Diplomatie
Maroc-France : Les sept péchés capitaux du président Macron
Si par le passé les rapports entre les deux pays, qui ont toujours évolué en dents de scie, passaient par des éclaircies prolongées, sous l’actuel président, ce n’est pas le cas. Au contraire, on passe d’une crise à l’autre.
En ces temps de crise entre les deux pays, il est des signes qui ne trompent pas. De nombreux observateurs ont suivi avec intérêt la visite – peu après une déclaration maladroite de la cheffe de la diplomatie française à propos d’un supposé déplacement du président français au Maroc – bien réelle et pour le moins inattendue d’une délégation des militaires et de diplomates français à Laâyoune.
Le 11 octobre, et en marge des assemblées annuelles de la Banque mondiale et du FMI à Marrakech, le Chef du gouvernement a reçu Bruno Le Maire, titulaire du superministère de l’Économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.
Lors de cet entretien, les deux parties ont évoqué les enjeux économiques mondiaux actuels, dans une conjoncture marquée par les mutations géopolitiques et les changements climatiques, ainsi que les défis du développement et les politiques de financement. Tout un programme. Et le choix des thématiques abordées n’est certainement pas fortuit. C’est une invitation des deux parties à regarder désormais vers l’avenir, surtout que le responsable français a évoqué le désir de son pays d’accompagner l’essor du Maroc en s’impliquant dans des projets stratégiques.
La France n’est sans doute pas indifférente à l’essor que connaissent actuellement les relations économiques entre Rabat et Londres ou encore avec Israël qui comprennent également un volet stratégique lié à la sécurité et au domaine militaire, y compris dans son volet industriel. La relance de ces relations, sur de nouvelles bases, avec l’Espagne et l’Allemagne, le lancement d’un plan d’action pour la mise en place d’un partenariat stratégique avec l’Italie… font que la France ne doit pas rester à la traîne.
D’un autre côté, et le Royaume a eu l’occasion de le montrer, sur le terrain, depuis la signature, en décembre 2020, de l’accord tripartite Maroc-USA-Israël, et même bien avant, le Royaume n’a plus besoin forcément de la France pour son développement. Comme c’est sans doute le cas avec l’Espagne, notre premier partenaire commercial, les relations entre le Maroc et la France doivent désormais obéir à la seule logique du gagnant-gagnant.
Même «l’exception culturelle», qui naguère contribuait fortement à pérenniser les liens entre les deux pays, le locataire de l’Élysée a trouvé les moyens de lui porter un coup avec la crise des visas. Bref, quelques jours après cette rencontre Akhannouch-Le Maire, soit le 19 octobre, le Souverain a nommé, lors d’un Conseil des ministres, un nouvel ambassadeur du Royaume à Paris. Hormis la couverture par l’Agence France-Presse de cette nomination, tout porte à croire qu’entre les deux pays un début de réchauffement des relations commence.
Resté vacant depuis le 18 octobre, le poste d’ambassadeur du Maroc à Paris vient d’être confié à Samira Sitaïl, figure connue de l’espace médiatique marocain, que les Français ont eu l’occasion de redécouvrir lors du fâcheux épisode de l’après-séisme du 8 septembre. La nomination, vu le contexte actuel, d’un nouvel ambassadeur en France est en soi un signe patent de la détermination des deux pays à tourner la page de la discorde. En tout cas, pour beaucoup d’observateurs, c’est le début de la normalisation des relations politiques entre les deux pays.
Séisme, polémique et cavale médiatiques
«Pourquoi le Maroc n’a pas accepté l’aide de la France alors qu’il a ouvert les bras à celle de l’Espagne, du Royaume-Uni, des Émirats et du Qatar ?» La question tourne en boucle dans les médias français, et des jours durant, depuis les premières heures qui ont suivi le séisme du 8 septembre. Et de la simple question de la gestion logistique de l’offre d’aide et de la priorisation de la nature de cette aide en fonction des besoins, les médias de l’Hexagone en ont fait un procès, et c’est le mot, au Royaume, à son Roi, à son gouvernement et à ses autres institutions.
Cela au point où, pour reprendre les termes de la nouvelle ambassadrice du Maroc à Paris, cette campagne médiatique a tourné en un appel à la rébellion. Dans les médias français, «on dit aux Marocains que nous voulons vous aider et que votre gouvernement ne nous laisse pas». Le président, dans une tentative de calmer la polémique, a décidé de s’adresser directement, via X (anciennement Twitter), aux citoyens marocains dans leur propre pays. Il venait de commettre l’impair. Avec l’Algérie, le geste aurait pu passer. Mais avec le Maroc, c’est un affront au peuple marocain et une méconnaissance flagrante des usages diplomatiques et protocolaires. «Si le président Macron avait voulu exprimer le souhait d’apporter une assistance humanitaire au Maroc, il aurait dû le faire à travers les canaux diplomatiques officiels sans faire de bruit. Or, il ne l’a pas fait et a choisi la voie erronée», commente un observateur. Résultat : au lieu de faire taire la polémique qui enflait dans les médias français, il a politisé davantage cette question des aides aux sinistrés.
