SUIVEZ-NOUS

Pouvoirs

Santé : Résistance aux changements, ultime bataille des syndicats ?

Depuis le lancement de la réforme, le secteur a été le théâtre d’une résistance syndicale des plus farouches. Des étudiants jusqu’aux médecins, la grogne a touché tous les niveaux. La santé offre un exemple des changements majeurs que l’action syndicale est en train de connaître. Analyse.

Publié le


Mis à jour le

Dans le secteur de la santé, cette année 2026 commence comme celle d’avant avait fini : dans la tension. Depuis l’adoption des décrets portant déploiement des GST (Groupements sanitaires territoriaux) à travers le pays, les syndicats sont restés sur le front de la contestation. Ce qui n’est d’ailleurs pas nouveau depuis le début de la réforme du secteur.

Un programme de contestation a déjà été mis au point avec différentes formes de protestation, sit-in au niveau des régions et à l’échelle nationale, boycott des réunions et des programmes du ministère, et même une grève nationale décrétée, pour le 8 janvier, dans les différents établissements de santé, à l’exception, comme de coutume, des services des Urgences.

Pourquoi cette levée de boucliers ? Officiellement, les syndicats reprochent au gouvernement son intention de déployer, courant 2026, l’ensemble des onze GST en l’absence de concertation avec eux. Surtout, estime la Coordination syndicale créée à cet effet et qui regroupe la CDT, la FDT, l’ODT, l’UGTM et l’UNTM, «sans avoir pris le temps d’évaluer de manière objective les résultats de l’expérience pilote lancée au niveau de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima», laquelle a démarré le 1er octobre.

Dans le fond, comme l’ont d’ailleurs souligné certains analystes, la question est bien plus grave (pour les centrales syndicales s’entend). Ces dernières sont sur le point de perdre leur emprise sur l’un des secteurs sociaux les plus importants. Et à défaut d’avoir anticipé le changement, les syndicats tentent de le bloquer ou du moins le retarder.

Et pour cause. La création des GST constitue une réforme profonde, car elle change radicalement la manière de gérer les ressources humaines au niveau des régions. Aujourd’hui, ces groupes permettent une meilleure répartition des cadres, une utilisation plus efficace des ressources disponibles et une amélioration de la continuité des services, particulièrement dans les zones rurales et éloignées.

Certes, mais pour les syndicats, l’abandon de la gestion centralisée des ressources humaines sonne comme un début de déclin. En tout cas, une perte de pouvoir.

Dans le secteur de la santé plus précisément, tout d’ailleurs comme dans l’enseignement, le gouvernement s’est particulièrement attelé à améliorer le pouvoir d’achat et les conditions de travail du personnel. Les augmentations de salaire concédées vont de 1.700 dirhams pour les adjoints techniques à 4.405 dirhams pour les médecins spécialistes.

En parallèle, les recrutements se sont particulièrement augmentés ces dernières années. 6.500 nouveaux médecins ont été embauchés en 2025 et 8.000 autres postes sont prévus pour l’année qui vient de commencer. Autre indicateur, qui ne sert pas vraiment les intérêts de certains syndicats, le plus grand nombre des nouveaux postes sont affectés en dehors des grands centres urbains.

Donc, en toute logique, difficilement mobilisables. Le taux d’affectation dans les zones rurales et reculées est passé de 52% en 2024 à 70% à fin 2025. Il sera de 72% au terme de cette année. Une orientation qui, selon le ministère, «concerne aussi bien les médecins généralistes que les infirmiers, les sages-femmes et les cadres de la santé de la famille, en accordant la priorité aux provinces souffrant d’un déficit chronique».

Du dialogue et de la négociation
Plus encore, la situation globale des ressources humaines de la santé va en s’améliorant. En parallèle, l’argumentaire contestataire classique des syndicats va en s’étiolant.

Depuis le lancement de la réforme de la santé, le gouvernement a procédé coup sur coup à la revalorisation des salaires, à des indemnités pour risques professionnels, de garde, d’astreinte et de permanence spécialement pour les infirmiers, les techniciens de santé et les aides-soignants. Un nouveau statut a d’ailleurs été promulgué pour le corps infirmier.

