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Maroc-Mauritanie : Les enjeux d’une visite «privée»

Le récent déplacement du président mauritanien au Maroc ne peut être appréhendé que dans le cadre de l’évolution de la conjoncture géostratégique de la région. Il vient clarifier la position de ce pays sur les deux initiatives stratégiques du Royaume. Une ouverture sur un horizon beaucoup plus vaste.

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Les spécialistes des relations internationales le savent. Les visites privées des chefs d’État permettent aux dirigeants de développer des relations personnelles et de la confiance mutuelle. Ce qui peut faciliter d’éventuelles négociations officielles futures. Les discussions informelles peuvent dans ce cas servir de base pour des accords futurs.

Elles offrent, en effet, «une occasion de discuter des questions sensibles ou complexes dans un cadre plus détendu et privé, loin des projecteurs des médias. Cela peut mener à des accords ou à des ententes qui seraient plus difficiles à atteindre dans un contexte formel», note-t-on.

Et quand bien même il s’agissait d’une visite privée, «elle envoie un signal clair aux autres nations et à la communauté internationale sur l’état des relations entre les deux pays». Elles renseignent également sur le degré de rapprochement ou de soutien mutuel entre les deux pays. Voilà pour la théorie.

Pour le motif d’une telle visite, il peut s’agir d’une «escale technique», comme ce fut le cas récemment du président de la Chine, Xi Jinping, d’une participation à un congrès international, comme c’est le cas de Pedro Sanchez d’Espagne, ou encore d’une «visite d’un proche en convalescence».

La visite au Royaume du président mauritanien, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, rentre dans ce cadre. Cette dernière visite est de loin la plus riche en symboles. Les deux autres ne sont pas moins importantes, il faut le dire.

L’intérêt de la visite du président mauritanien, reçu vendredi 20 décembre par le Souverain au Palais royal de Casablanca, est qu’elle a été sanctionnée par un communiqué du Cabinet royal qui précise que les deux chefs d’État ont «affirmé leur détermination à développer des projets stratégiques pour la liaison entre les deux pays voisins, et à coordonner leurs contributions dans le cadre des Initiatives royales en Afrique, particulièrement le Gazoduc Afrique-Atlantique et l’Initiative visant à favoriser l’accès des États du Sahel à l’océan Atlantique».

En première lecture, ces quelques lignes valent reconnaissance implicite par la Mauritanie de la marocanité du Sahara. Les deux initiatives, et c’est une évidence même, consacrent le principe de l’intégrité territoriale du Royaume.

Sur la même longueur d’onde
Pour d’autres analystes, il est clair que s’il ne l’a pas fait clairement aujourd’hui, la Mauritanie est sur la voie de réviser sa position de neutralité sur la question du Sahara. Surtout après la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur ses provinces du Sud par la France et auparavant par les États-Unis et l’Espagne, entre autres.

D’autres observateurs encore voient en cette visite une confirmation de l’adhésion complète de la Mauritanie aux deux initiatives phares de portée régionale entreprises actuellement en Afrique : le projet du corridor économique sahélo-atlantique et le projet d’intégration régionale construit le long du tracé du Gazoduc Afrique Atlantique. Le voisin du Sud ayant été qualifié jusque-là de «maillon faible de ces deux initiatives».

Les observateurs les plus avertis noteront que cette «visite privée», abstraction faite de la manière dont elle a été justifiée, vient tout juste après un déplacement officiel du président algérien, le premier d’un chef d’État de ce pays durant les 30 dernières années, pour motif d’assister à une banale réunion de l’Union africaine qui, de toutes les manières, ne justifie pas ce déplacement.

Environ trois semaines plus tôt, c’est son chef d’État-major qui s’était rendu à Nouakchott pour conclure un accord militaire. Des visites qui viennent dans le sillage d’une campagne de séduction, ou de pression, sur ce pays qui a démarré il y a quelque temps prenant d’abord un aspect économique avec l’inauguration d’une zone de libre-échange et la construction d’une route entre Tindouf et Zoueirat et l’annonce de l’ouverture d’une succursale d’une banque algérienne en Mauritanie.

Une cérémonie a même été organisée près de la frontière, en Algérie, en présence des deux Chefs d’État au terme de laquelle le convoi du président mauritanien a été victime d’un «accident», le 22 février, que d’aucuns avaient interprété, alors, comme une tentative d’intimidation, à moins que ce ne soit d’assassinat. Cela n’a en rien ébranlé la position de ce pays.

Les cinq niet de Nouakchott
La Mauritanie s’est toujours accrochée à ce qui est considéré comme ses «cinq niet». La Mauritanie a toujours refusé la suppression du passage frontalier d’El Guerguerate. Elle s’est catégoriquement opposée à un groupement régional dans la zone du Maghreb sans le Maroc.

Tout comme elle a toujours résisté aux pressions pour l’ouverture d’une ambassade de la pseudo-Rasd à Nouakchott. Elle a rejeté l’idée d’entraver le passage par son territoire du Gazoduc Afrique-Atlantique, même si, notons-le, l’Algérie avait mis sur la table une proposition permettant à la Mauritanie d’utiliser son réseau de gazoducs.

C’était en mai dernier, lors d’une réunion de la grande commission mixte mauritano-algérienne présidée par les Premiers ministres des deux pays. L’Algérie avait alors invité la Mauritanie à construire un projet de gazoduc commun entre les deux pays, pour transporter le gaz naturel, en perspective de la mise en exploitation du champ gazier Grande Tortue Ahmeyem (GTA).

La Mauritanie a refusé de même d’entraver la mise en œuvre du corridor sahélo-altantique permettant aux quatre pays du Sahel d’avoir un accès à l’Océan. Deux initiatives régionales dans lesquelles la Mauritanie s’est inscrite pleinement, renforçant par la même occasion l’isolement de l’Algérie.

