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Sécurité

Nouvelles menaces, nouvelle doctrine militaire

Longtemps discrète sur sa doctrine militaire, l’armée marocaine opère une transformation stratégique face aux nouveaux défis sécuritaires. Entre modernisation technologique, réorganisation territoriale et diversification des alliances, le Maroc redéfinit sa posture de défense et d’influence.

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L’armée marocaine, traditionnellement déployée à travers les différents secteurs composant la Zone militaire Sud ou cantonnée dans ses casernes et bases militaires dispersées sur le reste du territoire du Royaume, a toujours entretenu un voile de confidentialité et de discrétion sur ses activités, ses missions et, par-dessus tout, son armement.

Mais, à l’ère des réseaux sociaux, de l’information à profusion et de l’«infotainment» (qui ne fait plus la différence entre la presse de référence et les pseudos-journalistes avides de fake news et de sensationnalisme), la grande muette a compris l’utilité de s’ouvrir de plus en plus à l’opinion publique.

À travers ses comptes officiels sur les réseaux sociaux, on découvre ainsi les missions des contingents des unités des Forces Armées Royales (FAR) en République démocratique du Congo, les manœuvres des militaires marocains durant l’exercice «African Lion» en coopération avec des forces armées étrangères, ou bien les américains Apache AH-64 récemment acquis par l’armée marocaine, qui sont les hélicoptères d’attaque les plus avancés et redoutés sur le marché.

Pourtant, il demeure un domaine pour lequel les FAR continuent d’entretenir le flou stratégique, préservant la confidentialité et le secret autour du contenu de la doctrine militaire marocaine. Pour des raisons évidentes de sécurité et de préservation du secret-défense, cette doctrine n’a, à ce jour, fait l’objet d’aucun livre blanc ni de document officiel accessible au grand public.

Mais il semble indéniable, au vu de la modernisation des armes et des équipements militaires, ainsi que de la réorganisation stratégique du déploiement des forces militaires à travers le territoire national par la création d’une nouvelle Zone militaire à l’est du Royaume, que les Forces Armées Royales semblent mener une profonde refonte stratégique et doctrinale.

Les bouleversements de l’environnement stratégique international et la prolifération des menaces semblent être à l’origine de cette refonte tout autant que la nouvelle politique étrangère algérienne, résolument hostile et agressive à l’encontre des intérêts du Royaume.

Une question revient régulièrement dans les débats entre les experts de la défense: Quelles sont les grandes lignes de la doctrine militaire marocaine et comment celle-ci impacte-t-elle la stratégie décidée par les chefs militaires ?

Car la doctrine militaire du Royaume, bien que non formalisée dans un texte officiel, a été pensée et conçue à travers des décennies sur la base des menaces et conflits militaires auxquels le Maroc a été confronté.

Mais ses contours demeurent encore flous et imprécis pour le grand public, de même que son rapport à la stratégie. Donc, posons tout d’abord les bases du débat : la doctrine militaire, décidée par les autorités politiques et militaires suprêmes, a pour objectif de fixer le cadre général et les principes d’action d’une armée, tandis que la stratégie militaire, élaborée et mise en œuvre par l’état-major de cette armée, a pour fin de traduire ces principes en plans et programmes d’opérations concrets, adaptés aux menaces.

Défense du territoire et projection de force
La doctrine militaire marocaine se distingue par l’absence d’un document stratégique officiel (tout au moins accessible au grand public), à l’image du livre blanc qui définit la doctrine militaire française, mais repose néanmoins sur des principes tacites et constants, façonnés par l’histoire récente et le contexte géostratégique du Royaume.

Elle s’articule autour de deux axes fondamentaux : la défense du territoire et de la souveraineté nationale, ainsi que la participation aux opérations de maintien de la paix et aux coalitions militaires internationales. Cette approche met en avant une posture défensive et dissuasive, axée sur la protection des frontières et la prévention de toute menace extérieure, tout en adoptant une stratégie de projection de puissance maîtrisée pour participer à des missions de résolution de conflits des Nations unies.

Selon Amine Ater, spécialiste des questions de défense et enseignant à l’École de guerre économique au campus de Rabat, «la défense du territoire national et de la souveraineté, la participation aux opérations de maintien de la paix ou encore aux coalitions militaires internationales représentent bien la partie visible ou facilement identifiable de la doctrine militaire marocaine ; le peu de littérature ou d’ouvrages scientifiques traitant du sujet ne peuvent pas nous permettre de brosser un portrait proche de la réalité de ce qu’est réellement la doctrine de défense marocaine ou comment elle est conceptualisée par les stratèges des FAR».

Cette posture, historiquement défensive, mais résolument inscrite dans le multilatéralisme en ce qui concerne les opérations militaires extérieures (OPEX), souligne la volonté du Maroc de préserver sa souveraineté territoriale tout en contribuant activement à la stabilité régionale et internationale. Elle illustre un équilibre entre une posture défensive ferme et une volonté d’engagement stratégique dans les missions de maintien de la paix, sous mandat de l’ONU.

C’est d’ailleurs ce que suggère Ali Moutaib, directeur associé d’Hyperborée Advisors : «Cette approche pragmatique (des FAR, NDLR) reflète l’équilibre recherché entre impératifs de sécurité nationale et ambitions d’influence régionale et internationale».