En plus, le ministère planche actuellement sur quatre nouveaux projets de décret qui vont être soumis prochainement au Conseil de gouvernement pour adoption. Il s’agit du texte portant sur l’indemnité pour la participation aux programmes nationaux de santé, du décret sur la mobilité, de celui relatif à la partie variable du salaire et du texte instaurant une indemnité pour l’exercice dans les zones difficiles.

En conséquence, faire aujourd’hui de la résistance au déploiement des GST relève déjà d’un pari perdu. La réforme de la santé ne saurait être arrêtée en si bon chemin. L’Exécutif est d’ailleurs ferme sur ce point. «Le principe de création des Groupements sanitaires territoriaux a été tranché légalement par la loi n° 08.22.

Il constitue un choix stratégique de l’État dans la réforme de la gouvernance sanitaire et il n’est pas subordonné à une évaluation préalable». Ainsi, comme l’a d’ailleurs souligné le ministre de la Santé, Amine Tehraoui, lors d’une récente session des questions orales à la première Chambre, la généralisation des GST «se fera selon une approche progressive, tenant compte du degré de préparation de chaque région.

Le ministère veille, durant toutes les étapes de la création et de la mise en œuvre, à poursuivre le dialogue et la concertation avec les partenaires sociaux, dans un cadre interactif et positif».

Concrètement, avant le lancement de chaque nouveau GST, des consultations élargies seront organisées, au cours desquelles seront présentés les enseignements tirés de l’expérience pilote ainsi que les difficultés identifiées, afin de les prendre en considération et d’améliorer les mécanismes de mise en œuvre.

«L’évaluation constitue un levier d’ajustement et de développement et non un obstacle à la mise en œuvre de cette réforme structurelle qui vise essentiellement à améliorer la qualité des services, à garantir l’équité territoriale et à rapprocher la décision sanitaire du citoyen», souligne le ministre.

Que faut-il en conclure ? D’abord que les centrales syndicales – avec les changements que la fonction publique connaît grâce à la régionalisation des secteurs dits sociaux et l’adoption d’un cadre réglementaire pour l’exercice du droit de grève – sont appelées à changer leur approche.

L’UMT, de par sa longue expérience dans le secteur privé, épouse facilement ce changement. Tout porte à croire que la CDT est en train de vivre un tournant dans le même sens, pour ne parler que des deux premières forces syndicales du pays.

Les autres centrales doivent suivre. L’adoption projetée d’une nouvelle législation relative à l’organisation syndicale apportera le cadre idoine pour ce changement. Ensuite, et là encore, le secteur privé, et dans une certaine mesure semi-public, offre un exemple de ce que pourrait être l’essentiel de l’action syndicale, à savoir la négociation et les conventions collectives.


La réforme, c’est irréversible !
Il y a quelques mois, la présentation au Parlement pour examen et adoption d’un nouveau projet de loi portant réforme de l’enseignement supérieur avait suscité un tollé au sein des syndicats. Ils ont multiplié les annonces de grèves, de sit-in et d’autres formes de protestation pour contraindre le gouvernement à retirer le texte, ou du moins à en geler le processus d’adoption.

Au lieu de cela, le projet de loi 59-24 a été adopté à la majorité à la Chambre des représentants. Il est actuellement devant les conseillers. Plus récemment, ce sont les avocats qui montent au créneau, annonçant une nouvelle paralysie dans les tribunaux. Ils l’ont déjà fait à l’occasion, lorsque le gouvernement avait injecté le projet de réforme des codes de la procédure civile et pénale.

Le premier est de nouveau au Parlement pour l’amender en tenant compte des observations de la Cour constitutionnelle, alors que le second est entré en vigueur le 8 décembre dernier. Aujourd’hui, les robes noires protestent en signe de rejet du projet de loi 66-23 qui porte sur l’organisation de la profession.