Pouvoirs
Tansikiyate, les nouveaux usurpateurs de la protestation
C’était une brèche, c’est devenu un paradigme. Couvées par des associations des droits de l’Homme, voire des partis politiques, les «Coordinations» tendent à s’y substituer. Elles font cavalier seul. Diagnostic.
Le phénomène des coordinations, dites tansikiyate, ne date pas d’hier. Selon certains observateurs, il remonte à au moins une vingtaine d’années. La différence est que, avec les débrayages qui paralysent le secteur de l’enseignement public, il a pris une telle ampleur que d’aucuns commencent à se poser la question s’il ne s’agissait pas d’un changement de paradigme qui remet en cause la viabilité même du syndicalisme dans sa version que l’on commence, d’ores et déjà, de qualifier de «traditionnel». Et ce, alors même qu’à la base ces nouveaux porteurs de la contestation sociale ont été, quelque part, couvés par les syndicats eux-mêmes, voire par certains partis politiques, qui non seulement soutenaient leurs revendications, mais leur prêtaient aussi leurs cachets et autres locaux. Rappelons-nous, il y a un peu plus d’une douzaine d’années, lorsque les antennes du PJD recevaient les réunions des coordinations, notamment des enseignants du primaire de l’échelle 9 qui opérait sous le nom «Cellule 9», en ces temps pas aussi éloignés que ça, le timing n’avait rien du hasard, puisqu’on était en plein dans les agitations du fameux «printemps arabe».
Du temps des diplômés chômeurs
Souvenons-nous des premières manifestations de ces coordinations, nommées à l’époque «groupements des diplômés chômeurs», au début des années 1990, qui revendiquaient leur insertion dans la fonction publique, et comment ils étaient «reçus» notamment dans les locaux de certains syndicats.
Or, avec le «succès» qu’ils ont engrangé, cela a fini par donner l’idée que cette forme de protestation, «identifiable, repérable et reproductible», était «la meilleure voie» pour faire pression sur les pouvoirs publics. Ce mouvement, qui avait débouché sur la création de l’Association nationale des diplômés chômeurs du Maroc (ANDCM), disposait, dans le temps, de plus d’une centaine de sections locales. Et c’est pratiquement selon le même schéma qu’on a assisté, au milieu des années 2010, à la création des coordinations locales contre la cherté de la vie, récupérées politiquement et socialement par l’AMDH. La reproduction de la démarche a fini par gagner toutes les administrations publiques, avant de déteindre sur d’autres franges du tissu sociétal, les différents corps des métiers, et au sein même de certaines formations politiques et autres organisations syndicales. C’est ainsi que nous avons eu droit à une terminologie spécifique, les «diplômés forcés au chômage», les «candidats aux concours qu’on a fait échouer», les «enseignants auxquels a été imposée la contractualisation», etc.
Sans oublier les coordinations virtuelles des «Marocains de Facebook» où le ton est à la fois à la revendication quand ce n’est pas la confrontation. Pis, au dénigrement et aux règlements de comptes. Le cas notamment lorsque les centrales syndicales les plus représentatives, parce que fortes de «la légitimité des urnes», ont été prises à partie du fait qu’elles avaient signé l’Accord du 14janvier, de la même manière qu’on leur a fait le procès quant au nouveau statut des fonctionnaires de l’Éducation nationale. La pression a été telle que les syndicats en question ont plié l’échine et pris le train de la protestation en marche. Un rétropédalage qui serait, selon certains observateurs, l’expression d’un affaiblissement devant la force mobilisatrice de ceux qui revendiquent ce qu’ils appellent «la légitimité de la rue». Mais au final, les enseignants l’ont certainement bien compris, c’est avec et par des acteurs institutionnels que leurs revendications puissent trouver une issue favorable. La signature de l’accord du dimanche 10 décembre, entre le gouvernement et les syndicats les plus représentatifs du secteur, en est la preuve patente.
Alternatives à l’action syndicale
Or, cette «asymétrie» n’est pas l’apanage du Maroc, puisqu’il est question d’une «tendance mondiale» où les syndicats reculent face à la montée de ces nouvelles formes de protestation. En effet, les nouvelles technologies aidant, conjuguées à l’appoint des réseaux sociaux et leurs effets démultiplicateurs, les centrales syndicales se retrouvent, tout simplement, «doublées» par ces nouveaux acteurs qui ne cessent de se renforcer au point qu’ils se présentent, dorénavant, comme des alternatives à l’action syndicale. Au point aussi où des études n’hésitent plus à parler d’une tendance menant vers une rampante «asyndicalisation» des sociétés.
Maintenant, c’est devenu d’autant plus facile que les coordinations pullulent au grand dam des acteurs qui se trouvent de plus en plus dépassés par les événements. Et qui, au lieu de se remettre en cause, s’acharnent sur des moulins à vent. De plus, ces coordinations se prêtent main forte en prodiguant conseils et autres soutiens, quand bien même elles seraient jalouses de leurs «identités catégorielles». Il suffit de revenir à la littérature en vogue sur les réseaux sociaux pour avoir une idée de leur mode de fonctionnement. Partant d’un «discours de victimisation», les mobilisateurs des tansikiyate commencent par appeler «tous ceux qui se sentent lésés», qui estiment qu’ils sont des laissés-pour- compte par les syndicats, à se regrouper en coordination. Le travail commence par une approche de proximité à une échelle réduite qui peut partir d’une école pour s’élargir après. Côté structuration, cela se traduit dans les mêmes conditions que pour la constitution d’une association à cette différence près que la coordination ne se sent pas dans l’obligation de se déclarer d’une manière institutionnelle, notamment auprès des autorités. Une fois la coordination installée, après une assemblée générale et la désignation de son bureau, on passe à l’étape suivante qui est celle de «se tisser et se mettre en réseau» avec d’autres structures similaires sur le plan local, puis régional avant d’atteindre le réseautage à l’échelle nationale. Si les structures peuvent différer, notamment au niveau de la constitution des commissions, deux sont nécessaires : à savoir celle qui assure la coordination transversale et celle qui s’occupe des slogans. Le reste coule de source : faire le maximum de tapage pour se faire entendre. Dans le schéma, le mot d’ordre reste la mobilisation permanente et de proximité.
Témoignage
Pour le secrétaire général national de la FNE (courant démocratique), Abdellah Ghmimet, la naissance des tansikiyate, notamment dans le secteur de l’Éducation nationale, est intervenue comme une réponse aux «limites dont a fait preuve l’action syndicale dans le secteur». Leur émergence, nous explique-t-il, est due au fait qu’il fallait «disposer de structures complètement indépendantes des syndicats», qu’il considère «bureaucratiques autant dans leur mode de prise de décision qu’en ce qui concerne leur fonctionnement». Ceci dit, précise notre interlocuteur, les ponts ne sont pas totalement coupés entre les structures syndicales existantes auxquelles les coordinations n’hésitent pas à soumettre certains dossiers à des fins de médiation avec les pouvoirs publics.
S’agissant du fonctionnement de ces coordinations, dont le nombre serait de 40, créées dans l’Éducation nationale sur les six dernières années, Ghmimet indique qu’il repose sur «un modèle de leadership collectif, que ce soit au niveau central, régional ou local». L’objectif, explique-t-il, étant d’«éviter de tomber dans les travers de la bureaucratie». Avec pour mot d’ordre : «La mobilisation permanente».