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Salafistes, Frères musulmans, la Jamaâ…, que devient l’islam politique marocain ?

Deux décennies après les attentats de Casablanca, que devient notre champ religieux ? Le récent débat sur la réforme du Code de la famille est une occasion pour constater l’ampleur du changement apporté par la transformation initiée après 2003.

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Il y a une vingtaine d’années, le Maroc entamait le chantier de réorganisation du champ religieux. Une démarche réformiste, proactive et novatrice, lancée dans un moment tragique suite aux attentats du 16 mai et qui ne s’est pas limitée au champ religieux, a eu pour résultat de faire du Royaume un modèle à suivre. Rappelons-nous la fameuse marche de Casablanca à la veille de la première réforme du Code du statut personnel.

La mouvance islamiste dominée par les salafistes et les adeptes des Frères musulmans avait affirmé son emprise sur la société. Aujourd’hui, la deuxième réforme (du nouveau millénaire) de la Moudawana fait office d’un véritable arrêt sur images de ce qu’est devenu le champ religieux dans notre pays.

L’observation du débat public engagé à l’occasion de cette nouvelle réforme permet de distinguer trois grandes tendances, relève un analyste. Il y a évidemment le PJD, terrassé par la débâcle électorale du 8 septembre 2021 et ses répliques, les partielles organisées après, et qui, avec l’appui de son bras idéologique le MUR, tente de reconquérir son public qui l’a lâché électoralement. Le parti islamiste n’aura trouvé meilleure occasion qu’un débat sur le statut personnel, qui a toujours divisé progressistes et conservateurs, pour regagner du terrain. Nous avons d’ailleurs suivi comment le parti a adopté un langage progressivement virulent, au point de renier ses anciens alliés politiques des temps où ils étaient aux commandes. La deuxième tendance est Al Adl Wal Ihssane dont les positions sont connues de tous.

Elles ont d’ailleurs été réitérées à l’occasion de la publication, dernièrement, d’une «charte politique». Nous n’allons pas revenir sur la question, puisqu’elle a été largement abordée dans ses multiples facettes par les médias. On notera néanmoins qu’à un certain moment, en plein processus de concertation sur la réforme de la Moudawana, un rapprochement objectif a eu lieu entre ces deux tendances, avec des concertations de haut niveau entre le MUR et la Jamaâ, mais il n’a pas eu de suite.

La troisième tendance qui a radicalement changé d’approche ces vingt dernières années est le mouvement salafiste. Désormais privé de ses relais, notamment financiers (le Maroc ayant adopté des lois très strictes en la matière dans le cadre du GAFI), mais très présent sur les réseaux sociaux. C’est le courant au langage le plus virulent. C’est aussi celui qui a fait le plus dans la surenchère au point de jeter l’anathème sur plusieurs personnalités connues, dont des acteurs politiques, juste parce qu’elles adoptent un discours moderniste et progressiste. Les salafistes sont très présents dans le travail social et caritatif et à cheval sur certaines questions sociales en conflit avec la religion, comme la question de l’héritage, les relations consenties hors mariage, le statut de la femme ou encore la non-observance du jeûne pendant le Ramadan, entre autres thématiques du genre.

Ce courant justement dont sont issus les terroristes du 16 mai et tous les intégristes et radicalistes venus après semble avoir adopté, à de rares exceptions près, un discours pragmatique. Et plus particulièrement dans les questions sociales. «Ils renvoient aux oubliettes le rite hanbalite et ses dérivés importés d’Orient et s’accrochent désormais au rite officiel du Royaume qui est le malikisme», relève cet universitaire et observateur de la scène politique.

