petite fête) tire-t-elle ses origines du rituel évoqué ? C’est probable. Ce qui est sûr, c’est qu’au Maroc, cette tradition est bien ancrée. Au vingtième jour du mois de jeûne, commence le compte à rebours. Chaussures, effets vestimentaires et accessoires supplantent dattes et confiseries sur les étals. Les ménages dépensent sans compter en achat d’habits. Combien en moyenne ? A défaut de statistiques dûment établies, mieux vaut recourir aux enseignements du micro-trottoir.
A Abdesslam, infirmier, l’Aïd Sghir ne coûte pas moins de 1000 dirhams. Il a trois enfants dont l’aînée a douze ans. «C’est une tradition pour moi d’acheter des habits neufs à mes enfants pour qu’ils puissent se présenter convenablement devant la famille, le jour de la fête. Des vêtements flambant neufs pendant l’Aïd Sghir ont la même valeur pour les enfants que l’achat du mouton pour l’Aïd El Kébir (fête du sacrifice). Ils y tiennent». Sa femme et lui-même se permettent-ils un habit neuf ? «Moi, je mettrai la même djellaba achetée il y a trois ans. Ma femme, c’est une autre histoire. Elle tient à avoir la sienne chaque année. Elle se la paye de sa poche puisqu’elle est institutrice», explique-t-il.
A une semaine de la fête, chaque soir, les kissariate de Casablanca, aux quatre coins de la ville (Haffarine, Gharnata et Chaouia au quartier Derb Soltane notamment) sont prises d’assaut par une marée humaine qui va en grossissant à l’approche de l’Aïd. La veille de la fête, la bousculade dans les magasins atteint son paroxysme et dure jusqu’à l’aube. «Pour les retardataires, on est même obligé d’ouvrir le matin de la fête», commente un commerçant spécialisé dans les habits pour enfants.

Les plus modestes sont ceux qui font le plus de folies
Toutes les classes sociales ne sont pas également atteintes de boulimie vestimentaire à l’occasion de l’Aïd. «En général, cette frénésie s’empare des familles traditionnelles et souvent pauvres. C’est la rareté économique et le désir de se montrer digne devant les autres qui justifient de tels achats. Les familles aisées n’ont pas ce souci», commente un sociologue. C’est le cas de Hassan, directeur des ressources humaines dans une grande société pharmaceutique. Pour lui, fête ou pas fête, ses deux enfants doivent toujours être bien mis. En revanche, Ramadan représente pour lui «un grand moment de spiritualité».
Chacun vit sa spiritualité à sa manière. Certains la vivent dans la pratique du sport, dans le yoga ou l’escalade des montagnes. Lui, cette sérénité, il la trouve dans la religion. «Nous vivons dans un monde dominé par le stress du travail et les soucis de la vie quotidienne. Pour moi, Ramadan est une opportunité pour prendre du recul par rapport à ce qu’on fait tous les jours. C’est comme une pause dans le temps, qui permet de faire le bilan. Voire de se remettre en question, de réfléchir et de définir ce qui est essentiel dans la vie de ce qui l’est moins». Cette spiritualité religieuse, notre interlocuteur la vit pleinement, le temps du mois sacré. Même au niveau de ses responsabilités comme manager, ces moments lui procurent, dit-il, «une stimulation et une énergie extraordinaires dans un environnement trop marqué par le matériel».
Toute fête a une signification sociale et vient ponctuer le temps, nous explique, Ahmed Moutamassik, professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure de Casablanca. Il s’agit d’un moment très fort qui constitue un rituel. C’est une structuration d’un temps vécu par les acteurs sociaux, mais d’une manière qualitative, intense. «Les fêtes religieuses, liées à une spiritualité de l’islam, sont ainsi vécues au Maroc. Particulièrement la fête qui clôt le Ramadan. Après un mois de jeûne et de méditation (du moins théoriquement), on passe à un moment quasi profane au niveau du temps. Mais d’autres fêtes, non religieuses, sont célébrées avec autant d’émotion : les fêtes liées à la vie moderne et à l’évolution de la société marocaine, comme le nouvel an et les anniversaires. Et les fêtes païennes, vécues surtout dans le monde rural, comme Lâansra (fête liée au changement de saison), ou Hagouza (le nouvel an agricole qui est en fait une survivance romaine)».
Moment heureux, rituel nourri d’une forte charge religieuse pour certains, cette fête est pourtant vécue par d’autres personnes, moins pieuses, davantage comme un événement social et culturel. Celles-ci la célèbrent par solidarité, par conformisme, ou par commodité.
Certains ne font jamais leur prière, mais ils tiennent à aller à la m’salla le matin de la fête. Entendre ces dizaines de milliers de croyants scander en chœur «Allah akbar» (Dieu est grand), impressionne cet employé de banque trentenaire. «C’est pour moi un bain de foule salutaire où je me sens très solidaire de mes concitoyens, qui se trouvent rassemblés par milliers dans un même endroit, en plein air. A la m’salla, durant cette matinée de fête, j’ai l’impression que j’accomplis le rituel de la Omra dans mon propre pays».

