Sécurité
Hicham Faik : «La cybersécurité est le fondement invisible de la souveraineté»
Expert international en cybersécurité et Digital Trust et fondateur du Cabinet Cybrforge, il décrypte les enjeux de la récente attaque contre la CNSS. Le choix de cibler un opérateur à importance vitale (OIV) peut justifier l’hypothèse d’une attaque à motivation géopolitique.
«La cybersécurité est le fondement invisible de la souveraineté, de la stabilité et de la capacité d’influence d’un État moderne comme le Maroc, dans un contexte où la puissance se mesure autant par la résilience numérique que par les moyens économiques ou militaires».
C’est ainsi que l’expert Hicham Faik résume l’enjeu de la cybersécurité pour un État comme le Maroc. Il décortique pour «La Vie éco» l’enjeu de l’attaque cybernétique menée contre la CNSS.
La cyberattaque ayant visé la CNSS peut-elle être le fait d’acteurs soutenus par un État ?
Les cyberattaques contre des opérateurs d’importance vitale, tels que la CNSS, peuvent entrer dans les modes d’action d’acteurs étatiques ou para-étatiques, notamment dans un contexte régional marqué par des tensions géopolitiques persistantes.
L’attribution formelle d’une attaque reste extrêmement complexe. Mais il n’est pas exclu que certains acteurs puissent exploiter le cyberespace pour mener des actions d’affaiblissement. Aussi, il est tout à fait plausible que cette attaque ait pu être conduite par un groupe proche d’intérêts étatiques régionaux, dans le cadre d’une campagne de harcèlement cybernétique gradué, cherchant à tester et perturber la résilience des infrastructures critiques marocaines.
Néanmoins, aucun élément public de preuve technique ou stratégique (indicateurs de compromission, analyse de la chaîne d’attaque, infrastructures de command and control identifiées) ne permet aujourd’hui d’affirmer cette implication avec certitude.
Les attaques menées par des groupes liés aux États tendent à utiliser des techniques de persistance avancée (APT), des exfiltrations discrètes, et parfois à se greffer sur des campagnes criminelles classiques pour masquer leur origine.
N’existe-t-il aujourd’hui aucun signal ou indice indirect permettant d’orienter les soupçons vers des acteurs régionaux ?
Dans l’univers cyber, l’attribution d’une attaque est un exercice complexe. À l’inverse des attaques conventionnelles, où les origines géographiques et les signatures matérielles sont plus facilement traçables, les cyberattaques permettent l’anonymisation, la falsification des pistes (false flag) et la superposition de techniques standardisées, rendant l’attribution délicate.
Il est aujourd’hui prématuré d’attribuer formellement l’attaque contre la CNSS à un acteur étatique ou régional spécifique sans convergence forte d’indices. Cependant, plusieurs éléments, notamment le choix de la cible (un OIV à impact social), le contexte géopolitique et les modèles d’attaques similaires observés historiquement dans la région, justifient que l’hypothèse d’une attaque à motivation géopolitique soit considérée sérieusement.
La posture du Maroc face à cette attaque doit être double : renforcer les capacités de collecte et d’analyse de threat intelligence technique et géopolitique combinée et maintenir une communication publique mesurée et prudente, afin de ne pas ouvrir de confrontation diplomatique sans base solide.
Peut-on dire que cette attaque révèle une nouvelle réalité : une cyberattaque réussie peut autant paralyser aujourd’hui un pays qu’une attaque militaire classique ?
À mesure que le Maroc a dématérialisé des services essentiels, la dépendance aux systèmes d’information est devenue une réalité nationale structurante.
Dans ce contexte, une cyberattaque sophistiquée capable de paralyser ou de corrompre ces systèmes n’est plus seulement un incident informatique : elle devient un vecteur stratégique d’instabilité comparable à une attaque militaire classique.
La digitalisation, pilier de la Vision 2030 du Maroc, renforce la nécessité absolue d’une cybersécurité nationale robuste, à la hauteur des nouvelles vulnérabilités créées par cette évolution rapide.
Dans les stratégies contemporaines de conflits hybrides, la cyberattaque est considérée comme une arme stratégique capable de produire une désorganisation nationale, une déstabilisation économique, une fracture sociale ou une dégradation de l’image de l’État sur la scène internationale.
