SUIVEZ-NOUS

Pouvoirs

Istiqlal : Quatre figures dans la Balance

Derrière la façade d’un appareil centenaire se dessine un constat assez préoccupant : celui d’un vivier de dirigeants singulièrement restreint, où la logique dynastique et la fidélité personnelle semblent souvent primer sur la diversité des profils. Tour d’horizon des principales figures susceptibles d’incarner, demain, la relève à la tête du gouvernement.

Publié le


Mis à jour le

Dans la famille Istiqlal, quatre noms se distinguent comme des candidats potentiels pour occuper la fonction de Chef de gouvernement, au cas où le parti arrive à obtenir le plus de sièges lors des législatives. À leur tête, bien entendu, Nizar Baraka, qui joue à l’équilibriste à la tête du parti de la Balance depuis 2017.

Le leader s’est employé à redresser une formation exsangue, minée par des années de crise interne et de dégringolade électorale à l’époque Hamid Chabat. Le pari semble en partie réussi : l’Istiqlal a amorcé, en 2021, une remontée notable et ambitionne désormais de peser sur la prochaine formation gouvernementale.

Autour de Nizar Baraka gravitent des figures dont l’ascension doit beaucoup à des liens de proximité personnelle ou familiale plus qu’à une pluralité de parcours indépendants. Abdelmajid Fassi Fihri, promu au comité exécutif en 2024, est le fils d’un ancien chef du gouvernement issu du sérail istiqlalien.

Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie depuis 2021, fut pendant cinq ans le directeur de cabinet de Nizar Baraka au Conseil économique, social et environnemental, avant d’accéder au gouvernement dans son sillage.

Cette configuration, où la fidélité et la proximité personnelle semblent constituer des critères de promotion aussi déterminants que la compétence ou la légitimité électorale, nourrit une interrogation légitime sur la capacité du parti à faire émerger une génération de dirigeants réellement autonomes.

Ce constat renvoie à une difficulté plus structurelle : celle d’un parti qui, en dépit de son ancienneté et de son capital historique, peine à renouveler
en profondeur ses cadres dirigeants et à faire émerger, hors du premier cercle, des personnalités dotées d’une assise propre, suffisamment aguerries pour prétendre, avec toute la crédibilité requise, à la magistrature suprême du gouvernement.

C’est à l’aune de ces atouts et de ces limites que doivent être appréciés, un à un, les portraits des principales figures istiqlaliennes appelées à jouer un rôle dans la recomposition politique qui s’annonce.


Nizar Baraka : L’héritier qui aspirait à devenir sauveur
Secrétaire général du parti de l’Istiqlal et ministre de l’Équipement et de l’eau, Nizar Baraka incarne tout à la fois l’héritage historique de la plus ancienne formation politique du Royaume et une figure technocratique aguerrie aux arcanes de la gestion économique nationale. Petit-fils du fondateur du parti et gendre d’un ancien secrétaire général de la formation, il en a repris les rênes dans un contexte de crise profonde, avant de la replacer au cœur du jeu politique national.

Né en 1964 à Rabat, Baraka entreprend des études d’économétrie à Rabat, avant de parfaire sa formation par un doctorat en sciences économiques, obtenu à l’université d’Aix-Marseille.

Il embrasse d’abord une carrière dans l’enseignement supérieur, avant de rejoindre, en 1996, le ministère des Finances, où il gravit progressivement les échelons de responsabilité, se forgeant une solide réputation de gestionnaire rigoureux.

Nommé le 15 octobre 2007 ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé des Affaires économiques et générales au sein du gouvernement El Fassi (son beau-père), il accède en janvier 2012 au ministère de l’Économie et des finances dans le gouvernement Benkirane.

Une année plus tard, fidèle à la discipline partisane, il démissionne de ses fonctions ministérielles à la suite de la décision de l’Istiqlal de quitter la coalition gouvernementale. Il est alors repêché à la présidence du Conseil économique, social et environnemental, fonction qu’il occupera jusqu’en décembre 2018.

