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Pouvoirs

En Couv’. Une industrie de défense devenue vitale

Si la mise en place d’une industrie de défense nationale est avant tout un moyen pour renforcer notre souveraineté en matière de défense, la vente d’armes est aussi un outil d’influence.

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La guerre est bonne pour les affaires, comme disent les faucons de l’administration américaine. Elle permet aux compagnies pétrolières de répondre aux besoins accrus des armées en carburant, aux banques internationales de multiplier les prêts aux belligérants pour soutenir leur effort de guerre et surtout aux industries d’armement d’écouler leurs armes et munitions en quantités astronomiques. C’est sans doute pour cette raison que les cinq pays membres permanents au Conseil de sécurité de l’ONU, dont la principale tâche est de prévenir les conflits et d’intervenir pour y mettre fin, ne rechignent aucunement à vendre des armes aux quatre coins de la planète et qu’ils sont régulièrement dans le haut du classement des pays qui vendent le plus d’armement dans le monde.

On pourrait considérer que l’industrie d’armement est une activité purement industrielle et commerciale à haute valeur ajoutée et que les puissances mondiales qui adoptent une politique d’incitation aux investissements dans ce secteur stratégique le font uniquement par intérêt économique. Les grands producteurs d’armes et d’équipements militaires dans le monde, parmi lesquels on trouve une majorité d’entreprises américaines, figurent bien évidemment parmi les compagnies les plus rentables avec des chiffres d’affaires en hausse permanente.

Sauf qu’on imagine que si les gouvernements des grandes puissances mondiales soutiennent autant leurs entreprises nationales de production d’armes et d’équipements militaires, c’est aussi parce que les enjeux sont beaucoup plus importants que les simples intérêts économiques. En effet, la motivation principale qui pousse les puissances dominantes à investir dans ce secteur industriel hautement stratégique est qu’il est considéré comme un levier de pouvoir et d’influence très puissant. Tout en permettant en même temps à ces puissances de disposer d’un outil de défense et de sécurité souverain qui leur assure une autonomie stratégique en armement en cas de conflit armé.

Gains considérables
Actuellement, les FAR achètent de l’armement et des équipements conçus par des entreprises étrangères répondant avant tout aux besoins de leurs armées. Quand l’entreprise américaine «General Dynamics Land Systems» travaille sur la conception des chars Abrams, dont est équipée l’armée marocaine, les ingénieurs de cette entreprise répondent d’abord aux besoins techniques et tactiques exprimés par les militaires américains, auxquels seront destinés ces chars d’assaut en priorité. Ainsi, produire des armes localement permettra d’abord de répondre aux besoins opérationnels des militaires marocains, en prenant en compte les contraintes inhérentes à l’environnement et au climat dans lesquels ils évoluent. Une puissance militaire se doit de produire, au moins partiellement, son matériel militaire, qui doit être adapté aux besoins tactiques de ses troupes (exigences de terrain, de manœuvre), et ne pas être contrainte d’acheter du matériel «sur étagère», conçu et fabriqué par d’autres armées, selon leur doctrine et leurs propres besoins. Cela permettra aussi d’adapter et d’ajuster les systèmes d’armes produits en fonction de l’évolution de la menace pour mieux la contrer. Ce que font d’ailleurs brillamment les forces armées ukrainiennes qui innovent constamment et adaptent leurs armes, notamment les munitions rôdeuses, à l’évolution des défenses antiaériennes russes. Les militaires ukrainiens ont d’ailleurs fait part à plusieurs reprises de l’inefficacité de certaines armes fabriquées et livrées par des pays de l’OTAN, car n’étant pas adaptées au combat sur le théâtre des opérations en Ukraine.

Dans le contexte géopolitique régional et international de plus en plus instable et de relations de voisinage pour le moins tendues, le Maroc a accordé un budget à la défense en hausse dans le cadre de la Loi de finances 2024, s’élevant à 12,1 milliards de dollars (120 milliards de dirhams). L’éclosion d’une industrie militaire souveraine permettrait ainsi de reverser une partie de ce budget colossal à des entreprises marocaines ou étrangères qui viendraient s’implanter sur le sol marocain. De cette manière, cet écosystème industriel de défense embryonnaire pourrait se développer sur le modèle de l’industrie automobile, qui a vu des dizaines de PME venir se greffer aux deux principales usines de Renault et de Stellantis installées au Maroc.

Garantie de souveraineté
Cependant, la mise en place d’une industrie de défense nationale est avant tout un moyen pour renforcer sa souveraineté en matière de défense. C’est ce que souligne Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris : «Les industries de défense naissent le plus souvent à l’initiative des États en soutien d’une politique d’affirmation de leur souveraineté.» Selon ce chercheur, la première motivation des États pour bâtir une industrie d’armement n’est pas seulement d’accroître leur richesse. Pour Maulny, c’est avant tout un élément de base de leur sécurité. Car les pays non producteurs d’armement dépendent de la volonté d’autres pays pour leur approvisionnement, dans un contexte politique et économique international qui voit la planète impactée par une série de crises et de conflits à répétition ces dernières années.

