Pouvoirs
En Couv’. Vingt ans de lutte contre le terrorisme
Le 16 mai 2023, le Maroc commémore le 20e anniversaire des attentats de Casablanca qui ont fait 45 morts et une centaine de blessés. Depuis, le Royaume a procédé à une réorganisation en profondeur de ses services de renseignement et de sécurité, qui a porté ses fruits. Pour autant, le risque zéro n’existe pas…
Cela devait être un vendredi soir comme tous les autres. Un soir de fin de semaine où les Casablancais, après une semaine bien remplie, allaient pouvoir profiter d’une soirée entre amis, d’un dîner avec des proches, ou tout simplement d’un moment de détente en solitaire durant lequel on débranche les batteries pour faire retomber la pression. Mais l’impensable allait se produire en ce 16 mai 2003.
L’irréel scénario tient en quelques lignes : vers le coup de 22h, cinq explosions retentissent quasi simultanément dans la nuit, semant la terreur, le désarroi et la panique parmi les habitants de la capitale économique.
Au milieu de l’effroi et de l’affolement causés par la violence des déflagrations, des sirènes des ambulances hurlantes et du ballet des voitures de police, une question est sur toutes les lèvres : Casablanca est-elle visée par un attentat terroriste ?
Très vite, une déclaration du ministre de l’Intérieur, de l’époque, El Mostapha Sahel, dissipe les doutes qui persistent encore : ces explosions ont bien été causées par une attaque terroriste particulièrement violente et meurtrière. Cet attentat porte la signature du groupe terroriste d’Al-Qaida, immédiatement incriminé.
Quatre jours après les attentats de Riyad en Arabie saoudite, le Maroc est dans la ligne de mire du terrorisme international, comme l’avait annoncé Oussama Ben Laden dans un enregistrement sonore diffusé sur le Net. Dans cet appel, le chef de l’organisation islamiste incite les candidats au jihad à travers le monde à porter les armes contre les «régimes arabes apostats asservis par les USA». Et parmi ces pays, il cite explicitement le Maroc.
Les fidèles de Ben Laden exécutent les directives du leader d’Al-Qaida à plus de six mille kilomètres de distance, en adoptant à chaque fois le même mode opératoire : des attaques simultanées à l’aide de bombes et voitures piégées, contre des bâtiments civils et des lieux fréquentés par les Occidentaux.
Une attaque particulièrement meurtrière
Après cette attaque aussi sanglante qu’imprévisible, le temps se fige durant quelques instants à Casablanca. Quand les autorités reprennent leur esprit, elles mesurent l’ampleur des dégâts humains et matériels causés par cette série d’attentats meurtriers. Le bilan est terrible : 45 morts et plus d’une centaine de blessés.
Cinq sites sont ciblés durant cette nuit macabre. La Casa de España, un restaurant-bar, repère d’expatriés à Casablanca, mais aussi de Marocains friands de cuisine espagnole, est le site le plus violemment touché par cette attaque : en déclenchant leurs ceintures explosives dans l’établissement, les quatre kamikazes font plus de vingt victimes.
L’hôtel Farah situé sur l’avenue des FAR, l’une des principales artères de la capitale économique, est également visé par une attaque explosive : un vigile et un portier y trouvent la mort. Quand les enquêteurs arrivent sur les lieux quelques instants après le drame, ils découvrent le hall d’entrée de l’hôtel portant les stigmates de l’attaque. Un décor digne d’une scène de guerre.
Le siège de l’Alliance israélite, le cimetière juif de Casablanca, le restaurant italien Positano, tenu par un Marocain de confession juive, figurent également parmi les cibles de ces attaques terroristes, faisant trois morts. A quelques encablures, près du consulat de Belgique, deux policiers sont tués par un extrémiste.
