à‰meutes du 20 juin 1981, comment on s’en souvient…

33 ans après les émeutes sanglantes du 20 juin 1981, les plaies ne sont pas tout à  fait cicatrisées.
Plusieurs ont été indemnisés, mais l’Association du 20 Juin, porte-parole des victimes, réclame encore l’ouverture d’une enquête pour déterminer les responsabilités. Au XXIe siècle, les manifestations sociales par l’émeute des années 1980 ont fait place aux mouvements sociaux organisés.

Trente-trois ans nous séparent des sanglantes émeutes de Casablanca. «Les jeunes d’aujourd’hui ne savent rien de cette période de l’histoire du Maroc, mais ces événements sanglants, par la violence des manifestations de rue et la répression sauvage qui s’en était suivie, ont marqué toute notre génération», se rappelle Saïd Massrour, président de «l’Association 20 Juin des victimes et familles de victimes des événements du 1981». Comme lui, des centaines, voire des milliers de jeunes âgés de 17 à 25 ans, ont été arrêtés et condamnés à de lourdes peines lors de procès expéditifs. Condamné à 20 ans de prison, il en purgea 13 ans, un pan de sa jeunesse lui a été confisqué (voir portrait). Les années 80, c’était encore les années de plomb, et Casablanca était le réceptacle de tous les maux dus à l’urbanisation galopante de la société marocaine. Dans cette ville, décrit Jean-Claude Santucci, politologue français spécialiste du Maroc, «apparaît, à travers ou à cause de son hyperurbanisation, comme un microcosme de toute la société marocaine, où les contradictions sociales les plus frappantes ont affleuré sous le poids des incohérences, des échecs ou des défaillances accumulés par l’Etat dans la conduite politique du développement». Durant cette période, dans une ville comme Casablanca, face à l’émeute, le pouvoir ne faisait pas dans la dentelle. Toutes les méthodes étaient permises pour étouffer la fureur de la population.

Ce rappel chronologique des faits d’abord : 28 mai, augmentation brutale des prix des produits de première nécessité, de 14 à 77% pour le blé, l’huile, le sucre, le beurre, la farine… Du 28 au 31 mai, émeutes à Oujda, Berkane, et Nador après que l’UMT et la CDT eurent lancé une grève générale. 6 juin, le gouvernement de Maâti Bouabid fait marche arrière et annule 50% de certaines augmentations. Du 18 au 20 juin, une grève générale est décrétée par les deux syndicats UMT et CDT. L’après-midi du 20 juin, Casablanca est à feu et à sang. Face aux manifestations violentes, l’armée investit la ville, les arrestations se comptent par milliers.

Dans son livre Les années lamalif, 1958-1988 (Tarik éditions 2007), la journaliste et écrivaine Zakya Daoud revient sur ces journées folles. La tension sociale en ce mois de juin, se souvient-elle, était palpable devant la réduction des subventions des produits de première nécessité décrétée par la Banque Mondiale et par le Fonds monétaire international, envenimée par la sécheresse persistante, l’inflation et la spéculation. L’état de siège est officiellement proclamé, les chars assiègent les rues et les hélicoptères survolent la ville. Les émeutes touchent la majorité des quartiers populaires de Casablanca. De nombreux symboles sont ciblés et saccagés par les émeutiers (agences bancaires, magasins, voitures de luxe, commissariats et véhicules de police, autobus et locaux des Forces auxiliaires). Bilan: 66 morts selon la version officielle, dont un Français tué sur l’autoroute. L’USFP parle de 637 morts, le PPS de 800 et les journaux étrangers de 600 à 1 000 victimes et de 5000 arrestations. Des gens étaient parqués à la foire de Casablanca et dans certains casernes et commissariats. «La répression est terrible : syndicats et partis suspendus, responsables et militants sous les verrous, dont 82 membres de l’AMDH et des enseignants, journaux saisis, voire interdits», poursuit la journaliste.

Des jeunes entassés dans des commissariats sont morts par asphyxie

2005, 24 ans après. L’Instance Equité et Réconciliation (IER) mène des investigations sur ces événements, les langues se sont déliées. Ahmed Zarouf, capitaine de la gendarmerie en 1981 ayant participé à la répression, entendu par cette instance, révèle quelques vérités. Provenant de la bouche d’un officier, elles prennent toute leur force. Son témoignage devait en principe rester entouré de confidentialité, mais l’évolution des choses en a décidé autrement. Dans un entretien accordé à notre confrère Maroc hebdo, le 23 décembre 2005, M. Zarouf raconte que 300 gendarmes avaient été  appelés à le rescousse. Qu’ils étaient «équipés et bien entraînés» : une tenue ignifuge, des protège-tibias, des casques et des masques à gaz, des boucliers et des matraques, et des fusils anti-émeute de type anglais. «Les instructions que Driss Basri avait données étaient fermes et précises: réprimer les émeutes par tous les moyens. Il a même demandé s’il y avait assez de munitions pour cela», racontait-il. Et le capitaine de gendarmerie d’évoquer le massacre de Sidi Bernoussi dont beaucoup en ont entendu parler. «J’ai été témoin, malgré moi, avoue-t-il, d’un événement regrettable. Au commissariat de Sidi Bernoussi, l’un des escadrons sur le terrain avait remis, comme le veut la procédure pénale, une centaine de jeunes. Par inadvertance, ces jeunes avaient été entassés dans un local de 10 m2 environ, sans aération. Plusieurs d’entre eux ont péri, étouffés».

