11,3 % des Marocains sont obèses

Selon une étude menée en 1999 par le cabinet Léger et Léger,
22,5 % de la population marocaine souffriraient d’un excès de poids.
L’aspect le plus grave de ce phénomène est l’obésité
infantile.
La rupture avec les mœurs alimentaires traditionnelles et notamment l’engouement
pour le «fast food» sont le déterminant essentiel de l’obésité
et du surpoids.

Les parents d’Adam étaient fiers de leur bambin. Ils le trouvaient mignon, fort et vigoureux. Une merveille de la nature !, s’extasiaient les proches et invités. Mais un jour, ils se sont rendu compte qu’il peinait à gravir les marches de l’escalier. Ils en éprouvèrent une certaine inquiétude, qui devint une inquiétude certaine quand son maître de gymnastique leur apprit qu’il était inapte aux exercices.
Ils n’avaient jamais songé à le faire peser. Sur la balance, Adam affiche 45 kg. A dix ans, il est un patapouf. Rabha, elle, a 18 ans, et d’énormes soucis provoqués par son poids excessif (120 kg) pour une taille ne dépassant pas le mètre soixante. Il y a six ans, elle était fluette. Ses amis se gaussaient de son air famélique. Jusqu’à ce qu’elle ait atteint la puberté. Là, elle a commencé à forcir tant et tant, au point de ressembler à un poussah.

115 millions d’obèses sur 300 millions dans le monde vivent dans les pays pauvres ou émergents
Adam et Rabha vivent un calvaire. A la cour de récréation de son école, l’enfant est constamment en proie aux sarcasmes et quolibets de ses peu amènes camarades. Quant à la jeune fille, elle passe ses jours à broyer du noir dans le secret de l’appartement familial, de peur de s’exposer au regard condescendant ou meurtrier des gens. Des martyrs, en somme, «coupables» du «péché» d’obésité. Comme le sont, si l’on en croit les chiffres avancés par le cabinet Léger et Léger, 300 000 de leurs concitoyens.
Selon l’étude menée par Léger et Léger, 11,3 % de la population adulte marocaine serait obèse, et 22,5 % souffrirait d’un excès pondéral. Proportions à majorer, car elles datent de 1999 (depuis, aucune mise à jour). De surcroît, elles ne prennent en compte que les personnes ayant pris conseil auprès d’un médecin ou d’un pharmacien (5,9 % des «patients», estime-t-on).

60 millions d’obèses aux Etats-Unis, 5,4 millions en France
Nul besoin de se voiler la face : l’obésité, maladie du siècle, n’épargne pas le Maroc. On peut même observer qu’elle y progresse de manière vertigineuse. Comme toute épidémie planétaire qui se respecte. A cet égard, les derniers chiffres de l’OMS sont terrifiants. Il y a aujourd’hui 300 millions d’obèses, alors qu’ils étaient «seulement» 200 millions en 1995. Aux Etats-Unis, sur 127 millions de personnes en surpoids, on compte 60 millions d’obèses, soit deux fois plus qu’il y a vingt ans. En France, sur 15 millions de personnes en surpoids, on recense 5,4 millions d’obèses, soit 650 000 de plus en trois ans. Le reste du monde est à l’avenant. Mais, contrairement à un lieu commun tenace, ce n’est pas seulement dans les pays nantis que l’obésité prend ses aises. Elle tisse sa toile aussi dans les pays pauvres et les pays émergents : 34 % d’obèses au Brésil, 33 % en Egypte, 24,4 % au Mexique, 12,1 % (sic) dans l’Afrique subsaharienne, pourtant vouée à faire ceinture.
En tout, 115 millions d’obèses – sur 300 millions dans le monde – vivent dans les pays pauvres ou émergents. Pas si étrange que cela paraît, puisque la faute en est à la modification des habitudes alimentaires. Dans ces contrées, la malbouffe mondialisée – à base d’huile, de graisse et de sucre – est depuis quelques années de mise, provoquant de graves dégâts collatéraux.