Stratégie de lutte contre le terrorisme
Surpris par l’ampleur des attentats, les services de sécurité pourtant mis en alerte depuis les attentats du 11 septembre 2001, n’ont rien vu venir. Jusque-là, le Maroc avait été épargné : la seule attaque terroriste contre le Royaume remontait à 1994, durant laquelle un commando d’extrémistes avait tiré sur un groupe de touristes à l’hôtel Atlas Asni à Marrakech.
Dès lors qu’un attentat est commis, ce sont d’abord les services de sécurité qui sont pointés du doigt. Et plus particulièrement les services de renseignement, dont la mission principale est d’anticiper, d’identifier et de prévenir les menaces contre la sécurité intérieure. Résultat, la réponse à la menace terroriste au Maroc a logiquement concerné le domaine sécuritaire et judiciaire.
Deux semaines après les attentats, la Chambre des conseillers a adopté le premier projet de loi contre le terrorisme afin de doter les tribunaux d’un arsenal juridique strict et adapté pour lutter fermement contre le terrorisme. Cette loi définit les éléments constitutifs du crime terroriste et les peines qui l’accompagnent, fixe les procédures policières et juridiques et reconnaît le financement du terrorisme comme crime à part entière. C’est d’ailleurs sur la base de ce nouveau texte de loi que plus de 1.000 prévenus extrémistes ont été arrêtés, puis jugés pour leur participation aux attentats ou pour la propagation de discours radicaux.
Il faut dire que les attentats sanglants de Casablanca ont révélé un certain nombre de failles dans le système de sécurité. A l’image de ce qui s’était passé lors des attentats du 11 septembre pour les services de renseignement américains, la politique en matière de renseignement avait montré ses limites.
Le diagnostic est alors sans appel: les différents services de renseignement marocains (renseignement intérieur, extérieur, militaire, police et gendarmerie) ne collaborent pas suffisamment entre eux, comme c’est le cas pour beaucoup d’autres pays à travers le monde à cette époque.
A partir de mai 2003, la gestion du renseignement bénéficie d’une attention particulière, aussi bien au niveau central qu’au niveau des régions et provinces du Royaume.
Le Comité de sécurité central, présidé par le ministre de l’Intérieur, et regroupant tous les responsables des principaux services de sécurité (police, gendarmerie, forces auxiliaires et services de renseignement intérieur) a été mis en place pour traiter tous les dossiers sécuritaires en lien avec la menace terroriste.
L’action de ce comité central trouve son prolongement aux niveaux régional, provincial ou préfectoral, par un comité de sécurité local, composé des représentants locaux des services de sécurité sous l’autorité du wali ou du gouverneur territorialement compétent pour le suivi et la gestion des questions liées à la sécurité. Ces comités de sécurité décentralisés traitent en priorité les risques et menaces ayant trait au terrorisme et aux foyers locaux de radicalisation, en échangeant et mutualisant les renseignements recueillis pour les faire remonter, après traitement et analyse, au niveau central.
La stratégie adoptée pour lutter contre la menace terroriste consiste dans un premier temps à apporter une réponse sécuritaire, en renforçant les moyens pour optimiser le renseignement.
Ce qui a permis de multiplier le démantèlement de réseaux terroristes sur le sol national ainsi que dans des pays voisins, partenaires du Maroc, grâce à des renseignements partagés par les services marocains. Ensuite, le Maroc s’est efforcé à limiter la portée du discours radical et à encadrer le champ religieux pour lutter contre la propagation du discours extrémiste.
La politique mise en place par les autorités marocaines engrange les succès, et leur vaut une reconnaissance internationale, comme l’a souligné Sophie De Peyret, chercheuse associée à l’Institut Thomas More : «Il est un pays qui s’efforce d’articuler réponse sécuritaire et réponse ‘‘idéologique’’: c’est le Maroc.
Touché lui aussi sur son sol par des attentats meurtriers en 2003 et 2011, le Royaume a naturellement déployé divers contre-feux sécuritaires au moyen notamment d’une réorganisation en profondeur des services de renseignement et de sécurité, d’une mutualisation des moyens et des informations, d’une attention toute particulière accordée aux réseaux sociaux et à ce qui y circule. Ces mesures, associées à une intensification de la coopération internationale, semblent porter leurs fruits».