Réorganisation territoriale face à un voisin hostile
Cependant, cette doctrine a connu une transformation majeure avec la création récente de la Zone militaire Est en janvier 2022, qui répond à un contexte géopolitique régional marqué par l’hostilité grandissante du voisin algérien. En effet, comme le souligne Moutaïb, «pendant des décennies, les FAR ont concentré leurs efforts sur la menace asymétrique représentée par le Polisario – une milice pratiquant la guérilla avec le soutien logistique et militaire de l’Algérie».

Mais il précise que cette menace a été maîtrisée de manière efficace grâce à deux facteurs essentiels : la discipline opérationnelle des FAR et l’implantation stratégique du mur de sable, qui a fortement réduit les incursions des milices séparatistes sur le territoire marocain.

Pour le directeur d’Hyperborée Advisors, la réorganisation territoriale des FAR marque une étape importante dans l’évolution de la doctrine militaire marocaine: «La création récente de la Zone militaire Est et la réorientation d’importants moyens vers cette région révèlent une transformation profonde de l’appréciation des menaces par le Maroc.»

Des menaces qui ne proviennent plus uniquement du sud de la ligne de défense, érigée le long des 2.700 km et traversant les trois régions de Guelmim, Laâyoune et Dakhla, mais également de l’Est, le long de la frontière algérienne, depuis la rupture des relations diplomatiques avec Alger, décidée par le régime militaire en place. Amin Ater abonde aussi dans le même sens, quand il affirme que «la création de la Zone Est s’est inscrite aussi dans un contexte où l’Algérie ne ménageait pas les menaces et déclarations va-t-en-guerre à l’encontre du Maroc».

Modernisation technologique et qualitative de l’arsenal
Depuis une quinzaine d’années, le Maroc s’est engagé dans une ambitieuse politique d’acquisition d’équipements militaires avancés, dont des F-16 Block 70, des drones Bayraktar TB2 ou des systèmes d’artillerie Himars. Cette stratégie vise clairement à compenser la supériorité quantitative de l’armée algérienne par une supériorité technologique et qualitative.

«Comme toute armée professionnelle, l’objectif premier reste de maintenir une capacité de dissuasion, de prendre de l’avance technologique et donc d’être en mesure de neutraliser toute menace contre le Royaume», explique Ater. Cette quête de l’avantage technologique, c’est justement ce qui pousse les FAR à opter pour du matériel de pointe, comme les batteries de missiles Patriot, destinées à contrer la menace combinée de missiles Iskander ainsi que de la flotte d’avions de chasse algériens.

Selon Moutaib, «l’histoire militaire moderne démontre que la supériorité technologique et qualitative peut largement compenser un désavantage numérique. Les conflits récents au Haut-Karabakh ou en Ukraine ont clairement illustré comment des forces technologiquement avancées peuvent neutraliser des arsenaux quantitativement supérieurs, mais obsolètes».

Ainsi, face au volume, le Maroc fait le choix de la précision et de la qualité technologique. L’objectif stratégique recherché étant clair: ne pas entrer dans une coûteuse course à l’armement avec l’Algérie, mais opter plutôt pour une dissuasion efficace par la supériorité qualitative.

Diversification des alliances et doctrine hybride
En multipliant ses partenaires stratégiques, comme les États-Unis, Israël, la Turquie ou le Brésil, le Maroc renforce non seulement son arsenal, grâce à des accords facilitant le transfert d’armement avec ces puissances militaires, mais aussi sa position diplomatique. Ce qui tranche désormais avec la politique d’alliance exclusive avec les partenaires traditionnels de l’OTAN, les États-Unis et la France.

Comme le précise Moutaib, «tout en s’assurant l’accès à des technologies de rupture américaines et israéliennes (Apache, Himars, missiles Barak), le Maroc maintient délibérément des partenariats avec la Chine, la Turquie, l’Inde et le Brésil». Cette politique de diversification vise un triple objectif, selon Moutaïb : «Préserver son autonomie stratégique face aux risques d’embargos potentiels, accéder à des technologies complémentaires à coût compétitif, et renforcer son pouvoir de négociation avec l’ensemble des fournisseurs».

Face aux nouvelles menaces hybrides, telles que la cybercriminalité, la guerre électronique et l’utilisation de drones, le Maroc adapte de manière proactive sa doctrine militaire à une approche hybride, combinant capacités conventionnelles et nouvelles formes de guerre cognitive et technologique. Comme le souligne Moutaib, «l’adaptation stratégique des FAR aux menaces hybrides et technologiques témoigne d’une vision clairvoyante du champ de bataille moderne».

Pour notre expert, «en investissant dans les systèmes de guerre électronique, les drones ISR et les capacités satellitaires, le Maroc reconnaît que la supériorité informationnelle est désormais aussi cruciale que la puissance de feu conventionnelle». Cette approche innovante permet aux FAR, selon Moutaib, de détecter et neutraliser les menaces avant leur matérialisation cinétique.

Ater partage le même avis avec une petite nuance : «La technologie est aujourd’hui au centre de tout, univers militaire compris, bien qu’il soit tout sauf conscient de reposer entièrement sur le tout-technologique». Car, comme il tient à le préciser, il serait aussi suicidaire de dépendre entièrement de systèmes qui peuvent être piratés, détectés ou carrément brouillés. D’où l’utilité de combiner l’utilisation d’équipements high tech avec du matériel rustique et facilement réparable.