Visas, punir ceux qui ne l’ont pas mérité
L’affaire des visas, c’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé. Une gaffe monumentale qui s’est retournée contre la France. La décision a été prise en septembre 2021. Emmanuel Macron a décidé de diviser par deux le nombre de visas délivrés pour l’Algérie et le Maroc et une réduction de 30% pour la Tunisie. C’est inédit. L’idée de base, c’était d’inciter les élites, les hommes d’affaires et une partie de la classe moyenne à faire pression sur le Maroc pour le contraindre à rapatrier les émigrés refoulés par la France.
Dans sa mise en pratique, la décision a été perçue comme une sorte de punition des élites francophiles et de toutes les personnes qui se rendent régulièrement en France pour le travail ou juste pour le tourisme. «La France a sanctionné des gens qui lui étaient favorables, pensant qu’ils feraient pression sur le pouvoir monarchique. Et cela a été un échec», constate-t-on.
Cela d’autant plus que pour le Maroc, il n’a pas été question de refus de délivrer les fameux «laissez-passer consulaires», comme c’est le cas de l’Algérie, mais juste une question de norme sanitaire à respecter. Nous étions en pleine pandémie. Cela d’une part. D’autre part, et sur ce point précis de la lutte contre l’émigration clandestine, le Royaume, qui n’a jamais fait preuve de mauvaise foi envers ses partenaires européens, n’a pas du tout apprécié qu’il soit mis sur un pied d’égalité avec l’Algérie. Entre le Maroc et la France, en particulier, l’épisode a parachevé la détérioration d’une relation bilatérale dense, commente-t-on.
Plus tard, Paris a dépêché, en décembre 2022, la ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna, pour réparer cette gaffe. Depuis Rabat, elle a annoncé le retour à la normale en matière de délivrance de visas, au moment même où elle tenait une conférence de presse conjointe avec son homologue Nasser Bourita, le 16 décembre. Depuis, le taux de rejet est revenu à son niveau habituel de 18%, mais le mal est fait.
Parlement européen, la main trop visible de la france
Mohamed Benchaâboun a été nommé le 18 octobre 2022 directeur général du Fonds Mohammed VI pour l’investissement. Dans le Bulletin officiel du 10 février 2023, on apprendra que sur instructions royales, il a été décidé de mettre fin à sa mission en tant qu’ambassadeur du Royaume du Maroc à Paris le 19 janvier 2023. La date ne doit certainement rien au hasard. Pour le Royaume, c’est sa manière de signifier sa colère quant au rôle clé joué non pas par la France, mais par l’entourage du président, dans la décision rendue par le Parlement européen ce même jour.
Ce jour-là, le Parlement européen adoptait une résolution hostile au Maroc et évoquant de supposées atteintes à la liberté de la presse. La décision en elle-même vient suite à une polémique montée contre le Maroc dans l’enceinte du PE. L’on se souvient tous du scandale de corruption des eurodéputés, le «Qatargate» qui a mué on ne sait comment en «Marocgate». Bref, parmi les noms ayant déposé le projet de cette résolution contre le Maroc, on trouve essentiellement des élus venant d’Europe de l’Est. Mais ce sont bien des eurodéputés français qui l’ont initié.
Parmi eux, Renew, qui est composé essentiellement des élus de Renaissance, le parti du président Macron, dirigé par un de ses proches. Stéphane Séjourné a pendant longtemps occupé le poste de conseiller auprès du président, avant de se voir confier la conduite de la liste européenne de son parti. Il y a aussi le groupe Verts/ALE avec ses deux eurodéputées Karima Delli et Salima Yenbou, des Franco-Algériennes connues pour leur hostilité envers le Royaume.
Pegasus, accusations non prouvées
En février dernier, Me Olivier Baratelli, avocat du Royaume en France, déclarait : «Aujourd’hui, 19 mois plus tard, il n’y a rien. Nous savions que c’était faux et que c’était une rumeur et qu’il s’agissait d’une gigantesque entreprise de déstabilisation internationale» visant le Maroc. Aujourd’hui encore, personne n’est capable de prouver une quelconque implication du Royaume dans une supposée opération d’écoute téléphonique de grande envergure en utilisant le programme Pegasus. Immédiatement après en avoir été accusé, notamment par les médias français, le Maroc a lancé des procédures judiciaires.