La Mauritanie n’a pas suivi l’Algérie dans ses plans, parce qu’elle sait que ses intérêts sont ailleurs, avec le Royaume dans le cadre d’une dimension régionale plus vaste. D’autant qu’à compter de cette année 2025, le pays devient membre du club fermé des exportateurs du gaz et, avec ses réserves avérées lui permettant même de prétendre au rang du quatrième pays gazier en Afrique.

En effet, en plus de l’important gisement de 400 milliards de mètres cubes de gaz qu’est GTA, partagé avec le Sénégal, la Mauritanie dispose également d’un autre site beaucoup plus important à Bir-Allah, à environ 60 km au nord du champ Grande Tortue Ahmeyem et à 100 kilomètres au large de ses côtes. On parle d’un gisement de classe mondiale, dont les réserves sont évaluées entre 2.200 et 3.000 milliards de mètres cubes de gaz. Du coup, la carotte tombe à l’eau.

Le pays s’étant d’ailleurs doté de nouveaux équipements militaires – passés en revue dernièrement par le président lors d’une cérémonie fortement médiatisée – lui permettant de défendre fermement ses frontières. Bien au-delà, son nouveau statut de pays gazier et futur fournisseur de l’Union européenne lui permet de renforcer ses alliances stratégiques de défense le mettant définitivement hors d’atteinte des menaces qui pourraient venir de ses frontières au nord-est.

Rappelons à ce propos la récente rencontre, le 1er novembre, entre le général de corps d’armée Mohammed Berrid, inspecteur général des FAR et commandant la zone sud, et le ministre mauritanien de la Défense, Hanena Ould Sidi, qui était accompagné du général de division Mohamed Cheikh Boyda, chef d’État-Major de l’armée.

Cette rencontre a été l’occasion, selon un communiqué de l’État-Major général des FAR, «de renforcer la coopération militaire entre les deux pays et d’explorer de nouvelles perspectives de coopération dans les domaines de la défense». Cette rencontre intervient moins de deux semaines après la visite de trois jours du chef d’État-major de l’armée algérienne à Nouakchott.

Changement de tendance
On notera aussi dans le cadre de la politique de neutralité observée par la Mauritanie, au moment où le président algérien était à Nouakchott, le président de l’Assemblée nationale mauritanienne se trouvait en visite officielle à Rabat. Il a été reçu par Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, le 6 décembre, et par les présidents des deux Chambres du Parlement. Il était encore à Rabat le jour où le président algérien a été reçu à Nouakchott.

Il faut souligner par ailleurs qu’au-delà de cet aspect de défense, la manne gazière signifie l’accélération de développement de ce vaste pays (plus de 1 million de km2) de moins de 5 millions d’habitants. Ce qui renvoie au lancement de gigantesques chantiers de mise à niveau de l’infrastructure et des BTP, mais aussi les services, les télécoms, l’industrie minière et extractive, entre autres, donc des marchés à prendre pour les entreprises marocaines.

C’est aussi un aspect important, notamment pour la consolidation des relations économiques entre Rabat et Nouakchott qui pourrait s’inscrire dans le cadre de «l’évolution positive que connaît le partenariat maroco-mauritanien dans tous les domaines», évoqué par le Souverain et le chef d’État mauritanien.

La Mauritanie est un pays minier de premier plan. Au nord du pays, la Dorsale Rgueibat renferme des ressources importantes en or, fer et uranium. Une preuve s’il en est encore besoin de la présence de ces minerais dans le Sahara marocain qui en constitue le prolongement.

Dans la même région et un peu plus au Nord, à Tiris Zemmour, un programme de recherche du lithium a été lancé en avril dernier. Outre ce minerai, le pays recèle également d’autres minéraux stratégiques, tels que le graphite, les terres rares, le cobalt et le nickel.

La présence de cette variété de minéraux stratégiques, avec l’acier, le gaz et ultérieurement l’hydrogène vert, s’aligne parfaitement avec la stratégie d’industrialisation et de développement marocaine au centre de laquelle se trouve les énergies propres, l’automobile, l’aéronautique, mais aussi, dans un proche avenir, le ferroviaire et l’industrie navale, en plus, bien sûr, de la chimie et de la parachimie aussi bien dans son volet alimentation que mobilité propre.

Un partenariat stratégique win-win, que le Royaume a toujours défendu, fera de ce tandem, Maroc-Mauritanie, une locomotive de l’économie africaine.

 


Le patronat, un élément de l’équation
Avec cette visite qui consacre définitivement la communauté des intérêts des deux pays, au niveau des États, le monde des affaires a déjà flairé une occasion inouïe pour son épanouissement.

L’Union nationale du patronat mauritanien et la CGEM ont organisé en ce sens, le 21 février à Nouakchott, la troisième édition du Forum économique Mauritanie-Maroc. Ils ont créé, à l’occasion, une task-force pour accompagner la concrétisation des projets d’investissement et en assurer le suivi.

Ce forum d’affaires a réuni plus de 300 chefs d’entreprise des deux pays opérant dans différents secteurs, notamment l’agriculture, la pêche, l’agroalimentaire, l’électricité, les énergies renouvelables, l’infrastructure, les services et le commerce.

Cet événement reflète la forte volonté des secteurs privés marocain et mauritanien de créer ensemble des projets dans des secteurs stratégiques, prenant en considération les complémentarités économiques des deux pays et capitalisant sur les relations de confiance et de respect mutuel existant entre les opérateurs économiques marocains et mauritaniens, sur la proximité géographique et sur les acquis réalisés en termes d’investissement et d’échanges commerciaux.