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Et si les manifestations pro-Gaza au Maroc étaient instrumentalisées ?

Novembre 2024, sur la base d’une fake news, une manifestation a été organisée près du port de Tanger Med. Près de six mois plus tard, même fake news, deux sit-in à Casablanca et Tanger. Les intérêts du Maroc sont visés. Analyse.

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Une manifestation contre «la possibilité d’accostage» de deux navires commerciaux «transportant probablement du matériel sans doute militaire destiné éventuellement à Israël». Ce n’est pas de la fiction, mais bien une réalité que nous avons vécue, au Maroc, à Casablanca et Tanger, à la fin de la semaine dernière.

Tout part d’une annonce sur la chaîne «Al-Jazeera» qui croit savoir «selon ce qui se dit» que deux navires Nexoe Maersk et Maersk Detroit transportant des composants d’avions de combat F-35 allaient vraisemblablement accoster au port de Casablanca, puis à Tanger Med avant de continuer leur route vers le port de Haïfa, en Israël.

Le navire Nexoe Maersk devait d’abord accoster, le 18 avril, à Casablanca avant de se diriger vers le port de Tanger Med. Puis, c’est la mobilisation totale, et sur la base d’une fake news.

Les deux principales composantes de mouvance de l’islam politique qui se sont partagé les rôles, «Al Adl Wal Ihssan» et le «Front marocain pour le soutien à la Palestine et contre la normalisation» avec ses partenaires anciens gauchistes radicaux, se donnent rendez-vous devant le port de la capitale économique, et le PJD-MUR, à travers son bras syndical, l’UNTM, ainsi que son organisation de «l’Initiative marocaine pour le soutien et le support» met le cap sur Tanger Med.

La mobilisation a fait que même certains syndicats, la CDT, pour des raisons évidentes, mais aussi étrangement l’UMT, ont été ralliés, puisque les deux centrales ont appelé leurs adhérents à «refuser toute opération de manutention liée aux deux navires».

Derrière l’intention affichée qui est de militer pour la paix au Moyen-Orient se cache bien un projet, du moins cela en a l’air, de saborder l’économie nationale en s’attaquant à son fleuron du secteur logistique, Tanger Med, et son point névralgique le port de Casablanca. En s’attaquant à ces deux ports, ce sont des intérêts économiques majeurs du pays qui sont visés.

Ce n’est pas la première fois, puisque sur la base d’une fake news similaire, une manifestation a été organisée, l’année dernière, à Tanger Med sur la base d’allégations concernant l’accostage d’un autre porte-conteneurs de la même compagnie, Maersk Denver, qui était supposé transporter des armes vers Israël. Bien sûr, il s’est avéré plus tard qu’il s’agissait de fausses allégations, que la destination du navire était autre et que finalement les manifestants, qui s’étaient rassemblés le 10 novembre 2024 près du port, avaient été instrumentalisés.

Le PJD avait même, alors, demandé une enquête publique sur la cargaison du navire. Et comme elle l’a fait en novembre de l’année dernière, la chaîne qatarie a diffusé il y a quelques jours un démenti catégorique des allégations qu’elle avait auparavant relayées contre les deux navires de l’armateur danois.

Rivalité commerciale
Mais pourquoi faire la même «erreur» deux fois ? Tout le monde en est témoins, pendant une année et demie, les deux mouvances islamistes, ainsi que la gauche radicale ont continué d’organiser des marches et des sit-in, ensemble ou alternativement, à Tanger et Rabat principalement, mais aussi, dernièrement, dans plusieurs autres villes en soutien à Gaza.

Et pendant tout ce temps, et c’est toujours le cas, personne n’y trouve rien à redire. Cela fait partie de la liberté d’expression et de manifestation garantie par la loi et la Constitution, tant que cela se fait évidemment dans le cadre de la loi. Ce qui n’est pas le cas, là encore tout le monde en convient, quand les manifestants visent ouvertement une partie des intérêts économiques, et des intérêts tout court de notre pays en ciblant les ports et en exigeant «la fin de la normalisation» avec Israël.

Il est donc légitime de se demander si ces dernières manifestations ne sont pas mues par d’autres motifs que le soutien au peuple palestinien, à Gaza ou ailleurs. Certains analystes n’hésitent pas à lier cette nouvelle tendance de protestation aux changements géopolitiques, mais aussi géoéconomiques, que connaît la région. Deux pistes d’analyses ont été évoquées jusque-là.

La première étant le rôle que le Qatar veut désormais jouer dans le commerce international. En pleine crise avec les autres pays du Golfe, qui ont décidé de lui imposer un blocus économique, le Qatar a décidé de réagir. QTerminals a ainsi été créée le 30 novembre 2017, opérant depuis le port de Hamad, pour gérer les marchandises conteneurisées et non conteneurisées (marchandises générales, vrac, RORO, bétail, approvisionnement offshore).

Fin 2023, QTerminals Group et Qatar Navigation finalisent l’acquisition d’une participation majoritaire dans Kramer Holding (90%), une entreprise allemande qui gère le terminal à conteneurs de Rotterdam. Cette société gère deux terminaux, Delta Container Services (DCS) et Rotterdam Container Terminal (RCT), tous deux situés sur la Maasvlakte.

Elle a pour principal concurrent APM Terminals, qui est une filiale à 100% de Maersk. L’armateur possède justement les deux navires qui sont visés, sur la base de fake news diffusées par «Al-Jazeera», par les manifestants à Tanger Med et Casablanca. Coïncidence ? Fort probablement pas, sachant que cette dernière manifestation fait suite à l’annonce d’une ligne de commerce maritime initiée par le Qatar et le reliant à l’Algérie, en Méditerranée, en passant par l’Égypte et la Libye.

