Pouvoirs
Industrie de défense : Une collaboration public-privé qui tarde à prendre forme
Dans cet écosystème naissant de l’industrie de défense marocaine, l’administration et les opérateurs privés sont appelés à collaborer pour assurer le succès des produits «made in Morocco». Où en est l’état d’avancement de ce partenariat ?
Le groupe américain «Lockheed Martin», leader mondial de l’industrie de défense, les entreprises britanniques, italiennes ou françaises «BAE Systems», «Leonardo» ou «Thales», ainsi que la plupart des grands équipementiers de défense à travers le monde sont tous des entreprises privées. Le groupe israélien «Israel Aerospace Industries», connu pour être à la pointe de la technologie en matière de drones, fait exception à cette règle, en étant l’unique équipementier de défense figurant parmi les plus grandes entreprises de ce secteur dans le monde à être détenu exclusivement par un État.
Pourquoi donc cette particularité alors qu’on pourrait naturellement penser qu’il serait plus judicieux pour les États de nationaliser ce secteur stratégique de la défense pour des raisons de sécurité et de confidentialité ? Pour Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris, la réponse est évidente : «L’industrie d’armement évolue dans un monde économique globalisé et se trouve de plus en plus soumise aux mêmes règles de compétitivité que l’industrie civile». Pour cette raison, «les entreprises de défense sont désormais majoritairement des entreprises privées, cotées en Bourse, ayant un impératif de rentabilité vis-à-vis de leurs actionnaires», ajoute-t-il. Ainsi, comme les différents secteurs (automobile, aéronautique ou agroalimentaire), l’industrie de défense organise des salons et shows commerciaux qui servent aussi bien de vitrine pour les produits des différentes firmes que d’occasions de rencontres et de débats entre experts pour développer cette activité stratégique.
ENJEU TECHNOLOGIQUE
Mais cette industrie de défense est en plusieurs points particulière. Les entreprises de défense, dont les ventes de matériel dépendent beaucoup des innovations technologiques, sont donc fortement consommatrices de crédits de recherche et développement (R&D), dont le taux peut facilement atteindre les 25% pour les systèmes d’armes les plus complexes comme l’avion de chasse Rafale. Néanmoins, pour assurer la pérennité de cette industrie, il est nécessaire de développer une industrie duale (militaire et civile). Il est très risqué pour un groupe industriel de défense de dépendre uniquement des ventes d’armement et d’équipements militaires qui varient selon les années et le contexte géopolitique international. C’est la raison pour laquelle ils optent pour une industrie duale afin de pouvoir utiliser les technologies mises au point par les départements R&D aussi bien dans la conception d’avions de chasse que d’appareils destinés à l’aviation civile par exemple. Ainsi, la réussite commerciale du groupe français Dassault Aviation repose autant sur le succès des avions de chasse Rafale que des jets privés Falcon 2000.
Dernière particularité, cette industrie névralgique doit être strictement encadrée par l’État qui joue un rôle central pour réguler et développer ce secteur. Selon Jean-Pierre Maulny, l’État joue trois rôles vis-à-vis de l’industrie de défense: «Il est tout d’abord client de cette industrie, il peut être également actionnaire des entreprises y opérant, il est enfin régulateur de cette industrie, c’est-à-dire qu’il encadre cette activité au niveau de la fabrication qui ne peut se faire sans autorisation. Il en va de même également pour les exportations qui sont soumises à autorisation.» Tous les pays qui disposent d’une industrie de défense souveraine et compétitive reposent sur une Base industrielle et technologique de défense (BITD) soutenue et encadrée par les acteurs institutionnels. La BITD, qui regroupe l’ensemble des entreprises et instituts de recherche contribuant à la production d’équipements militaires, est aussi garante du développement et de la protection du savoir-faire, des compétences et des technologies acquises par les industriels de la défense.
Une synergie à créer Mais alors que le décret d’application
n° 2.21.405 de la loi 10.20 relative aux matériels et équipements de défense et aux armes, publié au Bulletin officiel le 9 août 2021, a posé les bases juridiques de cette nouvelle industrie, les investisseurs et les opérateurs privés marocains désirant jouer un rôle dans ce nouvel écosystème industriel s’interrogent encore sur les modalités nécessaires pour participer à ce futur chantier. Des questionnements subsistent aussi sur les futurs liens de coll
aboration entre les institutions publiques et les acteurs privés marocains en vue de bâtir une industrie de défense souveraine qui doit s’appuyer essentiellement sur des compétences marocaines et ne pas dépendre d’acteurs étrangers dans ce secteur hautement sensible et stratégique.
