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En finir avec la violence dans les stades

À l’approche de la CAN 2025, un pré-entraînement du Mondial 2030, les autorités s’affairent à éradiquer la violence dans les stades de football en renforçant l’arsenal juridique. Cette approche sera-t-elle suffisante ou faudra-t-il aussi penser à traiter les causes profondes qui produisent ces comportements violents ?

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Venir assister au show des ultras du Wydad ou du Raja de Casablanca, qui rivalisent de panache et de créativité dans leurs chants et leurs tifos pendant les matchs, est devenu un spectacle en soi. Ces performances ont d’ailleurs valu aux supporters du Wydad d’être élus «Meilleur public au monde en 2023», selon le collectif Ultras World, alors que ceux du Raja arrivent à la cinquième place dans ce classement. Mais comment est-il alors possible que ces groupes de supporters aussi inventifs, passionnés et disciplinés dans l’expression de leur amour et leur soutien à leur équipe puissent produire des racailles et des casseurs d’une extrême violence dès qu’une étincelle vient mettre le feu dans les gradins des stades de football ? Ces violences et débordements ne se limitent pas qu’à ces deux clubs casablancais, car malheureusement ce phénomène de hooliganisme commence à s’étendre à la plupart des clubs à travers le Royaume.
Les scènes de violences pendant les matchs de football au Maroc sont devenues monnaie courante ces dernières années. Elles se poursuivent d’ailleurs souvent dans les abords des stades et engendrent des dégradations importantes qui ciblent les vitrines des magasins et commerces ou les voitures garées par des citoyens naturellement insouciants. Demandez à un habitant de Casablanca, riverain du stade Mohammed V, ce qu’il en coûte de laisser sa voiture garée à l’extérieur un jour de match !

Des incidents de plus en plus récurrents
Ces faits de violences durant les matchs de football ne cessent de faire les Une des médias nationaux et étrangers et ne sont pas de nature à rehausser l’image du Maroc comme destination touristique et évènementielle de prestige. En effet, suite à des rixes survenues après le match opposant l’AS FAR (Forces Armées Royales) de Rabat au Maghreb Association Sportive de Fès (MAS), le 13 mars 2022, où les supporters des deux clubs ont envahi la pelouse pour en découdre, 160 personnes, dont 90 mineurs, avaient été interpellées par les forces de l’ordre qui avaient enregistré 85 blessés au sein de leurs rangs. Un an plus tard, le 29 avril 2023, c’est sous les objectifs des caméras des médias internationaux que de graves incidents ont entaché le match des quarts de finale de la Ligue des champions (LDC) opposant le Raja de Casablanca au club des Égyptiens d’Al Ahly, qui ont mené à la mort d’une femme de 29 ans, victime d’un arrêt cardiaque. Outre la responsabilité des ultras rajaouis, plusieurs médias marocains ont pointé du doigt celle de la société Casa Events, chargée de l’organisation des rencontres au sein du stade Mohammed V de Casablanca, pour mauvaise gestion de l’évènement.
Comble de la bêtise et de la sauvagerie, on assiste même parfois à des violences et des rixes entre supporters du même club. Cela a déjà donné lieu à la mort de deux supporters du Raja de Casablanca le 19 mars 2016 à l’intérieur du stade lors d’une rencontre opposant le club bidaoui au Chabab Rif d’Al Hoceima. Cet incident qui avait fortement choqué et bouleversé l’opinion publique nationale avait poussé les autorités à prendre des mesures très fortes : des groupes d’ultras ont été dissous et les signes distinctifs des groupes de supporters (slogans et banderoles) ont été interdits à l’intérieur des stades. Les autorités ont toutefois réautorisé la présence des ultras à partir de mars 2018.