Face à la dégringolade électorale et à la contestation interne suscitées par la gestion jugée autoritaire de Hamid Chabat, Baraka s’impose progressivement comme le recours naturel du parti. Élu secrétaire général de l’Istiqlal le 7 octobre 2017, il entreprend de réunifier une formation fracturée autour d’un discours apaisé, avant de la conduire aux élections de 2021, où l’Istiqlal opère une remontée notable.

Ses atouts pour le Méchouar sont réels : une expertise économique et financière éprouvée, une connaissance intime des rouages de l’État, une légitimité partisane consolidée et un profil consensuel, loin des postures clivantes. Il incarne également la continuité d’un establishment politique rassurant pour certains cercles de décision. C’est à la fois un atout et une limite…

Abdelmajid Fassi Fihri : La jeune garde de la dynastie Fassi

Membre du comité exécutif du parti de l’Istiqlal depuis octobre 2024, Abdelmajid Fassi Fihri appartient à cette nouvelle génération de dirigeants promue par Nizar Baraka à la tête de la vénérable formation historique.

Fils de l’ancien chef du gouvernement Abbas El Fassi, il incarne tout à la fois la continuité d’une lignée politique influente et l’affirmation d’un profil résolument tourné vers l’international et la diplomatie parlementaire.

Titulaire d’un Bachelor en communication politique, obtenu à l’université Al Akhawayn, il parachève sa formation à l’étranger : un diplôme d’études supérieures en politique et médias de masse, décroché à Liverpool, précède l’obtention d’un master en pratique des médias à l’université de Sydney.

Ce parcours académique cosmopolite le distingue nettement au sein d’une classe politique encore largement façonnée par des cursus plus classiques. De 2009 à 2016, il exerce les fonctions de chargé de mission auprès de la direction générale de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT), une expérience professionnelle qui précède et prépare son entrée en politique active.

Présenté comme l’une des figures montantes de la jeunesse du parti de la Balance, ce lauréat est investi député en 2016, élu sur la liste nationale, avant d’être réélu en 2021 dans une circonscription de Fès, confirmant ainsi son ancrage territorial.

Durant ses mandats successifs, il se distingue particulièrement dans les questions de diplomatie parlementaire, en siégeant notamment à la Commission parlementaire mixte Maroc-Union européenne, tout en s’impliquant activement au sein des commissions parlementaires liées à l’éducation, à la culture et à la communication.

Il occupe, par ailleurs, la fonction de vice-président de la Chambre des représentants, poste qui atteste d’une reconnaissance institutionnelle certaine.

Ses atouts pour prétendre à la Primature ne manquent pas de consistance : une formation académique internationale rare dans le paysage politique national, une expérience parlementaire diversifiée et une expertise reconnue en diplomatie parlementaire, autant d’éléments qui plaident en faveur d’un profil moderne et ouvert sur le monde. Son appartenance à une lignée politique respectée constitue également un atout de poids au sein de son parti, lui conférant une légitimité historique non négligeable.

Ces atouts se heurtent néanmoins à des limites structurelles évidentes. Son inexpérience gouvernementale demeure patente : jamais il n’a exercé de fonction ministérielle ni dirigé une administration d’envergure, ce qui pourrait constituer un handicap majeur face aux défis de la gestion exécutive. Sa relative jeunesse politique, conjuguée à une notoriété encore circonscrite au-delà des cercles parlementaires, pourrait également freiner ses ambitions.

Ryad Mezzour : Le technocrate de l’industrie
Ministre de l’Industrie et du commerce depuis le 7 octobre 2021, Ryad Mezzour incarne au sein du parti de l’Istiqlal un profil résolument technocratique, forgé dans le secteur privé avant de se muer en artisan de la souveraineté industrielle du Royaume. Membre du bureau exécutif de l’Alliance des économistes istiqlaliens, il ne doit pas son ascension à une filiation politique, mais à sa trajectoire professionnelle.