Le début du déclin
Cependant, «ils ont tendance à interpréter ce rite de la manière la plus rigoriste, faisant fi de siècles de l’Ijtihad des Marocains et de toute la production de l’école des “Maqasid” (fins ultimes). Ils s’en remettent au contraire à la forme rigoriste basée plutôt sur l’analogie (AlQiyas), toujours en vigueur ailleurs». Or, comme on peut le lire dans une publication du ministère des Habous datant du début de la réforme du champ religieux, «au Maroc le rite malikite est devenu un patrimoine social. Il résulte des interactions entre le fiqh et l’espace religieux. Il a largement contribué à la constitution, chez le citoyen, d’une personnalité sociale incluant la dimension religieuse et conféré une spécificité culturelle à la nation marocaine». La voie était donc toute tracée, sauf que certains milieux salafistes, pour pragmatiques qu’ils soient, n’en continuent pas moins d’avoir le regard rivé sur le Moyen-Orient.

Dans ce cas, comme dans les deux autres, et aussi omniprésents qu’ils soient sur les réseaux sociaux, les salafistes et aujourd’hui de plus en plus les pjdistes n’arrivent plus à convaincre sur le plan politique. À moins de revoir de fond en comble leur offre politique. Et même s’ils s’y mettaient, les événements que la région Mena a connus ces vingt dernières années ont bien sonné le glas de l’islamisme politique. En effet, il y a une vingtaine d’années, au moment où le Maroc a entrepris, dans les conditions que tout le monde connaît, un vaste chantier de réforme et de restructuration du champ religieux, le wahhabisme rigoriste a enfanté des mouvements terroristes, à travers le monde.

Et l’islam politique incarné par les Frères musulmans entamait une expérience inédite au gouvernement qui durera près d’un quart de siècle en Turquie. Le flot ininterrompu de pétrodollars (et puis du gazodollars) aidant, le slogan «l’Islam est la solution» est scandé partout dans le monde musulman. Deux décennies du gouvernement PJD au Maroc et le déclin de son homonyme (AKP) en Turquie, au terme des dernières élections municipales, ont prouvé le contraire. Cela sans parler du chaos engendré par une overdose démocratique en Tunisie, qui sombre aujourd’hui dans une crise économique et sociale, et bien sûr la situation en Libye, en Syrie et au Yémen. La décision relativement récente de l’Arabie saoudite de ne plus financer l’expansion de l’islam wahhabite, et même d’en combattre les méfaits chez elle, vient également, et de loin, changer la donne. C’est une page de l’Histoire qui est en train d’être tournée. Et pendant ce temps, dans notre pays, un acteur religieux central s’est affirmé : la communauté des Oulémas, sous la houlette de l’institution de la Commanderie des croyants, qui a repris la place qui a toujours été la sienne. Ils ont produit au fil des siècles un modèle, aujourd’hui renouvelé et promu, qui s’exporte même vers d’autres pays à travers le monde.


La voie de la «réconciliation»

Abdelouahab Rafiki, anciennement connu sous le sobriquet «Abou Hafs», et Hassan El Kettani sont deux modèles du devenir des salafistes au Maroc. Le premier, après avoir opéré une révision idéologique radicale est devenu défenseur du modèle marocain de l’islam. Le second continue de distiller sur les réseaux sociaux un discours fondamentaliste. Et c’est peu dire. Les deux sont passés par la prison, dans les suites des attentats du 16 mai, qu’ils ont d’ailleurs quittée avant le lancement, en 2017, du programme «Moussalaha» (réconciliation). Plus de 301 détenus salafistes en ont déjà bénéficié selon les dernières statistiques qui datent d’il y a quelques mois. Comme il a été présenté, ce programme puise ses fondements du concept de réconciliation qui s’articule autour de trois dimensions. En premier lieu, la réconciliation avec soi-même par l’acquisition de compétences cognitives et comportementales qui permettent aux détenus de se reconstruire. Puis, la réconciliation avec le texte religieux par l’assimilation correcte de ses enseignements et de son esprit basé sur la différence, la tolérance et l’ouverture. Et enfin la réconciliation des prisonniers avec la société, en leur donnant les compétences nécessaires pour mieux contribuer à l’édification d’un projet personnel ou de toute une société. Le programme a été élaboré selon une approche intégrée qui englobe plusieurs dimensions.