Un arsenal législatif en constante évolution
Le 2 juin 2011, la loi n° 09-09 a été promulguée en complément du Code pénal visant à insérer une nouvelle section relative aux violences commises lors ou à l’occasion des compétitions ou des manifestations sportives. Malheureusement, cet amendement du texte de loi n’a pas eu l’effet escompté. De l’avis de plusieurs juristes et chercheurs en politique sportive, il est nécessaire de mettre en place une politique globale de lutte contre la violence dans les stades, qui inclut l’ensemble des intervenants.
En mars 2023, des chercheurs et experts sécuritaires et judiciaires rassemblés lors d’un colloque organisé au Centre de formation de la Renaissance sportive de Berkane (RS Berkane Academy), à l’initiative du Centre afro-méditerranéen d’études juridiques et socioéconomiques, avaient fait ressortir le même constat : les approches répressives et sécuritaires ne suffisent pas pour éradiquer ce fléau, qui nécessite une convergence efficace des politiques, notamment pénales, ainsi que les autres politiques publiques de l’État.
Le Maroc s’apprête à organiser deux évènements sportifs internationaux qui seront appelés à jouer le rôle de vitrine du Royaume à l’international. La première échéance est déjà toute proche : en 2025, le Maroc sera le pays hôte de la CAN et devra organiser cet évènement de manière irréprochable. La CAN qui vient de s’achever en Côte d’Ivoire a été une fête populaire, sportive et culturelle très réussie. Les visiteurs venus des quatre coins du continent ont pu suivre et célébrer leurs équipes nationales sans incident ni trouble à l’ordre public. Mais la CAN 2025 sera surtout une occasion de se préparer au Mondial 2030, qui sera organisé conjointement avec l’Espagne et le Portugal, et présentera des défis beaucoup plus périlleux. Dans ce cadre, le Conseil du gouvernement vient d’approuver, le 1er février, un projet de décret portant création des commissions locales pour la lutte contre la violence dans les enceintes sportives. Une démarche inédite dans l’arsenal juridique marocain qui rappelle des mesures similaires adoptées dans des pays ayant réussi à juguler le phénomène, tels que le Royaume-Uni.
Pourtant, un certain nombre de questions restent à déterminer pour éviter que ce texte de loi ne vienne s’ajouter à un arsenal législatif déjà conséquent, mais qui peine à être appliqué. Selon les déclarations du porte-parole du gouvernement, Mustapha Baïtas, ce projet «s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre des dispositions du Code pénal en ce qui concerne les actes de violence commis lors des rencontres sportives, qui confie à l’autorité gouvernementale chargée des sports, aux fédérations et aux clubs sportifs et à la commission locale chargée de lutter contre la violence au sein des enceintes sportives, ainsi qu’aux autorités et forces publiques et aux officiers de la police judiciaire, chacun en ce qui le concerne, d’appliquer les jugements rendus par le tribunal, relatifs à l’interdiction d’assister aux compétitions et manifestations sportives». Il s’agira donc d’impliquer davantage les responsables des clubs et associations sportives, mais aussi les autorités locales (gouverneurs et agents d’autorité), les forces de l’ordre (police, gendarmerie et forces auxiliaires) ainsi que les magistrats et procureurs des tribunaux compétents.
Les cas de violences extrêmes constatés dans les stades marocains ne sont pas un cas isolé. La finale de la Ligue des Champions européenne ayant opposé le club de Liverpool au Real Madrid, le 20 mai 2022, avait été un fiasco sécuritaire total, puisque des centaines de supporters anglais munis de tickets n’ont pas pu accéder au match alors que plusieurs d’entre eux ont été victimes d’agressions et de vols de la part de jeunes délinquants particulièrement violents et déterminés. Scène encore plus surréaliste, un supporter tunisien est descendu sur la pelouse du stade Radès lors du match du 30 avril 2023 entre l’Espérance sportive de Tunis et la Jeunesse sportive de Kabylie. Quelle solution apporter donc à ce phénomène qui tend à se renforcer et se radicaliser, à l’image des sociétés contemporaines où la haine, la violence et les comportements extrêmes tendent à se généraliser ? L’urgence de trouver une solution radicale pour juguler ces violences alors que la prochaine CAN approche pourrait nous inciter à opter pour la solution d’une réponse sécuritaire forte et répressive.
La dissuasion par des moyens coercitifs forts et implacables pourrait donner des résultats rapides face à une frange des supporters multirécidivistes dont le passage par la prison ne constitue plus un facteur dissuasif. Mais cette approche n’est pas en adéquation avec la doctrine du maintien de l’ordre marocaine qui ne privilégie pas le recours démesuré à la force (voir encadré).
Comme pour la stratégie mise en œuvre par le Maroc pour lutter contre le terrorisme, qui englobe les volets sécuritaire, socioéconomique, religieux et des droits de l’homme, la lutte contre les violences dans et autour des enceintes sportives ne peut pas se limiter strictement qu’aux mesures sécuritaires et juridiques. L’exemple du Royaume-Uni, qui avait durement souffert du hooliganisme dans ses stades dans les années 80, est édifiant.
Après avoir vécu la catastrophe d’Hillsborough qui a entraîné la mort de 96 personnes, le 15 avril 1989, puis le drame du Heysel en Belgique, pour un match de LDC impliquant des supporters de Liverpool et entraînant la mort de 39 personnes, les autorités britanniques ont pris des mesures drastiques qui leur ont permis d’enrayer complètement ce phénomène de violence autour du football. Grâce à une politique multidimensionnelle (voir encadré), les stades en Angleterre sont actuellement parmi les plus sûrs au monde.
Cette violence autour des stades au Maroc n’est que le reflet des maux de notre société. La prévention socioculturelle est capitale pour endiguer cette violence. Une approche qui s’appuie sur l’éducation et la sensibilisation des jeunes est nécessaire tout autant que des programmes qui leur permettent de répondre à leurs aspirations sociales et professionnelles. Cela a d’ailleurs été le sujet principal du discours royal du 20 août 2018 dans lequel le Roi Mohammed VI a placé la jeunesse au centre de la politique nationale de développement du Royaume.