Né en 1971 à Rabat, il s’est formé à l’École polytechnique de Zurich pour entamer une carrière en Suisse au sein du groupe ABB, en qualité d’ingénieur en recherche et développement. Il rejoint ensuite le cabinet Deloitte, où il a exercé comme consultant en stratégie et en services financiers, acquérant une expertise pointue dans le conseil aux entreprises.

De retour au Maroc en 2003, il occupe successivement les fonctions de directeur général de Budget Maroc, puis de directeur à la Société des Fonderies de Plomb de Zellidja, avant de prendre les rênes de la direction générale de Suzuki Maroc, démontrant ainsi une polyvalence sectorielle rare, entre finance, industrie et automobile.

En 2013, Nizar Baraka, alors président du Conseil économique, social et environnemental, le nomme directeur de son cabinet, fonction qu’il occupe durant cinq années. En 2019, il rejoint le ministère de l’Industrie, du commerce, de l’économie verte et numérique comme chef de cabinet de Moulay Hafid Elalamy, avant de lui succéder à la tête du département en 2021.

Son expertise technique et managériale forgée dans le secteur privé, son expérience internationale solide et sa réputation de gestionnaire pragmatique, éloigné des postures idéologiques, peuvent constituer des atouts. Sa proximité de longue date avec Nizar Baraka, dont il fut le collaborateur direct pendant plusieurs années, constitue également un gage de confiance et de cohérence au sein d’une frange de l’appareil partisan.

Toutefois, son ascension récente au sein du gouvernement, entièrement liée à la trajectoire de son mentor, pourrait nourrir la perception d’un manque d’autonomie politique, susceptible de fragiliser sa candidature face à des profils plus enracinés dans l’appareil du parti. Surtout qu’il ne dispose d’aucune légitimité électorale ou partisane de premier plan : il n’a jamais été élu et demeure avant tout une sorte de technocrate, sans assise populaire propre.

Naïma Ben Yahia : La militante devenue ministre de la Solidarité
Elle incarne plus de vingt années d’engagement continu en faveur des droits des femmes et de la justice sociale au Maroc. Sa nomination, en octobre 2024, au poste de ministre de la Solidarité, de l’inclusion sociale et de la famille, consacre l’aboutissement d’une trajectoire patiemment construite au confluent de l’administration publique, de la recherche académique et de la vie parlementaire.

Titulaire d’un master en Relations internationales et diplomatie obtenu à Mohammedia, complété par un doctorat en droit public et sciences politiques, Ben Yahia entame sa carrière comme chargée d’études au Secrétariat d’État chargé de la Famille, puis prend la direction des Affaires de la femme, de la famille et de l’enfance au ministère du Développement social.

Son parcours s’enrichit également d’une expérience de terrain au sein de la Fondation de l’Entraide nationale, ainsi que d’une présidence, exercée depuis 2014, du Centre d’études sur l’égalité de genre et les politiques publiques, plateforme de réflexion qu’elle contribue à structurer et à faire rayonner sur la scène nationale.

Élue députée à la Chambre des représentants, elle siège durant son mandat à la Commission des secteurs sociaux et devient la première présidente du groupe thématique parlementaire sur l’égalité et la parité. Son expertise sectorielle en matière de politiques sociales et de droits des femmes, forgée sur plus de deux décennies, lui confère une légitimité thématique incontestable.

Sa double compétence académique et administrative, alliée à une expérience parlementaire consolidée, dessine le profil d’une gestionnaire rigoureuse et engagée. Son statut de femme à un poste ministériel stratégique pourrait, en outre, constituer un signal politique fort, dans un contexte où la question de la représentation féminine au sommet de l’État demeure un enjeu sensible.

Néanmoins, son parcours, essentiellement circonscrit au champ social, ne l’a que peu confrontée aux grands équilibres macroéconomiques, budgétaires ou diplomatiques qu’exige la fonction de Chef de gouvernement.