3 000 Marocains broyés dans l’engrenage du surendettement

Equipements ménagers, voiture, scolarisation des enfants, vacances… de plus en plus de Marocains recourent aux sociétés de crédit et se surendettent.
Alarmée par l’ampleur du phénomène, l’Association des professionnels des sociétés de financement (APSF) a mis en place un système d’appréciation du risque.
Résultat : en 2003 on ne comptait plus que 3 000 cas de surendettement contre 77 000 en 1998.

L’ histoire de Zohra a une longue et dramatique relation avec les sociétés de crédit à la consommation, depuis qu’elle est fonctionnaire.
Son premier crédit, elle l’a contracté chez Eqdom en 1989, il y a 15 ans. Depuis, elle a mis le doigt dans un engrenage dont elle n’est plus ressortie. 1989, c’était l’année de son mariage. Elle obtint un prêt de 20 000 DH. Il fallait bien acheter une chambre à coucher, d’autant que les émoluments de son mari ne dépassaient pas 1 200 DH. Cette somme n’a pas seulement servi à l’achat de «la chambre», incontournable pour un couple qui vient de convoler en justes noces, mais aussi à aider son frère cadet, qui s’apprêtait à se rendre à l’étranger pour y achever ses études. Cette fonctionnaire touchait alors 2 000 DH nets, sur lesquels 600 DH étaient prélevés à la source, chaque mois, pour honorer son crédit. Comme il fallait bien acheter quelques articles électroménagers non moins nécessaires à la vie d’un ménage, un réfrigérateur et une cuisinière, elle a recouru à la même société pour les financer.
Elle se lança alors dans un deuxième emprunt, 15 000 DH, alors que le premier crédit n’était pas encore soldé. Deux autres suivirent. Comme son mari était au chômage, elle avait besoin de fonds pour financer un projet d’auto-école en vue de lui assurer une activité. Une voiture et un local où recevoir les clients, donc deux nouvelles échéances (1 200 et 1 300 DH) par mois s’ajoutèrent au reste. Moins d’une année après son démarrage, le projet tourna court. Zohra s’était endettée jusqu’au cou.
Mais ce n’est pas tout, car Zohra eut recours à un cinquième crédit, le dernier, pour payer l’assurance de sa voiture. Heureusement que son salaire, entre-temps, n’avait pas stagné et était même passé, en quinze ans, de 2 000 à 9 000 DH. Mais, avec les cinq crédits contractés, son salaire net se trouve réduit à 4 200 DH, le reste étant ponctionné à la source pour les traites. Elle se retrouve en fait, à la fin du mois, avec 1 000 DH car la différence – 3 200 DH – est partie, dès le 15 du mois, en avances sur salaire. Avec un solde aussi maigre, cette brave dame se demande comment elle va payer les 2 000 DH du loyer, les frais de son véhicule (800 DH), la scolarisation de ses deux enfants (600 DH), sans parler de la nourriture et du superflu devenu nécessaire : cigarettes, téléphone portable,…
Quand on demande à cette personne comment elle en est arrivée là, elle répond tristement : «Dès lors qu’on contracte son premier emprunt, ensuite, on ne s’en sort plus. On est endetté jusqu’à la fin de ses jours. Le crédit nous sauve d’une situation difficile, c’est vrai, mais d’une façon toute provisoire. Au moment où on colmate une brèche, d’autres s’ouvrent, béantes. Or, il m’est impossible de réduire mes dépenses puisqu’il est impensable de baisser le niveau de vie que je mène».

