Diplomatie
Maroc-Iran: Une normalisation est-elle possible?
Le ministre iranien des Affaires étrangères évoque la possibilité d’une reprise des relations diplomatiques entre Rabat et Téhéran. Volonté sincère d’aplanir les différends ou démarche visant d’abord à répondre à des motivations de politique interne ? Le Royaume a-t-il intérêt à s’aligner sur ses alliés du Golfe ? Analyse.
L’Iran ne nous avait pas habitués à cela ! Après plus d’une décennie pendant laquelle le régime des mollahs s’est distingué par des manœuvres déstabilisatrices visant un certain nombre de pays arabes, dont le Maroc ainsi que son allié traditionnel l’Arabie saoudite, voici que la République islaméque d’Iran désire montrer un nouveau visage, celui d’un État qui cherche à apaiser ses relations tumultueuses avec les pays de la région MENA, mais aussi se départir de son image d’État paria.
Politique d’apaisement régional
La déclaration du ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir Abdollahian, lors de l’Aïd Al Adha, célébré le 29 juin, a pris tout le monde de court. Dans le prolongement de la reprise des relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite, actée le 6 avril 2023 à Pékin, et la rencontre entre le président des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed Al Nahyane, avec le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, Ali Shamkhani, à Abou Dhabi, le 16 mars 2023, pour formaliser le retour de relations apaisées entre les deux États, l’Iran semble vouloir amorcer un nouveau virage stratégique en essayant d’apaiser ses relations diplomatiques avec le Royaume du Maroc, après une rupture qui a duré près de cinq ans.
Comment analyser cette politique iranienne de main tendue au Maroc. Et est-ce vraiment une démarche sincère ? Car quand un État désire se rabibocher avec un autre, il doit d’abord respecter les règles et usages de la diplomatie.
A savoir, entamer des discussions franches et sincères, de manière directe ou sous l’égide d’un État médiateur, en laissant de côté les effets d’annonce, qui n’ont pour seule cible que l’opinion publique. Mais le pouvoir iranien a choisi de communiquer de manière unilatérale, sans se soucier de l’avis ni des intérêts souverains du Royaume. D’ailleurs, le silence de Rabat vis-à-vis de cette requête, pour le moins inappropriée sur la forme, est significatif à bien des égards !
Mais d’autres interrogations s’imposent. Est-ce une initiative spontanée de l’Exécutif iranien, voulant ainsi tourner la page de cinq années de rupture diplomatique, ou est-ce une démarche dictée par ses nouveaux partenaires, Riyad et Abou Dhabi ? Car une reprise des relations doit d’abord se faire sur de bonnes bases. En commençant avant tout par aplanir les sujets de discorde entre les États en conflit.
Ainsi, si Téhéran souhaite sincèrement renouer des relations cordiales avec le Maroc, sans autre motivation d’ordre interne ou de politique étrangère, la République islamique d’Iran doit d’abord cesser toute ingérence religieuse ou politique à l’encontre du Royaume.
Le Maroc exigera, pour le moins, une neutralité sur la question du Sahara marocain et l’arrêt total de toute livraison d’armes ou d’équipements militaires au Polisario ainsi que toute coopération avec les responsables et les miliciens de cette entité fantoche.
Plusieurs sujets de discorde
Mais les motivations profondes du régime des mollahs derrière cette démarche doivent être exprimées clairement. L’Iran cherche-t-il à isoler l’État hébreu de ses anciens et nouveaux partenaires arabes? Auquel cas, le Maroc n’a rien à gagner de cette démarche. Dans l’attente d’une reconnaissance israélienne de la marocanité du Sahara qui ne saurait tarder davantage – plusieurs médias israéliens évoquent l’imminence de cette annonce qui pourrait se faire lors de la prochaine réunion du Néguev –, le timing d’une éventuelle reprise des relations avec Téhéran pourrait mettre un frein à la dynamique de coopération multisectorielle entre les deux nouveaux partenaires stratégiques. Avec des gains marginaux pour le Maroc, si les relations reprennent de manière normale entre Rabat et Téhéran.
Cependant, un apaisement des relations bilatérales entre les deux pays pourrait présenter quelques avantages pour le Maroc. En effet, devoir gérer un conflit latent avec une puissance étrangère est facteur de perte d’énergie ainsi que de moyens financiers, militaires et diplomatiques considérables à déployer.
Comme l’a démontré la guerre entre la coalition des pays du Golfe et les milices Houthies, l’Iran ne rechigne pas à soutenir financièrement et militairement ces milices pour causer des pertes aux troupes saoudiennes et émiraties engagées dans ce conflit. Par ailleurs, l’Iran dispose de capacités cybers offensives très développées qui lui permettent de mener des attaques ciblées et particulièrement redoutables contre les intérêts stratégiques de ses adversaires, en faisant fi des règles imposées par le droit international.
