Prison et santé mentale : insuffisance des effectifs des psychiatres

Les juges ne sont pas formés à  repérer les pathologies mentales

Face à  un
crime de sang, l’expertise psychologique est essentielle

Il faut une coordination
entre Santé, Intérieur, et Justice pour la prise en charge de la santé mentale
en prison.

Les condamnations par les tribunaux, pour des délits ou des crimes, de personnes atteintes de maladies mentales et souvent en phase aiguà« de trouble mental, sont quasi quotidiennes, affirme le Pr Driss Moussaoui, chef du service de psychiatrie au CHU Ibn Rochd de Casablanca. A l’origine de cette anomalie, il y a essentiellement l’insuffisance du nombre des experts psychiatres auprès des tribunaux. Sur les 250 psychiatres que compte le Maroc (la France en compte 12 000 pour 60 millions d’habitants), moins de 20% sont agréés pour des expertises psychologiques auprès des tribunaux.
La procédure est longue. Il faut être inscrit sur la liste des experts agréés par les tribunaux marocains. Pour procéder à  une expertise, il faut prendre rendez-vous pour un entretien avec le détenu-malade, qui dure 30 à  45mn, puis rédiger l’expertise et la déposer soi-même au tribunal, le tout pour une indemnité de 500 DH. De quoi décourager le psychiatre le mieux intentionné.

La consommation de drogue est à  l’origine d’une grande violence y compris en prison

Autre lacune de la justice: la non-formation des juges à  repérer les pathologies mentales, troubles anxieux ou dépressions. Par ailleurs, face à  un crime de sang, le juge ne demande pas systématiquement l’expertise psychologique, alors que, dans le fonctionnement judiciaire de tous les pays développés, une telle demande fait partie de la routine. Même lorsqu’il a entre les mains un dossier faisant état d’une maladie mentale, le juge condamne parfois le prévenu, à  tort, à  une peine de prison.
Selon le Pr Moussaoui, il faut distinguer deux catégories de malades mentaux dans les prisons marocaines. D’une part, des personnes malades, parfois déjà  suivies en psychiatrie et qui, lors d’une crise aiguà«, un accès maniaque par exemple, ont commis un crime pour lequel ils vont en prison. D’autre part, il y a celles qui tombent malades à  l’intérieur des prisons, essentiellement suite à  la consommation de drogues dures.
De façon générale, la drogue est à  l’origine de violences. Comme l’assassinat commis par l’un des 300 jeunes âgés de 16 à  20 ans, incarcérés dans l’annexe pour jeunes de la prison Oukacha, et qui a avoué son crime, déclarant l’avoir perpétré sous l’effet du karkoubi. Autre violence sous l’emprise de la drogue, en prison cette fois : le viol collectif par des prisonniers d’un codétenu préalablement drogué à  l’aide d’un neuroleptique.

C’est pourquoi, une tentative de suicide, une grève de la faim, l’usage de drogue, un détenu qui se plaint d’insomnie… sont, selon le Pr Moussaoui, autant d’indicateurs de dysfonctionnement psychologique dont il faut se préoccuper. Pour ce psychiatre universitaire, la problématique de la maladie mentale dans les prisons nécessite une très forte implication et coordination entre les ministères de la justice, de la santé et de l’intérieur.
En vue de contribuer à  réparer cette injustice envers des êtres humains ayant perdu momentanément leur humanité, le Pr Moussaoui et son staff sont disposés à  assurer une formation sur les principales pathologies mentales. Ils proposent des sessions comprenant 3 jours de cours théoriques et 2 mois de stage en service psychiatrique, pouvant bénéficier à  10 médecins généralistes à  la fois.