Avec la multiplication des sociétés de crédit, dans les années 1990, l’endettement prend de l’ampleur
C’est à Eqdom que l’intéressée a eu recours en premier. A cette époque, cette société avait quasiment le monopole sur le marché du crédit à la consommation. Mais, à mesure que ses besoins se sont multipliés, Zohra a eu recours à d’autres sociétés, celles-ci ayant fleuri à la faveur de la libéralisation du secteur, intervenue dans les années 1990 : Sofac, Crédor, Cetelem, Dar Salaf, Diac… L’Association des professionnels des sociétés de financement (APSF) compte dans ses rangs, en 2003, 27 sociétés spécialisées dans le crédit à la consommation, soit plus de la moitié des sociétés de financement (47) qui lui sont affiliées. A chaque demande de crédit, la société, pour connaître le montant de ses émoluments, réclame à la fonctionnaire qui nous livre ce témoignage, les mêmes documents : état d’engagement et attestation de salaire. Le montant affiché sur cette dernière reste le même alors que les retenues sur son salaire sont nombreuses.
Selon les critères établis par les professionnels du secteur du crédit à la consommation, dont l’APSF, cette fonctionnaire n’est pas, à proprement parler, victime d’un surendettement car, malgré ses différents crédits, il lui reste à la fin du mois la moitié de son salaire. Jusqu’en 1998, était en effet considéré comme surendetté ( c’était le seul critère), tout fonctionnaire dont le salaire mensuel minimum («minimum vital»), après endettement, ne dépassait pas le seuil de 500 DH, allocations familiales comprises. A cette époque, on dénombrait 77 000 cas de surendettement sur les 250 000 fonctionnaires endettés.