Au Maroc, il y a un aspect culturel de l’obésité : la nourriture est une valeur sacrée
On est en droit de faire grief au bilan établi par Léger et Léger d’avoir occulté l’obésité infantile. Or, celle-ci apparaît, aujourd’hui, selon le Dr Patrick Sérog (La Planète obèse, éditions Nil), comme «une bombe à retardement qui menace toute société». D’autant qu’elle possède la double caractéristique de galoper à une vitesse effroyable (en France, 3% de la population d’âge scolaire étaient obèses en 1965, 16 % aujourd’hui) et de s’éveiller «prématurément». Certains chercheurs soutiennent que l’obésité infantile commence à se mettre en place in utero, au deuxième et troisième trimestre de la grossesse, et qu’elle se développe dès la première année. Cette évolution du fléau est alarmante, surtout qu’aucune explication plausible n’en est fournie, pour l’heure. Toujours est-il qu’en constatant que les signes d’obésité sont présents dès la première année de la vie, les chercheurs ont levé un fameux lièvre. Comment alors jeter la pierre aux fast-foods, accuser la télévision ou imputer l’obésité à la sédentarité ?
Le Maroc subit l’explosion pondérale. Elle est perceptible partout. Nos enfants deviennent ronds, grassouillets, gros, puis franchement obèses. Sur les plages, de moins en moins d’estivants maigrichons, genoux cagneux et côtes apparentes; de plus en plus de ventres arrondis, de fesses rebondies et de volumes pachydermiques. Pourtant, nous continuons à observer une sorte d’omerta sur un fléau qui s’incruste. Ce désintérêt est ahurissant. Il s’explique, bien qu’il ne se justifie pas.
Prendre à bras le corps le problème de l’obésité revient à remettre en question une valeur sacrée : la nourriture, ultime rempart identitaire. C’est aussi admettre que l’obésité, avant d’être une maladie de l’individu, est une maladie de la société. Depuis deux décennies, le Maroc vit une mutation profonde dans son régime nutritif, en passant d’une alimentation saine, simple et codifiée à un gavage chaotique. Avant, les épiceries comportaient au mieux une centaine de produits, aujourd’hui la moindre supérette en propose des milliers. Nous nous jetons dessus tels des chancres. Devant cette profusion, l’organisme humain, programmé depuis des millénaires pour faire face aux famines, perd tous ses repères. Et c’est ainsi que prospère la nouvelle et terrible maladie, au nom malsonnant.

45 % des calories d’un «Big Mac» sont apportées par les graisses
Cependant, ce n’est pas parce que nous mangeons trop que nous sommes sujets au surpoids et à l’obésité. Un médecin nous a fait observer que certains de ses patients se privaient de nourriture pour maigrir, mangeaient frugalement, fuyaient comme la peste sucre et graisse, et pourtant ils continuaient à prendre vilains coussinets et beaucoup de poids. C’est surtout parce que nous mangeons mal que nous sommes guettés par l’obésité. Nous ne savons plus manger. Et, alléchés par l’abondance, nous mangeons n’importe quoi. Pour varier le plaisir, croyons-nous.
En outre, nous faisons fi du bon vieux principe : «On ne mange pas entre les repas». Les kiosques à sandwiches tournent à plein régime, les fast-foods ne désemplissent pas, les gargotes n’ont plus de répit. Ce n’est pas pour rien. Nos enfants, souvent livrés à eux-mêmes, «visitent» à longueur de journée le réfrigérateur pour y puiser les aliments les plus gras, les plus sucrés, les moins digestes, au mépris de leur santé. Et pour nous faire pardonner notre absence auprès d’eux, nous les gavons, inconsidérément, de Bimo, Kinder, Haribo et autres friandises très riches en sucre.
La sortie au MacDo est un des moments favoris des enfants. Souvent, les parents en font une sortie rituelle.
Il leur serait utile de regarder le film époustouflant de Morgan Spurlok, Super Size me, où l’autre dénonce, images à l’appui, les dégâts de la nouvelle «horreur alimentaire» qui envahit le monde. Pour la petite histoire, rappelons que Morgan Spurlok s’est astreint pendant un mois aux menus les plus copieux du clown Ronald. Douze kilos plus tard, la libido à zéro, il a dû se soumettre aux injonctions des médecins et stopper sa descente aux enfers : l’accident cardiaque était au bout du chemin. Le gavage de Spurlok montre surtout que la grande majorité des repas servis dans les fast-foods est très éloignée des modèles des nutritionnistes: 45 % des calories d’un Big Mac sont apportées par les graisses, le sucre des petits pains et des crèmes glacées qui coulent en abondance. A l’inverse, les vitamines et les fibres sont rationnées. Voilà de quoi déséquilibrer l’alimentation d’un enfant, lui faire prendre du poids, puis le précipiter dans les affres de l’obésité.
Autre facteur de déséquilibre alimentaire : la rupture avec l’aphorisme qui conseille de manger «le matin comme un roi, le midi comme un prince, le soir comme un mendiant». Contraintes professionnelles obligent, le petit déjeuner est expédié en quatrième vitesse, au déjeuner, on se suffit d’un sandwich, et le soir, on s’empiffre. Normal, c’est le seul moment convivial de la journée. Mais le rythme alimentaire s’en trouve inversé. Bonjour, les dégâts.
Rupture avec les mœurs alimentaires traditionnelles, fascination pour les fast-foods et les prêts-à-manger, tels sont les déterminants du surpoids et de l’obésité. Il en existe d’autres, comme l’émotion psychique ou la malnutrition. Mais quelles qu’en soient les causes, l’obésité doit être un mal empoigné par les pouvoirs publics. Urgemment. Autrement, notre société pullulerait d’obèses. Elle s’essoufflerait, puis se mourrait lentement. Car une obésité sévère multiplie par douze le risque de mortalité des hommes entre 25 et 34 ans.

«Obésité», un mot qui fait encore peur au Maroc tant la nourriture y est sanctifiée comme don du Ciel. Pourtant, au vu des statistiques, le phénomène doit être pris à bras-le-corps avant de devenir un grave problème de santé publique.