123 000, 1,5 million… Combien y a-t-il d’enfants qui travaillent au Maroc ?

Le HCP parle de 123 000 enfants de 7 à  15 ans qui travaillent au Maroc, dont 113 000 dans les campagnes. D’autres sources parlent de 600 000, voire 1,5 million. Dans les zones rurales, ils sont dans l’agriculture ou l’artisanat traditionnel. Dans les villes, ils sont dans les services, l’artisanat et l’industrie.

Hamid, 14 ans, travaille dans une station d’emballage de fruits à Kénitra. Il gagne 150 DH par semaine. Le travail s’effectue souvent la nuit, à l’abri des regards. «Je n’avais pas le choix, confie-t-il d’une voix enfantine. Je suis sorti de la première année du collège car je n’avais même pas de quoi acheter un stylo. Je suis l’aîné de trois frères et sœurs et mes parents ne travaillent pas. Et voilà, je suis en bonne santé, le patron est de la famille, pourquoi ne pas me débrouiller ?». Cet adolescent assume, et n’est pas si mécontent d’avoir déniché ce boulot. Comme lui, ils sont des dizaines de milliers à retrousser leurs manches, dans les villes et dans les zones rurales, pour subvenir aux besoins de familles démunies. Leurs parents eux-mêmes les poussent à se débrouiller pour gagner de l’argent. Quand c’est une fille, c’est le travail domestique ou la prostitution qui les attendent. Nawal, âgée de 15 ans, raconte : «J’étais copine avec deux petites bonnes comme moi, à Tanger. L’une d’elles m’a proposé de gagner beaucoup plus d’argent. Elle m’a présentée à un homme. J’ai découvert une nouvelle forme de tendresse. Ayant goûté au plaisir sexuel et à l’argent, j’en ai fait un métier».
Ce genre de témoignages est très fréquent : des enfants de 7 à 15 ans, contraints à affronter le monde du travail, chacun à sa manière et selon les opportunités qui lui sont offertes. Dans les campagnes, ils sont dans l’artisanat traditionnel, l’agriculture et le pâturage. En ville, s’ils ne sont pas des travailleurs clandestins dans des petites entreprises, dans la mécanique, le commerce ou l’industrie, ils sont dans la rue : porteurs, livreurs, gardiens, laveurs de voitures, cireurs de chaussures, vendeurs ambulants…

Combien sont-ils dans le pays à trimer alors qu’ils sont enfants ou adolescents ? Autres questions : quelles sont les causes de ce fléau ? Et que font les pouvoirs publics pour lutter contre ce fléau ?
Côté statistiques, les chiffres du Haut Commissariat au plan (HCP), livrés en juin dernier à l’occasion de la Journée mondiale contre le travail des enfants (12 juin), nourrissent, a priori, un peu d’espoir. Le nombre d’enfants de moins de 15 ans qui travaillent aura substantiellement baissé en l’espace de 12 ans, selon le rapport du HCP présenté à cette occasion. Ils ne sont plus que 123 000 enfants âgés de 7 à 15 ans à travailler au Maroc en 2011, soit 2,5% des enfants de cette tranche d’âge, alors qu’en 1999, 12 ans auparavant, on n’en comptait 517 000 enfants, l’équivalent de 10% des mineurs de moins de 15 ans. Le rapport du HCP ne s’arrête pas là, mais il explique que la majorité de ces enfants qui travaillaient en 2011 soit ils ont quitté l’école, soit ils n’ont jamais été scolarisés pour une raison ou une autre, et que le nombre de ceux qui travaillent et qui fréquentaient en même temps l’école ne dépassait pas 25% (voir encadré).
Il faut souligner que les données du HCP sur ce sujet sont basés sur l’enquête permanente sur l’emploi touchant annuellement un échantillon de 60 000 ménages représentant l’ensemble du territoire national et des couches sociales. Çela permet certes de suivre l’évolution des caractéristiques des enfants au travail ainsi que de leurs familles, mais ces données reflètent-elles réellement la réalité sur le terrain ?
Le chiffre de 123 000 mineurs de moins de 15 ans qui travaillent au Maroc en 2011 ne semble-t-il pas trop optimiste ? La question mérite d’être posée, car, quand on épluche d’autres données issues d’autres organismes on s’aperçoit que le chiffre est beaucoup plus consistant.

Au milieu des années 2000, l’UNICEF comptait «quelque 600 000 enfants marocains âgés de 7 à 14 ans, soit 11% de cette classe d’âge, qui auraient une activité économique, dont une grosse moitié (58%) de garçons. L’immense majorité (84,4%) de ces enfants participe aux travaux des champs. Ils seraient 16% à être placés pour subvenir aux besoins de leurs familles, parmi lesquels on compterait 30 000 petites filles employées comme domestiques».
Les chiffres les plus pessimistes parlent d’un million et demi de mineurs de moins de 15 ans qui travaillent au Maroc, si l’on prend en compte les enfants qui, tout en fréquentant l’école, exercent en parallèle un travail ; ceux dont le travail est dans l’informel (cireurs, marchands ambulants, enfants qui mendient avec leurs parents, prostituées…) ; et ceux qui s’acquittent de tâches ménagères durant au moins quatre heures par jour.
Une chose est sûre, au-delà des chiffres : les causes du travail des enfants sont connues, et elles sont les mémes partout dans le monde. Dr Chakib Guessous, médecin et anthropologue ayant mené une enquête sur le travail des enfants publiée dans un ouvrage intitulé L’exploitation de l’innocence, le travail des enfants au Maroc (éd. Eddif, 2002) en relève au moins deux : la pauvreté et la non-scolarisation. Mais force est de reconnaître, comme le dit l’anthropologue lui-même, qu’il y a une corrélation étroite entre les deux causes. La grande majorité des enfants qui ne vont pas, ou qui quittent l’école, est issue de familles pauvres. «Un enfant issu d’une famille pauvre et qui ne fréquente pas l’école est un enfant à risque», confirme M. Guessous.
 