Devant l’urgence des besoins, une clientèle captive accepte toutes les conditions du crédit
Une question se pose : qu’est-ce qui incite certaines personnes à s’endetter jusqu’au cou ? Il n’y a pas de données sociologiques précises, portant un échantillon suffisamment représentatif, et qui pourraient nous éclairer sur le phénomène au Maroc. Une chose est sûr, cependant : de plus en plus de Marocains recourent au crédit pour acquérir des équipements ménagers, une voiture, scolariser leurs enfants, se payer des vacances ou encore pour parer aux «coups durs» de l’existence : soins médicaux, accident… Le crédit devient une pratique sociale incontournable et il est utile, à condition, comme l’explique ce financier, «d’y recourir avec modération et non d’en faire un salaire d’appoint.Un raisonnement de ce genre ne peut que provoquer le surendettement».
Les seuls chiffres attestant de l’ampleur du surendettement figurent dans le dernier rapport de l’APSF, celui de juin 2004 : un million de Marocains auraient recours au crédit à la consommation. Le montant de celui-ci s’établissait, à fin décembre, à 20,7 milliards de dirhams, soit une progression de 8,1% par rapport à fin 2002.
Selon le sociologue Ahmed Moutamassik, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Casablanca, quand on analyse le phénomène du surendettement, c’est surtout en relation avec les organismes de crédit et non les banques puisque ces organismes ciblent une clientèle aux ressources limitées et qui a un besoin souvent urgent de petits crédits à la consommation. Cette couche sociale, explique t-il, «vit dans l’immédiat : elle règle le problème urgent du jour, sans penser à l’avenir. Devant l’urgence de ses besoins, elle accepte toutes les conditions. En termes d’horizon temporel, elle gère le quotidien. C’est une catégorie qu’on appelle “clientèle captive”, puisqu’elle ne dispose pas d’autres alternatives et devient prisonnière des ces organismes, lesquels ne peuvent se tourner vers les classes moyennes ou supérieures, mieux armées pour résister à leur séduction, ni vers les classes démunies puisqu’elles ne présentent pas de garanties». Ces organismes de crédit sont plus courus que la banque, «en raison de la rapidité avec laquelle ils instruisent un dossier», explique Moutamassik. Les gens n’auraient, d’après lui, aucune conscience de l’engrenage dans lequel ils mettent le doigt, des intérêts de retard qui vont rapidement s’accumuler en cas d’échéances impayées et des taux d’intérêt exorbitants qu’on leur impose.
Le délégué général de l’APSF, Mostafa Melsa, invoque une raison plutôt technique que sociologique du surendettement. Selon lui, il remonte à l’émergence, sur le marché marocain, à partir des années 1990, de dizaines de sociétés de crédit à la consommation accordant directement aux clients des crédits personnels. Plusieurs de ces sociétés passaient une convention avec la direction de la Trésorerie générale pour prélever, à la source, le remboursement du prêt. «Cette situation a donné lieu à des abus, en termes de marges de bénéfice, avec le consentement et la complicité du client qui, étant dans le besoin, acceptait sans rechigner les conditions de l’emprunteur. Des dossiers fictifs ont ainsi été montés et dûment signés par le consommateur», affirme M. Melsa. Du fait de la concurrence de ces sociétés et des besoins en crédit des clients, les sociétés de financement présentaient pour paiement plusieurs dossiers appartenant à un fonctionnaire dont le salaire, parfois, ne dépassait pas 2 000 DH. Or, aucun dispositif de vérification n’existait. L’information on line pour vérifier la réalité du salaire faisait défaut. La Direction de la rémunération et du paiement des pensions (DRPP, ex-SOM et ex-DOTI) se trouvait donc parfois avec 6 dossiers appartenant à la même personne, mais émanant de différentes sociétés de crédit. «Le surendettement est venu du gap qui existait, à un moment donné, entre la direction qui payait les fonctionnaires et les sociétés de crédit à la consommation, parce qu’il y avait absence de communication et d’information sur les dettes des intéressés. Or, en sollicitant plusieurs crédits, le fonctionnaire hypothèque pratiquement son avenir et celui de ses enfants».
En 1999, et dans l’attente de l’adoption d’un projet de protection du consommateur – qui définit la personne surendettée comme celle dont la dette se chiffre à plus de 40 % du salaire -, une convention est signée entre la Trésorerie générale du Royaume et l’APSF pour installer un système d’échange d’informations avec les sociétés de financement, procédure baptisée «consultation-réservation», on line. Il y a eu par ailleurs une augmentation du seuil non saisissable, seuil minimal de 500 à 1 000 DH, allocations familiales non comprises. Troisième mesure, l’APSF a mis en place le «Système d’aide à l’appréciation du risque» (SAR) pour déceler les clients à problèmes.
Résultat : sur les 250 000 bénéficiaires de crédits, le nombre de fonctionnaires considérés comme surendettés est passé de 77 000, en 1999, à 3 000, en 2003.
Une chose est sûre, au-delà de toute explication technique, résume M. Moutamassik : «Dans la société de consommation actuelle, les tentations sont telles que les gens vivent au-dessus de leurs moyens et, par nécessité ou par émulation, s’endettent pour se mettre au diapason des autres». Les méthodes des organismes de crédit sont si pernicieuses qu’elles frisent l’illégalité, s’insurge le sociologue. «Autant que le crédit usuraire, informel et illégal, le crédit formel piétine toute morale». Il y a, en effet, une frange de la population, écartée du crédit moderne, qui se jette dans les bras d’usuriers quand elle a épuisé les capacités d’endettement chez sa banque et chez les sociétés de crédit à la consommation. Mais ça, c’est une autre histoire .

Avec cinq crédits, le salaire net de Zohra, 9 000 DH, se réduit à 4 200 DH, 1000 DH en fait à la fin du mois car la différence – 3 200 DH – est partie, dès le 15, en avances sur salaire. Avec un solde aussi maigre, elle se demande comment elle va payer les 2 000 DH du loyer, ses frais de véhicule (800 DH), la scolarisation de ses deux enfants (600 DH), sans parler de la nourriture et du superflu devenu nécessaire…

Ces personnes aux ressources limitées et gérant au jour le jour n’ont aucune conscience
de l’engrenage dans lequel elles mettent le doigt, des intérêts de retard qui vont très vite s’accumuler en cas d’échéances impayées et des taux d’intérêt exorbitants qu’on leur impose.

Les tentations sont telles, aujourd’hui, que les gens vivent au-dessus de leurs moyens et, souvent par mimétisme, s’endettent pour réaliser leurs rêves de consommation.