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Diplomatie

Samira Sitaïl : Du tube cathodique aux arcanes diplomatiques

Première ambassadrice femme du Royaume en France, celle qui a été la grande prêtresse du paysage audiovisuel marocain a le profil, le tempérament et les skills d’une diplomate à même de négocier une nouvelle courbe pour l’axe Rabat-Paris.

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Samira Sitaïl, ambassadrice du Royaume à Paris ! Surprise, satisfecit, mérite, première… une déferlante de commentaires a suivi cette nomination qui a marqué la nouvelle promotion de diplomates et hauts responsables, «lauréats» du Conseil des ministres du 19 octobre. Et pour cause : le profil typique du nouveau représentant de Sa Majesté en France ainsi que la sensibilité de ce «fauteuil en cactus» reliant un axe Paris-Rabat aux relations épineuses rendent le message plus fort, le challenge plus ardent, les attentes plus grandes.

Papesse du PAM
Pour une nouvelle génération de Marocains – dont la mémoire est aussi courte que le cloud gratuit d’une story sur les réseaux sociaux –, Samira Sitaïl est une nouvelle source d’inspiration depuis le sinistre séisme d’Al Haouz. Alors que sur les tabloïdes et sur les plateaux télé de l’Hexagone on livrait une sordide campagne anti-Maroc, cette grande prêtresse de la com’ est montée au créneau pour recadrer le débat, rétablir des vérités en confrontant ses confrères français, dont elle connaît très bien leurs penchants à verser dans les clichés et à prendre des raccourcis pour attaquer le Royaume et ses institutions.

Rien de surprenant pour ceux qui connaissent le talent, la pertinence et les «coups de gueule» de celle qui a été pendant des décennies la papesse du PAM, dans le paysage audiovisuel marocain. Samira, la ‘zmagria’, voulait initialement intégrer la télé marocaine juste pour un boulot d’été. «J’avais fait à peine quelques stages à TF1, Canal+ et Antenne 2. Je n’en suis donc pas revenue lorsque la RTM m’a proposé un job, alors que je voulais juste y tenter ma chance pendant mes vacances au Maroc», confiait à Jeune Afrique la native de Bourg-la-Reine, en région parisienne.

Âgée de 23 ans, elle est propulsée devant les prompteurs du journal télévisé en français de la RTM à l’ère de «la télé qui bouge». Un coup de projecteur qui lui a permis d’être repérée pour rejoindre l’équipe qui va lancer 2M en 1989. Au sein de la chaîne de Ain Sbaâ souffle alors un vent de liberté. Samira Sitaïl s’impose très vite comme une des vedettes incontestées, une intervieweuse douée qui voit défiler sur son plateau des personnalités de poids pour ne citer que Nelson Mandela. Son émission «Pour tout vous dire» est devenue la vitrine d’information de la chaîne, avant qu’elle l’arrête en 2001, après sa nomination directrice de l’information.

Plus qu’une femme au caractère bien trempé, Samira est une féministe reconnue et engagée. À ces débuts sur tube cathodique, ses premiers reportages sociétaux sur le sida ou la prostitution font sa réputation. «Ces sujets étaient encore tabous à une époque où on avait un ministère de l’Intérieur et de l’information», se rappelle celle qui est tombée dans le journalisme un peu par hasard. «Enfant, je ne me suis jamais dit que j’allais faire de la télévision», nous racontait Samira, qui a été contaminée par le virus du journalisme en faisant du baby-sitting chez Hubert Machtou, journaliste émérite et ancien conseiller de Raymond Barre. «Il m’a fait aimer ce métier», nous racontait-elle.

Dans ces milieux des années 1980, la cadette d’une fratrie de neuf du clan Sitaïl poursuivait des études de langues entre Paris VII et l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Une époque où cette Maghrébine, issue de la deuxième génération des migrants, a vécu l’accession de la gauche à l’Élysée et les balbutiements de la crise identitaire chez les «descendants des Gaulois» qui n’a fait qu’empirer. Samira est une représentante de cette diaspora marocaine, fière de sa double culture mais dont la loyauté va sans égard à son pays d’origine. «On peut aimer plusieurs pays, avoir plusieurs nationalités ou passeports, mais sa loyauté on ne peut la donner qu’à un seul pays.