Après le «baghrir» au miel, les enfants retournent à leurs consoles de jeu
Pour Ahmed, chef d’une petite entreprise, qui jeûne par commodité, mais à qui il arrive de tricher en prenant un café (sans plus) quand c’est possible, «loin des yeux des curieux», ce sont les rencontres familiales qui importent le plus pendant l’Aïd Sghir. C’est la seule fête religieuse où il se retrouve en famille, au sens large du terme. Ce jour-là, il le consacre aux visites aux parents proches ou lointains, conformément à l’impératif de «silat arrahim». Mais les temps ont changé, déplore-t-il. «Cette fête n’est plus vécue par nos enfants comme nous l’avons vécue, nous, avec nos parents. Certes, les nôtres prennent leurs crêpes au miel le matin, mais au lieu d’écouter la musique andalouse, ils sont scotchés devant la télé pour suivre un film américain». Ces retrouvailles familiales sont aussi considérées comme sacrées par ce cadre qui pilote à Casablanca un projet initié par le ministère de l’Energie et des Mines. Il ne manque jamais de se rendre à Agadir, avec sa petite famille, pour célébrer la fête avec ses parents qui y résident.
Pour une troisième catégorie de personnes, l’Aïd Sghir signifie la fin des privations et la fête est vécue plutôt comme une délivrance tant le Ramadan les insupporte. Aziz, journaliste, le vit difficilement et attend l’Aïd avec impatience. Laissons-le s’expliquer : «Moi aussi, je vis cette fête dans la joie, mais pas celle que ressentent tous les autres croyants qui la vivent avec conviction. La joie mienne est de retrouver mes chères habitudes et de recouvrer ma liberté. Prendre mon café hors de chez moi et fumer dans la rue. Je crois qu’il est temps de crever cet abcès, et que chacun vive ses convictions en toute liberté. Le jour où les Marocains pratiqueront leur religion comme ils l’entendent et la considéreront comme faisant partie de la sphère privée, c’est ce jour-là seulement qu’ils la vivront avec sérénité. C’est pour moi un handicap tant qu’elle n’est pas affranchie de cette sacralité qui nuit à ma liberté.»

Solidarité, convivialité, l’Aïd les change du quotidien
Certaines voix n’ont-elles pas dénoncé, dans la presse, l’intolérance des Marocains vis-à-vis de ceux qui voudraient vivre leur incroyance dans la liberté, comme un droit à la différence ? Mais alors, peut-on vraiment crever l’abcès, comme le souhaite Aziz, sans séculariser la religion? Impossible, a répondu un confrère dans une chronique dans les colonnes de ce journal, que le combat se déroule sur le front des libertés individuelles ou sur celui de la liberté de conscience.
Une chose est sûre : dans tous les pays, conclut Ahmed Moutamassik, la fête joue le rôle de régulateur et participe à l’équilibre social, car elle permet aux gens de retrouver une solidarité, une convivialité, une cohésion de groupe qu’ils ne vivent pas, ou peu, pendant les jours ordinaires. Et comme pour toute fête, il y a des excès : agapes, dépenses somptuaires, jouissances diverses. Il y a un besoin de défoulement qui s’installe. «La fête brave l’interdit, permet une démesure non condamnée, le temps de la fête».

Pour le sociologue, la rareté économique et le besoin de manifester sa dignité devant les autres expliquent la soif d’achats vestimentaires pour l’Aïd Sghir qui touche les couches les plus modestes
de la population.