Cette industrie militaire souveraine, qui en est encore à ses balbutiements, va faire rencontrer et collaborer ensemble des militaires et des fonctionnaires civils de l’administration de défense avec des responsables du ministère de l’Industrie et du commerce, des acteurs privés du Groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales (GIMAS), des entreprises de cybersécurité et solutions informatiques ainsi que des acteurs du monde de la finance. Ces acteurs qui évoluaient dans deux mondes différents et parfaitement cloisonnés, celui de l’univers militaire et sécuritaire et celui du monde des industriels, des entrepreneurs et des chercheurs, doivent désormais mettre leur expertise au service de la création d’une industrie militaire souveraine, dont l’objectif sera d’atteindre une autonomie stratégique en matière de défense pour le Royaume.
Un haut cadre de l’administration marocaine questionné sur l’état d’avancement de ce chantier nous a fait part de ses préoccupations : «La volonté politique existe pour faire avancer ce projet. Mais on ne sait pas clairement quelle administration va avoir le leadership et le pouvoir d’initiative pour accélérer les choses.» Pour notre interlocuteur, les canaux de communication et de collaboration entre les différents acteurs ne sont pas clairement définis, car, selon lui, «chaque institution semble travailler de son côté alors que les expertises et les compétences sont manifestement dispersées entre les différentes administrations».
Pourtant, le ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale, Abdellatif Loudiyi, a annoncé le 14 novembre 2023 la création de zones industrielles dédiées aux industries militaires visant à stimuler les investissements dans ce secteur. Preuve que les choses s’accélèrent et que les premiers sites industriels devraient bientôt sortir de terre.
L’influence : Le nerf de la guerre
Mais ce qui inquiète notre interlocuteur c’est l’absence actuelle de VRP marocains pour les futurs produits de cette industrie. «Sur le modèle des industries de l’automobile et de l’aéronautique marocains, l’industrie de défense n’aura aucun mal à produire des équipements de qualité grâce à des offsets et au transfert de technologie. Mais c’est dans le domaine de l’influence et de l’intelligence économique (IE) que les marchés à l’export se gagnent. Et nous n’avons pas encore au Royaume de structures qui pourront rivaliser avec les lobbies des grandes puissances militaires mondiales.»
La crainte est donc de voir des cabinets d’IE et de Relations publiques anglosaxons, israéliens ou espagnols être mandatés pour représenter les intérêts de la BITD marocaine. Si on veut que l’industrie de défense soit souveraine, il faut se préparer à la guerre économique que mèneront les lobbies étrangers aux équipements militaires «made in Morocco» avec des compétences nationales.
D’autant qu’en dehors des forces armées et de sécurité marocaines, il n’existe pas encore de culture de la défense auprès des opérateurs privés, ni dans les milieux universitaires ni dans la sphère médiatique. Il est donc nécessaire de créer dans les universités publiques et privées des filières de sciences politiques où seront enseignés des cursus de formation sur la géopolitique, la défense et la sécurité. Les futurs ingénieurs, commerciaux ou chefs de projets qui seront recrutés par les acteurs de la BITD marocaine devront bénéficier auparavant de masters spécialisés ou de formations spécifiques pour connaître et maîtriser les spécificités du monde de la défense qui exige une connaissance des procédures et réglementations en matière de sécurité et des mesures de protection du secret défense propres à ce domaine.
Il faut dès maintenant organiser des salons de la défense et des forums de débat et de réflexion entre militaires, industriels, experts de la défense, universitaires et chercheurs et créer des médias spécialisés dans les domaines variés de la sécurité et la défense : la stratégie, le renseignement, la cybersécurité, le domaine spatial, la guerre économique et informationnelle, etc.
Mais surtout, il serait préférable de faire confiance aux experts et compétences nationales au lieu d’aller débaucher des experts européens ou américains qu’il faudra payer à prix d’or. Les Forces Armées Royales ainsi que les services de sécurité et de renseignement nationaux sont des réservoirs de compétences intarissables que la BITD marocaine devra exploiter, comme le font toutes les entreprises de défense à travers le monde. Le Royaume gagnerait aussi à attirer la diaspora marocaine qui travaille déjà dans ce secteur à l’étranger. Les étudiants marocains brillent déjà dans différents domaines en Europe, aux États-Unis ou dans les pays du Golfe. Leur donner les moyens de participer à ce secteur industriel du futur est indispensable pour consolider l’autonomie stratégique de cette industrie souveraine.