Un contexte socioéconomique favorable à la radicalisation
Les responsables politiques ont compris également que les racines du mal sont profondément enracinées dans la société marocaine. Les attentats de Casablanca de 2003 agissent comme un révélateur sur l’état de précarité et de vulnérabilité des classes sociales défavorisées au Maroc.
Les onze terroristes qui ont participé à ces attentats sont issus des bidonvilles de Sidi Moumen, l’une des banlieues les plus pauvres et marginalisées de la capitale économique du Royaume.
Le développement de grands chantiers économiques au Maroc au début des années 2000 avait laissé de côté le développement humain et creusé les inégalités entre les différentes classes de la population. Néanmoins, la tragédie de Sidi Moumen a mis en lumière la misère des banlieues et quartiers défavorisés, mais surtout le désarroi de la jeunesse plombée par le chômage et prête à sombrer dans la délinquance ou l’extrémisme.
Pour les pouvoirs publics, la prévention contre l’extrémisme passe inexorablement par le développement humain, par mettre en place des filets sociaux durables qui permettent de se prémunir contre la radicalisation et la création de terreaux dont se nourrit l’extrémisme violent. Cette politique visant à promouvoir le développement humain est renforcée par l’INDH, mise en place dans une volonté de cibler des zones géographiques défavorisées et des catégories de populations les plus démunies.
Attentats de Marrakech en 2011 et Imlil en 2018
Avec sa stratégie multidimensionnelle de lutte contre le terrorisme appliquée avec succès aux niveaux sécuritaire, économique, social et religieux, le Maroc acquiert la réputation d’être le pays le plus sûr face au risque terroriste, dans le monde arabe et le nord de l’Afrique. Mais l’attentat du café Argana à Marrakech le 28 avril 2011, qui a fait quinze morts, rappelle que la menace terroriste perdure encore et toujours et que le chemin pour éradiquer l’extrémisme est semé d’embuches.
Pour renforcer les moyens de lutte contre le terrorisme, une restructuration des services de sécurité est menée en 2015, suivie de la création d’une unité spéciale dédiée à la lutte antiterroriste : le Bureau central d’investigations judiciaires (voir encadré).
A la faveur des efforts déployés par les services de sécurité, il ne se passe pas un mois sans que les agences de presse ne fassent l’écho, ici et là, du démantèlement de réseaux terroristes ou de foyers de radicalisation islamiste repérés et neutralisés. Les services de renseignement marocains réussissent également à faire avorter plusieurs attentats et aident des services de renseignement étrangers, notamment en Europe, à localiser des terroristes.
Le président François Hollande ne manque d’ailleurs pas de remercier les services marocains qui ont aidé à identifier et repérer le cerveau des attentats du Bataclan en novembre 2015 en fournissant des renseignements à leurs homologues français.
Malgré tous ces efforts, le Royaume n’est pas totalement à l’abri de la menace terroriste.
L’attentat d’Imlil du 17 décembre 2018, dans l’arrière-pays de Marrakech, visant deux touristes scandinaves, démontre que la stratégie sécuritaire doit sans cesse être mise à niveau.
En s’attaquant à des randonneuses isolées en pleine montagne, les terroristes ont choisi un terrain propice pour s’attaquer à leurs victimes, loin des centres urbains où se concentrent forces de l’ordre et patrouilles «Hadar».
Alors que le spectre du terrorisme a encore frappé le 1er mars dernier, lorsqu’un agent de la police nationale a été lâchement exécuté par trois jihadistes affiliés au groupe de l’Etat islamique, tout laisse à penser que le terrorisme est une fatalité de nos sociétés contemporaines.
De ce fait, la lutte contre le terrorisme doit constamment s’adapter à ses différentes mutations et formes, en mettant en place des mesures proactives pour anticiper et prévoir les attaques sournoises, silencieuses, lancinantes parfois, mais toujours redoutables…