Les petites bonnes, l’autre facette du travail des enfants

Y a-t-il réellement une régression du nombre de mineurs qui travaillent actuellement, comme l’avance dans son enquête le HCP, par rapport à la fin des années 1990 ? L’anthropologue reste sceptique, car il considère que le travail des mineurs est structurel dans des pays en développement comme le Maroc, où les pouvoirs publics peinent à retenir les élèves dans les écoles, et là où les populations vivent dans des conditions sociales et économiques précaires. En 2012, l’Organisation internationale du travail (OIT) a, en effet, estimé à 215 millions les enfants qui travaillent dans le monde, et plus de la moitié sont impliqués dans les pires formes de travail. «Ces enfants, selon l’OIT, devraient être à l’école, pour recevoir une éducation, et acquérir des compétences qui les préparent pour un travail décent à l’âge adulte». Sans parler du fait que ces enfants «peuvent être aussi exposés à la souffrance physique, psychologique ou morale pouvant causer des dégâts à long terme dans leur vie».

Un point positif a toutefois été enregistré au Maroc : l’obligation de scolarité et sa généralisation à partir des années 2000 ont commencé à donner des fruits, «et s’il y a une baisse du taux d’enfants qui travaillent c’est grâce à cette scolarisation», estime M. Guessous. N’empêche que la déperdition scolaire continue à sévir malgré la quasi-généralisation de la scolarisation à l’âge de 6 ans, et les 350000 élèves qui quittent l’école chaque année constituent un vivier qui alimente le marché du travail. Cela, en dépit des efforts que déploie le Maroc ces dernières années, aussi bien pour scolariser ses enfants (plan d’urgence, programme Tayssir…) que pour lutter contre la pauvreté (programme de l’INDH).
Côté arsenal juridique, et pour lutter contre le travail des enfants, le Maroc a souscrit aux principales conventions internationales en la matière, dont la convention 138 de l’OIT qui interdit le travail des enfants de moins de 15 ans, et la convention 182 du même organisme qui interdit les pires formes d’emploi pour les mineurs âgés de 15 à 18 ans.

Le Maroc a certes ratifié ces deux conventions (et le ministère de l’emploi planche sur l’élaboration d’un projet de décret définissant la liste des travaux dangereux interdits aux enfants de moins de 18 ans), mais serait-ce suffisant pour éradiquer le travail des enfants de moins de 15 ans ? Rien n’est moins sûr. «Le Maroc a fait des avancées énormes, depuis l’année 2000, rappelle Amina El Maliki Tazi, vice-présidente de l’Observatoire national des droits des enfants (ONDE), mais c’est toujours un scandale qu’un seul enfant à cet âge continue de travailler alors que sa place est à l’école. Il y a une loi qui rend obligatoire la scolarité jusqu’à l’âge de 15 ans, il faut l’appliquer. Particulièrement pour les filles, qui restent une catégorie vulnérable et corvéable à merci. Et celles qui ratent l’école, il faut les canaliser vers la formation professionnelle jusqu’à l’âge de 18 ans, au lieu de les laisser travailler comme domestiques dans les maisons». Ou de sombrer dans la prostitution ! Avec toutes les conséquences que cela entraîne : exploitation, harcèlement sexuel, torture physique et psychologique.
La solution ? Garçon ou fille, «l’instruction est la meilleure protection pour qu’un enfant ne travaille pas», indique Mme El Maliki. C’est la seule façon pour elle d’atteindre l’objectif que se fixent l’ONDE et le Plan d’action national pour l’Enfant (PANE) d’ici 2015, celui d’éradiquer le travail des enfants. A commencer d’abord par le travail des petites filles dans les maisons.
Les petites bonnes est le problème le plus complexe, estime M. Guessous, qui serait quasiment structurel à la société et à la mentalité marocaines. Souvent issue du monde rural, la «petite bonne» est le meilleur soutien pour un paysan pauvre, ou même possédant deux ou trois hectares. A cause de la sécheresse, «les meilleures récoltes ne donnent pas plus de 15 quintaux l’hectare en moyenne. Impossible pour un paysan qui a trois hectares de s’en sortir. Envoyer une de ses filles travailler en ville pourra augmenter son revenu moyen entre 50 et 200%», calcule notre sociologue.

Toutefois ce n’est pas une fatalité, d’envoyer sa fille travailler dans les maisons quand on est pauvre, ou d’encourager son garçon d’aller alimenter l’armée des travailleurs mineurs qui sont légion dans les secteurs du textile, du commerce, de la mécanique ou dans des travaux ménagers. Car, il faut le souligner, les associations, en parallèle aux actions de l’Etat (qui restent peu ou prou fructueuses) et de l’arsenal juridique (voir encadré) ne dorment pas sur leurs lauriers. Pour justement s’attaquer à ce fléau du travail des enfants, particulièrement les petites filles dans les maisons, un collectif a été constitué de 29 associations en 2009, sous la houlette de l’ONG Insaf. Ses objectifs : mobiliser l’opinion publique contre le travail des enfants de moins de 15 ans, faire un plaidoyer auprès des pouvoirs publics et réclamer une loi spécifique réprimant les employeurs qui font travailler les petites filles dans les maisons. Et, in fine, assurer la meilleure protection de cette catégorie de la population de moins de 15 ans contre toute exploitation économique et financière.

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