SUIVEZ-NOUS

Sécurité

Le modèle brésilien est-il duplicable au Maroc ?

En 2014, le constructeur brésilien Embraer avait annoncé un projet d’installation au Maroc. L’avionneur pourrait servir de passerelle entre le Maroc et les opérateurs de l’industrie de défense suédoise. Explications.

Publié le


Mis à jour le

C’est un fait plutôt rare. La Suède dispose d’une base industrielle et technologique de défense (BITD) d’une densité remarquable au regard de sa taille. Son expérience avec le Brésil en fait un partenaire potentiel idéal pour le Royaume.

Ce pays abrite l’une des industries de défense les plus sophistiquées d’Europe, avec l’une des exportations d’armes par habitant les plus élevées au monde. Cela au moment où le Maroc continue de diversifier ses partenaires aussi bien pour la modernisation de son système de défense que pour le développement de son tissu industriel naissant dans le domaine.

Dans le contexte actuel, notamment la guerre au Moyen-Orient, l’une des branches de coopération les plus évidentes pourrait bien être celle de l’industrie des drones.

Le Maroc s’impose désormais comme première base africaine de cette industrie, alors que la Suède est devenue un acteur émergent de la lutte antidrones en Europe avec notamment l’essor de Skygaard Defense Solutions. D’une manière plus large, et à première vue, le portefeuille technologique de SaabAB, le principal constructeur du secteur de la défense aéronautique, maritime et terrestre suédois, couvre des domaines qui recoupent directement avec les besoins marocains.

C’est dire que le potentiel de coopération entre les deux pays est bel et bien là. Pour le développer, le cas du Brésil est particulièrement intéressant. En effet, l’aide de la Suède au développement de l’industrie de défense brésilienne est l’un des exemples les plus aboutis de coopération industrielle et technologique entre deux pays, de surcroît entre le Nord et le Sud. Cette relation ne repose pas seulement sur l’achat de matériel, mais sur un modèle de transfert de technologie (ToT) massif.

Tout a commencé en 2014. Le Brésil avait signé un contrat pour l’achat de 36 avions de chasse Saab JAS 39 Gripen E/F. Contrairement à une vente classique, cet accord inclut une clause de transfert de technologie sans précédent. Une partie des avions est assemblée directement au Brésil, dans les usines d’Embraer. L’avionneur brésilien pourrait faire office de passerelle entre le Maroc et l’industrie militaire suédoise.

En effet, pas plus tard que le début de cette année, le constructeur aéronautique brésilien laissait entendre qu’il n’exclut pas une production partielle de son C-390 au Maroc. Moins de deux ans plus tôt, lors du Marrakech Air Show 2024, Embraer avait annoncé un investissement conséquent au Maroc pour y établir un écosystème aéronautique, d’ici 2035. Cet écosystème servira à la maintenance, réparation et révision (MRO) des avions civils et militaires.

Des atouts non négligeables
Pour revenir à ce partenariat Suède-Brésil, le pays nordique a choisi de traiter le Brésil comme un partenaire égal plutôt que comme un simple client. Cela a permis à plusieurs entreprises brésiliennes de l’aéronautique de monter en compétence.

Au-delà de l’aviation, la Suède (via Saab) collabore aussi avec la marine brésilienne en fournissant des systèmes de radars (comme la famille Erieye) et des technologies de surveillance maritime pour protéger la «Zone économique exclusive» du Brésil.

Dans tous les cas, la stratégie suédoise repose sur la «Triple Hélice» : une collaboration étroite entre le gouvernement, l’industrie et les universités. Ce modèle a permis au Brésil d’atteindre une souveraineté technologique dans le domaine de l’industrie de défense et de stimuler ses exportations.

Avec le Maroc, la question de la disponibilité des compétences ne devrait pas se poser. D’autant que certaines entreprises suédoises, aussi bien dans l’automobile que l’aéronautique, installées au Maroc, n’ont pas de difficulté relative à la disponibilité de la main-d’œuvre qualifiée.

Cela dit, il ne faut pas oublier que le partenariat Suède-Brésil repose sur deux piliers interconnectés : la collaboration industrielle entre Saab et Embraer et le partenariat opérationnel entre les forces aériennes des deux pays.

Aucune des deux situations ne se représente aujourd’hui dans le cas du Maroc. Cela ferme-t-il pour autant la porte devant une coopération similaire ? Pas tout à fait, estime-t-on. Le Maroc dispose de certains atouts non négligeables : un écosystème aéronautique civil en émergence, une stratégie de développement des zones d’accélération industrielle de défense et, comme évoqué plus haut, la connexion Embraer comme passerelle vers l’industrie de défense suédoise.

Partant de là, un scénario de coopération graduelle est tout à fait possible. Cela pourrait commencer par l’acquisition du C-390 avec comme volet industriel Embraer au Maroc, et, tel qu’annoncé par l’opérateur brésilien, l’intégration du Maroc comme hub MRO régional aussi bien pour lui que pour les systèmes Saab déployés en Afrique subsaharienne et au Maghreb.

À terme, on pourrait envisager des discussions sur le GlobalEye ou les systèmes de surveillance aérienne, domaines où Saab cherche à étendre son marché hors OTAN.

En définitive, la connexion Embraer-Saab-Maroc, la montée en gamme du tissu industriel aéronautique marocain et le budget consacré à l’industrie de défense en forte croissance offrent les conditions d’un partenariat de second rang (MRO, surveillance, systèmes terrestres). Lequel partenariat pourrait s’approfondir progressivement vers un modèle de coproduction ciblée, à la condition d’un accord structurant autour d’une plateforme pivot.


Drones, surveillance, munitions, blindés…
L’industrie de défense suédoise englobe plusieurs domaines de coopération qui pourraient intéresser le Maroc. Ainsi, dans le domaine de la surveillance et du renseignement aérien, les systèmes GlobalEye et Erieye (radar AEW&C embarqué) de Saab sont parmi les plus sophistiqués du marché.

Les Émirats arabes unis ont reçu leur premier avion GlobalEye au printemps 2020. Un tel système, note-t-on, répondrait aux besoins marocains de surveillance de l’espace aérien atlantique.

Dans le domaine de la guerre électronique et des systèmes C3I, l’entreprise suédoise intègre désormais l’apprentissage machine et l’IA générative dans ses systèmes de détection et de déploiement. Elle vient d’acquérir BlueBear en 2023 pour élargir son expertise aux technologies en essaim assistées par l’IA pour les zones aériennes et maritimes.

Pour ce qui est des munitions complexes, Nammo, groupe nordique détenu à parité entre l’État norvégien et Patria, est un fabricant mondial de munitions complexes, de moteurs-fusées et de propergols. L’entreprise possède 30 usines dans 12 pays et fournit des munitions, des moteurs de fusées et des services de démilitarisation pour des clients militaires et civils.

Le Maroc, dont l’un des objectifs déclarés est de produire localement des munitions, trouverait dans cette entreprise un partenaire naturel pour une ligne de production.

Dans le domaine des véhicules de combat, le CV90, produit par BAE Systems Hägglunds (anciennement Land System Hägglunds, intégré dans le tissu suédois), est l’un des blindés légers les plus exportés d’Europe, disponible avec des formules de coproduction.