La mienne, je l’ai donnée au Maroc il y a des décennies», martelait-elle depuis toujours. «Mon père a travaillé toute sa vie dans le bâtiment en France. Il nous a inculqué ses valeurs que sont le travail, le patriotisme, la tolérance, la famille et la franchise», confiait-elle en se remémorant le jour où elle a appris son décès l’été 2015. «J’étais en Floride, à 10.000km de la famille, je ne trouvais pas de vol, j’ai failli devenir folle… Je me suis remise à fumer ce jour-là, alors que j’avais arrêté depuis quatre mois», nous racontait-elle.

Nomination historique
De là où il est, M. Sitaïl serait aujourd’hui fier de sa fille. Samira Sitaïl entre par la grande porte dans l’Histoire en étant la première femme à occuper le poste d’ambassadeur, à 5 rue Le Tasse. Cet hôtel particulier néoclassique du 16ème arrondissement avait d’abord accueilli les négociateurs de l’indépendance du Royaume (le 15 février 1956) avant de devenir l’ambassade du Maroc. «Il s’agit ni plus ni moins de la plus grande représentation diplomatique du Royaume avec 18 consulats essaimés à travers l’Hexagone.

C’est une ambassade qui depuis l’indépendance du Maroc n’a vu défiler que des anciens ministres», souligne ce connaisseur des arcanes des Affaires étrangères. La nomination d’une femme comme Sitaïl sonne comme un message royal à forte résonance. D’abord à l’égard des femmes, de la diaspora marocaine et de la communauté des journalistes. Mais surtout à l’adresse du pouvoir français qui a multiplié des signes inamicaux, voire parfois hostiles, à l’égard de son partenaire historique et stratégique. Samira est une femme du sérail qui a su cultiver, depuis plus de 30 ans, son réseau dans tous les milieux, aussi bien au Maroc qu’en France.

Agissant dans l’ombre, c’est une des rares “facilitatrices” à pouvoir réunir autour de la même table des personnes aux visions et opinions diamétralement opposées et on ne compte plus le nombre de crises qu’elle a su désamorcer. «Sa franchise, son honnêteté et son franc-parler lui valent le respect même de ses adversaires les plus coriaces, qu’ils soient des gauchistes ou des islamistes», décrit un des proches de l’ancienne patronne de l’information de 2M qui figurait un temps parmi les personnalités ciblées par les milieux radicaux. La confiance royale dont elle jouit vient aussi de sa réputation de femme incorruptible, loyale envers sa patrie, mais aussi bien introduite dans le landernau politico-médiatique dans les deux pays. Des qualités qui font d’elle un profil idoine pour négocier ce délicat virage que devraient prendre les relations entre le Royaume et la France, ou du moins réparer ce qui peut être réparé… Sa désignation à ce poste est loin d’être un cadeau…


Un couple de diplomates

Madame l’ambassadrice, Samira l’est déjà depuis 2008 quand son époux Samir Addahre a été nommé à Bruxelles. Ce diplomate de carrière a gravi, depuis 1989, les échelons au sein du ministère des Affaires étrangères qu’il a intégré en 1989. Il est, depuis juin 2019, le représentant permanent du Royaume auprès de l’UNICEF, après avoir passé trois ans en tant qu’ambassadeur à Athènes. Après avoir quitté 2M, Samira, qui lui a donné deux enfants, l’a rejoint à Paris pour y reprendre des études tout en gardant un pied dans le conseil de communication. Maintenant que sa nomination en tant qu’ambassadrice à Paris n’est qu’une question de formalités, le couple de diplomates va pouvoir rester ensemble et le soft power marocain dans la Ville Lumière devrait avoir plus d’éclat…