Trente-trois ans après, les blessures  d’une telle épreuve ne sont pas encore cicatrisées, ni pour les victimes encore vivantes de ces événements, ni pour les familles dont les enfants sont morts par les balles des forces de l’ordre, ou asphyxiés dans un commissariat et dont les corps n’ont jamais été retrouvés.

Quelques-uns des rescapés des ces émeutes ont pu, après leur libération, se reconstruire contre vents et marées. C’est le cas, outre celui de Saïd Massrour, de Faki Azzedine, marié à une avocate, deux enfants. Arrêté à 18 ans, il resta 13 ans à l’ombre. Il a passé son bac en prison. Libéré en 1994, il s’inscrit à la faculté de droit. Deux ans après, il passe un concours de recrutement au ministère de la justice pour devenir commissaire judiciaire. Il exerce aujourd’hui au tribunal de première instance de Casablanca. «Celui-là, c’est notre fierté», glisse son camarade d’infortune Saïd Massrour.

Un autre, Jamal Derraz, recensé par l’Association du 20 Juin comme l’un des cas les plus graves, ne s’est jamais remis de cette épreuve. Arrêté à l’âge de 20 ans, les 13 ans passés en prison l’ont détruit. Sorti en 1994, il devient SDF.

A nos jours, le dossier des victimes du 20 Juin n’est pas tout à fait élucidé. Plusieurs parmi ces victimes avaient déposé leurs dossiers auprès de la première instance d’arbitrage créée en 1999 par le CCDH et ont obtenu gain de cause. D’autres, une trentaine en tout, ont touché entre 100000 et 160 000 DH, selon les années passées en prison. En 2006, une poignée de survivants et les familles des victimes dont le sort des leurs n’est pas encore éclairci, non satisfaits des résultats des enquêtes et des décisions de l’IER, créent «l’Association du 20 Juin». Depuis, ils adressent aux autorités des lettres de protestation, organisent des sit-in pour réclamer leurs droits, manifestent chaque 1er Mai avec la CDT et célèbrent, chaque année, le 20 Juin comme une journée de recueillement sur la mémoire de ceux qui ne sont jamais revenus. L’association estime que le dossier dans cette affaire reste ouvert, qu’il n’y a pas de prescription tant l’affaire relève du droit humanitaire international. Deux dossiers sont au menu: d’abord l’ouverture d’une enquête pour déterminer les responsabilités dans les événements du 20 juin. Cette enquête pour l’association s’impose, du moment que l’exhumation des corps des victimes s’est faite sous le contrôle du parquet de Casablanca et conformément à la loi. «Encore que cette exhumation n’a été effectuée qu’à moitié. L’identification par ADN et la restitution des corps aux familles n’ont pas été effectuées. Seule façon pour qu’elles puissent définitivement faire le deuil de leurs proches», constate Saïd Massrour. L’association réclame, en deuxième lieu, que les dossiers non traités par l’instance de suivi des recommandations de l’IER (le CNDH actuellement), sous prétexte qu’ils n’ont pas été remis dans les délais prévus, soient réglés. Environ 45000 cas, recense M. Massrour, «alors que les victimes et leurs familles vivent des conditions très difficiles : handicaps corporels et psychiques, maladies chroniques…»

Ouverture politique oblige, les formes de protestation sociales ont changé

Maintenant, avec du recul, au moment où les esprits se sont apaisés, parole aux historiens et aux sociologues pour analyser ce qui s’est passé, et pourquoi. Dans ses études sur les manifestations et les protestations sociale d’une population, Abderrahmane Rachik, sociologue et urbaniste, fait le distinguo entre l’émeute, le mouvement social, et les nouveaux mouvements sociaux du Maroc du XXIe siècle. La première, explique-t-il, se caractérise «par sa violence collective, sa spontanéité et sa fugacité». La seconde a pour objectif de défendre des intérêts matériels ou moraux d’une ou de plusieurs catégories sociales. La troisième cherche à défendre, à promouvoir ou à mettre en cause les valeurs dominantes. Les émeutes du 20 juin 1981 appartiennent à la première catégorie, et la grève générale, dans un pays qui ne tolère pas la protestation sociale, «crée une ambiance tendue dans la ville. Il met visiblement les forces chargées de l’ordre en état d’alerte. Les habitants, les femmes et filles, les élèves, les commerçants, les travailleurs… en état de panique et de méfiance. Cette grève générale, suite à l’augmentation des prix des produits alimentaires de première nécessité, offre une occasion à la protestation sociale d’émerger d’une manière non organisée et violente. L’appel à la grève générale devenait synonyme au niveau des représentations sociales et officielles d’émeute», analyse A. Rachik.
Dans les années 2000, ouverture politique oblige, les formes de protestation ont changé, on n’est plus dans l’émeute mais dans l’action organisée, avec des revendications et des programmes bien précis (sit-in, mouvements organisés…). C’est en tout cas ce qu’a montré une récente étude intitulée «Libertés de rassemblements et de manifestations pacifiques au Maroc», menée par Abderrahmane Rachik lui-même, en partenariat avec le Forum des alternatives Maroc. Si actuellement y a une recrudescence de ces mouvements de protestation, force est de constater qu’ils se font de manière pacifique.