Or, le Maroc a déjà deux fronts à gérer. Les FAR déploient déjà des moyens humains et matériels considérables pour sécuriser la frontière Sud du Royaume et répondre aux vaines tentatives de harcèlement du Polisario. Mais surtout, le commandement militaire des FAR consent des investissements importants pour renforcer ses systèmes de défense afin de dissuader le régime algérien de mener une agression visant le territoire national, dans un contexte de fuite en avant du pouvoir militaire d’Alger.
De ce fait, quelle doit être la réaction marocaine à cette initiative iranienne ? La diplomatie marocaine aura sûrement les bons mots et la bonne approche pour répondre à cette tentative de réconciliation forcée…
Initiatives inattendues
L’Iran multiplie actuellement les initiatives de paix et de dégel des relations avec plusieurs pays de la région, c’est bel et bien les Émirats arabes unis qui ont été les précurseurs de cette politique de détente. Ainsi, ces dernières années, les EAU ont mené une politique de rapprochement tous azimuts avec plusieurs États de la région, dont d’anciens rivaux, comme la Turquie, le Qatar et l’Iran, mais surtout Israël avec lequel Abou Dhabi a normalisé ses relations diplomatiques en 2020, constituant ainsi le premier pays à initier les Accords d’Abraham, facilitant ainsi la démarche des autres pays désirant suivre la même voie. Les motivations de cette politique d’apaisement sont assurément liées à des intérêts commerciaux et économiques.
Car les marchés financiers et les investisseurs étrangers ne supportent pas les incertitudes liées aux risques politiques et sécuritaires…
L’initiative de normalisation des relations conclue par l’Arabie saoudite et l’Iran a profondément marqué l’équilibre géopolitique régional par l’imprévisibilité de cet accord de paix, conclu grâce à la médiation chinoise et par-dessus tout sans l’aval des États-Unis. En effet, le Royaume wahhabite et le régime des mollahs viennent de mettre un terme, en avril dernier, à des années de rivalité ponctuées par des conflits par procuration, au Yémen notamment, mais surtout à une impitoyable lutte d’influence visant à s’emparer du leadership du monde arabo-musulman.
Quelles sont les raisons profondes qui ont poussé ces deux puissances du Moyen-Orient à mettre de côté leurs rancœurs et leur haine réciproques, pour que, à défaut de devenir de véritables partenaires, ils parviennent à trouver un compromis qui leur permettrait de mettre de côté leur rivalité très coûteuse financièrement et militairement ? Sans doute, la possibilité de pouvoir se recentrer sur leurs priorités stratégiques respectives : sortir de l’emprise des sanctions politiques et économiques qui handicapent grandement le développement socio-économique pour Téhéran et se focaliser exclusivement sur le plan Vision 2030 qui vise à diversifier l’économie saoudienne et sortir de la dépendance économique aux hydrocarbures pour Riyad.
Quel intérêt pour l’Iran ?
Depuis le Printemps arabe, et sa politique de soutien de tous les foyers de contestation dans les pays arabes où se détache une forte communauté chiite, comme au Yémen ou au Bahreïn notamment, Téhéran a toujours joué la carte de la déstabilisation des gouvernements en place. L’objectif escompté étant de se positionner comme défenseur des communautés chiites à travers la région MENA, tout en espérant que des gouvernements représentant les populations chiites parviennent à prendre le pouvoir par les urnes (avec des aides financières iraniennes) et deviennent de facto des États inféodés au régime de Téhéran. Ce qui a partiellement abouti en Irak mais qui a aussitôt entraîné de vives contestations d’une grande partie de la population qui refuse de voir l’ombre du régime des mollahs peser sur les orientations politiques de leur gouvernement.
En outre, la feuille de route de l’Iran en matière de politique étrangère a toujours été guidée par l’obsession de maintenir une double confrontation : celle qui met en opposition l’Iran et l’Arabie saoudite, mais surtout le conflit permanent opposant Téhéran à Tel Aviv qui se vouent une haine et une hostilité farouches, au point où l’Iran déclare ouvertement sa volonté de détruire complètement l’État israélien.
Dans ce conflit ouvert entre ces deux ennemis existentiels, l’Iran appréhende particulièrement les conséquences des Accords d’Abraham qui redessinent les équilibres géopolitiques régionaux, avec en ligne de mire une probable normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël qui serait hautement périlleuse et préjudiciable pour les intérêts de la République islamique. L’Iran a donc tout intérêt à pacifier ses relations avec les États arabes, sous peine de voir Israël prendre le lead d’un front uni contre Téhéran.