 


Doctrine marocaine du maintien de l’ordre
L’utilisation de la force publique dans le cadre du maintien de l’ordre est une prérogative régalienne de l’État qui est réservée exclusivement aux forces de l’ordre. Le maintien de l’ordre englobe l’ensemble des mesures adoptées pour permettre l’exercice de la liberté de manifester ou de participer à des évènements publics tout en assurant la sécurité des personnes et des biens.
Lors des interventions des forces de l’ordre au Maroc pendant des évènements qui s’accompagnent de troubles à l’ordre public, on constate un usage de la force modéré qui tranche avec les interventions des forces de l’ordre dans d’autres pays. Durant le mouvement des Gilets jaunes en France ou lors des manifestations violentes qu’a connues le Sénégal plus récemment, les interventions des forces de l’ordre sont beaucoup plus «musclées» que ce qui est pratiqué au Maroc. La doctrine d’intervention des forces de l’ordre au Maroc ne privilégie jamais l’usage excessif de la force. À l’inverse, lors de manifestations violentes, les forces de l’ordre essayent avant tout de contenir les débordements et troubles à l’ordre public tout en veillant à protéger les personnes, les biens et les infrastructures contre la casse et les dégradations volontaires. Une intervention agressive et brutale peut souvent entraîner un effet d’agitation et engendrer une escalade de violence. C’est pour cela que les forces de l’ordre marocaines optent le plus souvent pour des interventions visant en priorité à disperser les manifestants pour ensuite procéder à l’arrestation des casseurs et fauteurs de troubles, quelques jours après les incidents dans un objectif d’éviter tout embrasement.


Politique mise en place par le royaume-uni pour enrayer la violence dans les stades dans les années 1980
1- L’introduction du «Public Order Act» en 1987, texte de loi strict qui encadre les évènements et manifestations d’ordre public, puis promulgation du «Football Disorder Act» qui impose des mesures telles que l’exclusion définitive des stades pour les supporters qui pénètrent sur la pelouse, entonnent des chants racistes ou lancent des objets.

2- La «National Football Intelligence Unit», unité spéciale de police, est créée, changeant profondément la façon dont les matchs sont encadrés. Ce changement de doctrine sécuritaire a été adopté pour passer d’une police réactive de masse vers une police du football proactive, basée sur le renseignement et l’anticipation. Désormais, les policiers essayent d’identifier les individus violents ou perturbateurs, de rassembler des preuves contre eux, puis de leur soumettre les ordonnances d’interdiction de matchs. Cette unité de police encore en activité a des agents affectés dans chaque club.

3- Après la catastrophe d’Hillsborough qui avait été principalement causée par la mauvaise gestion de la foule par la police et les installations vétustes du stade, une mise à niveau des infrastructures sportives a été imposée pour réaménager les stades et mettre fin aux tribunes sans sièges. Les sièges sont désormais individuels et nominatifs, des caméras de surveillance et des salles de contrôle sont installées.

Si cette politique a pu être menée à bien, c’est aussi grâce à l’implication des clubs et leur manne financière très importante. Dès 1992, avec la création de la Premier League, d’énormes sommes provenant des droits télévisuels sont venues remplir les caisses des clubs qui ont compris qu’ils avaient tout à gagner à mettre les moyens nécessaires pour sécuriser les matchs de football.