Le lancement de cette ligne intervient parallèlement à des projets d’infrastructures portuaires majeures, tels que l’extension du port de Jijel. Ce port, véritable pôle stratégique pour l’Algérie, vise à «renforcer la position du pays en tant que hub commercial en Afrique du Nord». Sic. En mai de l’année dernière, soit dit en passant, le Qatar s’était dit intéressé par une coopération avec la Russie dans la mise en œuvre du corridor de transport international Nord-Sud (ITC).

Il s’agit d’une route multimodale reliant Saint-Pétersbourg à Bombay, en Inde, sur une longueur de 7.200 kilomètres. Cela au moment où Maersk venait d’ouvrir, en août 2023, via APM Terminals, une installation logistique à Jeddah, en Arabie saoudite, couvrant 225.000 mètres carrés. Ce qui dénote d’une rivalité croissante entre les deux entités dans la région MENA, en plus d’une concurrence directe aux Pays-Bas au cœur de l’Europe.

D’aucuns verraient un raccourci hâtif entre une rivalité commerciale entre deux entreprises et la velléité de nuire à l’économie de tout un pays. D’autant plus que dans les relations entre les deux pays, le Royaume et le Qatar, rien ne reflète cette tension. C’est tout le contraire même.

Frein au développement
Ce qui donne du crédit à cette deuxième hypothèse évoquée par de nombreux analystes. Ces derniers invitent à remonter le temps de quelques années. En 2020 plus précisément.

En novembre de cette même année, la date n’est pas pour rappeler l’opération El Guergarate, l’influent Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (Stiftung Wissenschaft und Politik) avait rédigé un rapport, rendu public quelques mois plus tard, dans lequel il appelle l’Union européenne à «freiner l’hégémonie du Maroc en Afrique, notamment face à ses voisins du Maghreb». Le Maroc y est décrit comme «l’État maghrébin avec la politique subsaharienne la plus sophistiquée».

Les auteurs du rapport avaient estimé que «ses motivations (du Maroc) incluent des marchés de croissance attractifs en Afrique, la frustration face à un accès restreint à l’Europe, une intégration dans l’impasse au Maghreb et le souhait de voir le Sahara occidental reconnu comme marocain». Les conditions dans lesquelles cette note a été rendue publique sont connues de tous.

Toujours est-il, le mot d’ordre était clair: freiner les aspirations d’émergence économique et, en tant que puissance régionale, du Maroc. Ce qui est arrivé le 20 décembre 2020 a pris tout le monde de court. Le Royaume signe un accord tripartite avec les États-Unis et Israël, incluant la reconnaissance de la première puissance mondiale de la marocanité du Sahara et ouvrant la voie à une coopération étendue entre les trois pays, notamment dans le domaine de l’armement. La riposte a été immédiate : l’affaire Pegasus en juillet 2021, le scandale de corruption au Parlement européen en décembre 2022, l’arrêt de la CJUE en octobre 2024…

Implacable, le Maroc accuse les coups et fonce. Depuis, les capacités militaire et dissuasive du Royaume sont nettement développées et, dans le sillage des États-Unis, d’autres États, et non des moindres, dont l’Espagne et la France, ont reconnu la marocanité du Sahara, alors que plus de 110 pays dans le monde soutiennent aujourd’hui le Plan d’autonomie.

Le catalyseur de cette dynamique sans précédent, c’est bien entendu l’accord tripartite que ceux qui visent aujourd’hui les intérêts vitaux du pays appellent à abolir. En s’attaquant à la «normalisation» entre le Maroc et Israël, sous prétexte de soutien au peuple palestinien, c’est cet accord que l’on vise en réalité.

Car, comme tout le monde le sait, c’est un «tout», et chaque État est tenu de respecter ses engagements. À défaut, toutes les clauses deviennent nulles et non avenues. Ce qui reviendrait à saper tout l’effort diplomatique déployé au cours des dernières années par le Royaume pour arriver enfin à une solution au conflit artificiel autour de son Sahara, et donc stopper net l’effort du développement du pays.

Or, aujourd’hui, la logistique portuaire est justement l’un des piliers du développement du Royaume, avec la mise en service programmée cette année de Nador West Med et, dans deux ans, de Dakhla Atlantique. Le Maroc étant d’ailleurs au cœur de plusieurs corridors économiques maritimes reliant l’Est-Ouest et le Nord-Sud.

C’est une lecture qui n’a rien à voir avec une quelconque théorie conspirationniste. Mais les faits sont là. Et ils convergent vers l’émergence du Royaume en tant que puissance maritime et carrefour du commerce maritime mondial, et la rupture des relations avec Israël, pays avec lequel il a signé un certain nombre d’accords de partenariat, dont un accord-cadre de coopération sécuritaire, risque de mettre aussi en péril le partenariat stratégique avec les États-Unis.


Maroc-Qatar, côté officiel
Début 2023, le Maroc et le Qatar ont conclu le deuxième cycle de pourparlers sur l’accord de libre-échange. Une initiative censée accélérer la croissance du commerce en encourageant la coopération entre les entreprises des deux pays. Ce deuxième round de négociations, qui s’est tenu à Doha, fait suite à une première série de négociations qui ont eu lieu l’année d’avant à Rabat.

Grâce à l’ALE, les deux pays visent à accroître le flux des échanges et des services afin de parvenir à une plus grande intégration économique entre eux. Rabat et Doha ont tous exprimé leur intérêt pour le renforcement de la coopération bilatérale dans différents domaines, allant du commerce à la cybersécurité.

En septembre 2022, le Maroc et le Qatar avaient déjà signé une déclaration commune sur l’échange d’informations relatives à la Coupe du monde 2022. En 2018, les deux pays avaient signé une série de 11 accords et MoU portant sur plusieurs domaines, notamment l’agriculture et le commerce.