Une plainte a été déposée dès juillet 2021 en dénonciation calomnieuse à l’égard de ceux qui accusaient, à tort, le Maroc d’avoir utilisé «Pegasus». C’est que les accusations sont graves. Les services marocains sont accusés notamment d’avoir sélectionné le numéro du président Macron pour un potentiel piratage. Le président français aurait demandé des explications et, depuis Rabat, on lui a assuré qu’il n’en a rien été de cela. Manifestement, ces propos n’auraient pas rassuré le président Macron, d’où une crise profonde de confiance entre les deux pays et plus précisément à la tête des deux États.
L’écrivain maroco-français Tahar Ben Jelloun évoquera plus tard, dans les médias, «un manque de respect» de la part du président français. «Macron a été très, très maladroit. Il a manqué de respect au Roi du Maroc. Je le sais de sources très sûres», a révélé l’écrivain dans une émission diffusée sur la chaîne i24NEWS. Toujours est-il, et quand bien même il aurait été vrai que le Maroc aurait usé de technologie avancée dans ses services de renseignement extérieur, l’espionnage étant une pratique courante dans le monde, ce qui aurait agacé les dirigeants français c’est qu’un pays comme le Maroc ait pu avoir les moyens d’user d’une telle pratique. Ce qui reste encore à prouver.
L’algérie plutôt que le maroc, un choix maladroit ?
Entre Rabat et Alger, la France de Marcon a fait son choix. Elle a troqué stabilité politique, économique, sécuritaire et institutionnelle et un potentiel de développement conséquent, et donc un marché pour ses entreprises, contre un État au bord de la faillite sociale et économique. C’est pour cela, et c’est un constat qui a été relevé par les médias français, que «vu du Maroc, impossible de comprendre pourquoi la France s’obstine à vouloir réparer sa relation avec Alger, au risque de sacrifier celle qui la lie à Rabat».
À un moment, analyse-t-on, où le Maroc cherche à être reconnu comme un interlocuteur de référence dans la région, ce qu’il est en réalité, il est mis sur un pied d’égalité avec son voisin algérien. La France, et c’est le comble, ne cache même plus, comme par le passé, sa volonté non plus de s’en rapprocher davantage, mais d’en faire son partenaire géopolitique privilégié dans la région. Pourtant, le faux pas de l’ancien président Nicolas Sarkozy, à peine élu, aurait pu servir de leçon d’histoire à retenir dans les rapports avec ses partenaires maghrébins.
Les trois pays peuvent être tous simultanément partenaires, mais chacun son rang. Bref, si par le passé la France a toujours su danser sur deux cordes, l’évolution de la situation dans la région ne permet plus de maintenir cet équilibre fragile surtout dans ses relations avec les deux voisins. «À Rabat, le rapprochement français avec l’Algérie, avec laquelle Paris souhaite se réconcilier, a été très mal perçu ces récentes années», note l’historien et spécialiste du Maghreb, Pierre Vermeren, dans une récente interview.
Le rapprochement avec l’Algérie remonte à la présidence de François Hollande, et cela a été réactivé par Emmanuel Macron en 2017. Sauf qu’avec l’actuel président, beaucoup de choses ont changé et, au final, la France a fini par déclencher une double crise avec ces deux pays du Maghreb. La relation s’est légèrement détériorée avec Alger, et elle s’est considérablement refroidie avec Rabat.
Une visite plusieurs fois annoncée
Au retour d’une visite remarquée en Algérie où il s’est fait accompagner par son gouvernement presque au complet, le président Macron a fait part de son intention de faire un déplacement officiel au Maroc. Ce n’est pas seulement que l’annonce en elle est une insulte aux usages protocolaires puisqu’une visite de cette nature se prépare avec agenda précis entre les deux parties selon les usages et le protocole diplomatiques convenus, mais la manière dont elle a été faite est pour ainsi dire très réductrice.
C’est au sortir d’un concert de musique que le président avait annoncé avec désinvolture, répondant à une question lancée au hasard, qu’il avait l’intention de se rendre à Rabat avant la fin de l’année. C’était le 27 août 2022, le président est interrogé par des passants à la sortie d’un concert au Touquet, il a déclaré «J’irai au Maroc fin octobre».
Depuis, les annonces se sont suivies, mais il n’y a toujours pas eu de visite. En déplacement à Rabat pour, entre autres, mettre fin à la crise des visas, la cheffe de la diplomatie française avait, elle aussi, annoncé la préparation d’une visite pour le premier trimestre de l’année en cours. Il n’en a rien été. La même ministre revient à la charge, le 15 septembre, lors d’une entrevue télévisée depuis Le Caire où elle était en visite, évoquant une invitation lancée par le Roi Mohammed VI à Emmanuel Macron.
«Le président est invité, il reste à trouver des dates. Je tiens à préciser qu’il n’y a eu aucun report, aucune date n’avait été fixée. Cette invitation étant faite, j’espère que nous pourrons l’honorer». Cette fois, la réponse ne s’est pas fait attendre. Dans une déclaration à la MAP, une source officielle a assuré que cette supposée visite du président français «n’est pas à l’ordre du jour et n’est pas programmée». Peut-être que finalement cette visite d’État aura bien lieu, et tout porte à croire que pour le président français, la clé de Rabat se trouve à près d’un millier de kilomètres plus au sud de la capitale.
Sahara, la position que l’on attend de la france
En 2007, lorsque le Maroc a présenté le plan d’autonomie comme solution politique au conflit du Sahara, la France a été parmi les premiers pays à avoir soutenu ce plan. Mais depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. La France fait partie certes de plus de 100 pays qui soutiennent aujourd’hui la proposition marocaine, mais sa position n’est pas au même titre que celle de l’Espagne par exemple qui considère le plan d’autonomie comme l’unique solution à ce conflit ou encore l’Allemagne dont la position est similaire ou encore la Belgique. Il est évident que la France ne fait pas non plus partie des 53 pays qui ont reconnu la marocanité du Sahara, à leur tête les États-Unis, Israël et les six pays du CCG.
C’est dire qu’au Maroc, on comprend mal l’indécision de la France, pourtant partenaire historique et privilégié du Royaume. La France continue d’ailleurs de parler d’un «partenariat d’exception», alors que pour Rabat, le dossier du Sahara est désormais le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international, et l’aune qui mesure la sincérité des amitiés et l’efficacité des partenariats que le Royaume établit.
Un changement de paradigme dont ce partenaire et ancienne puissance protectrice ne semble pas encore mesurer la portée. Un changement qui n’est pas fortuit parce qu’il accompagne l’évolution du pays aujourd’hui considéré comme un acteur régional incontournable, dans différents domaines, y compris sécuritaire, pour ne pas dire une puissance régionale qui a pris pleinement conscience de son poids géopolitique.
C’est à ce titre que le Maroc attend aujourd’hui de la France ou, pour citer certains observateurs de l’Hexagone, «presse» de ce pays de reconnaître formellement la souveraineté pleine et entière du Maroc sur le Sahara. Ce territoire marocain aujourd’hui convoité par les opérateurs mondiaux dans le domaine de l’énergie de demain, les EnR et l’hydrogène vert et qui s’empressent d’y monter des projets à coup de milliards de dirhams sous l’œil bienveillant de leurs gouvernements. C’est un détail qui en dit long sur l’intérêt pour la France de relancer le partenariat maroco-français sur de nouvelles bases. Pour cela, la voie est toute tracée.
Sarkozy, hollande, les brouilles du passé vite dépassées
Les relations entre le Maroc et la France ont presque toujours évolué en dents de scie, mais rarement au bord de la rupture. Si l’on excepte l’épisode de la parution (au début des années 1990) du livre «Notre ami le roi», il y a toujours eu un point de retour dans un délai plus ou moins long. Si au début du règne de Mohammed VI les relations entre les deux pays étaient au beau fixe, en 2007, Nicolas Sarkozy, tout juste élu président, réserve au Maghreb son premier déplacement hors d’Europe, comme avant lui, son prédécesseur, Jacques Chirac. Mais l’ordre de visite est inversé. Cette fois, le premier pays visité ne sera pas le Maroc, mais l’Algérie. Paris avait beau expliquer ses raisons, mais pour le Royaume, c’était un faux départ pour le nouveau locataire de l’Élysée. Cela a même été considéré comme un affront. Une visite du président français a été programmée pour octobre de la même année. Elle n’a eu lieu que bien plus tard.
Sous François Hollande, en 2014, la coopération judiciaire et les échanges entre services de renseignement ont carrément été suspendus à la suite de la tentative d’une juge parisienne d’interpeller Abdellatif Hammouchi. Il s’ensuivit une brouille qui a duré un an. Et pendant cette année, c’est carrément toute la coopération judiciaire qui s’était arrêtée. Et la France ne pouvait plus compter, entre autres, sur la précieuse collaboration marocaine dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. Il n’a été mis fin à cette crise qu’après la révision des accords judiciaires entre les deux pays, en y inscrivant désormais que la compétence extraterritoriale de la justice française ne s’étend pas au Maroc et aux Marocains. Puis tout est revenu à la normale. Curieusement, aujourd’hui Sarkozy et Hollande, le premier plus que le second, font partie des voix qui appellent au retour à la normale dans les relations entre les deux pays.