Au début de la crise sanitaire, la plupart des pays se sont précipités pour acheter des machines de production de masques de protection. Même si les masques ainsi que les machines de fabrication de ce produit, devenu vital et stratégique, ne constituent pas en soi des objets rares ou précieux, la pression mondiale exercée sur les industriels produisant ce type d’articles a fait qu’il était quasi impossible de se les procurer. Sans parler de leurs prix qui se sont envolés. Le Maroc avait d’ailleurs réussi à gérer cette crise sanitaire de manière remarquable grâce à sa capacité de production très importante de masques qui lui avait permis de répondre aux besoins nationaux tout en exportant le surplus vers le marché français notamment. Une capacité de production stratégique qui avait été anticipée dès 2009 après l’épidémie de grippe A (H1N1), grâce à la création de l’Unité de fabrication des masques (UFM) relevant de la Gendarmerie Royale, qui a pu produire plus d’un million de masques chaque semaine.

En cas de conflit généralisé, on risquerait d’assister au même scénario : les grandes industries d’armement seraient sollicitées par les armées à travers le monde et il serait impossible pour elles de répondre aux besoins de tous. Les conflits de haute intensité consomment énormément de munitions et engendrent des pertes de chars, d’avions ou de pièces d’artillerie en grandes quantités. Les pays qui ne disposent pas d’une industrie de défense souveraine sont donc très vulnérables pour répondre à une agression armée étrangère. La guerre en Ukraine, qui a provoqué une course effrénée à l’armement en Europe, nous rappelle chaque jour que les États doivent plus que jamais compter sur leurs propres ressources pour faire face à la guerre.

Levier d’influence
Même si l’exportation des armes produites au Maroc pour des marchés extérieurs reste peu envisageable à court terme, le décret d’application n° 2.21.405 de la loi 10.20 relative aux matériels et équipements de défense et de sécurité indique clairement que l’exportation d’équipements militaires constitue un objectif de la mise sur pied de cette industrie de défense, en lui accordant plusieurs articles dans ce texte de loi.

Bien qu’il faille attendre un certain temps pour atteindre un niveau de production raisonnable en valeur et en volume, la production d’armement au niveau national permettra de réduire la facture colossale en devises que représentent les importations d’armes. En outre, elle constituera une opportunité pour exporter du matériel militaire vers des pays alliés sur le plan régional. La vente de matériel militaire et d’armes constitue une manne financière très importante pour les États qui ont investi dans une industrie militaire de pointe. Si le Maroc parvient à produire des équipements militaires performants qui répondent aux besoins pressants des forces armées du Sahel, notamment dans le secteur des drones, les commandes pourraient se succéder à un rythme soutenu.

Pour le directeur adjoint de l’IRIS, «vendre des armes, c’est aussi, pour le pays exportateur, vendre son influence sur la scène internationale et, pour le pays importateur, c’est acheter une garantie de sécurité.»
Vendre des armes à un pays allié, c’est lui transférer une partie de sa technologie militaire et ses propres capacités de défense. En payant le prix exigé, on lui donne les armes et les équipements pour se protéger. Mais ce qui distingue l’industrie d’armement des autres types d’industrie classique, c’est qu’en achetant du matériel militaire, l’État acquéreur est lié pour toute la durée de vie de ce matériel à l’État vendeur. Pour l’approvisionnement en pièces détachées et en munitions ou pour la modernisation et l’installation des mises à jour sur l’équipement acheté, le client est dépendant de la volonté de l’équipementier fournisseur, soumis, quant à lui, aux directives des autorités politiques de son pays.

«Quand on vend des chasseurs à un pays, c’est qu’on est suffisamment sûrs de la relation que l’on a avec lui pour s’engager dans une histoire commune de 25 ans.» Un haut responsable du ministère des Affaires étrangères sous François Hollande livrait cette confidence au magazine «Diplomatie» en 2018 pour confirmer cette doctrine française. Vendre des armes est donc un outil d’influence diplomatique considérable. Pour conclure des contrats de vente d’armes en Afrique, la France, mais aussi la Russie ou les États-Unis, n’hésite pas à impliquer toutes ses personnalités influentes : responsables politiques, hommes d’affaires et diplomates. Les armes sont, de surcroît, un outil d’influence encore plus déterminant dans des régions comme le Sahel, où les dirigeants sont sous la menace permanente de groupes terroristes ou de milices séparatistes fortement armées.

Projets secret défense
Les futurs projets de production d’armes et d’équipements militaires sur le sol marocain sont encore couverts d’un voile de confidentialité pour des raisons évidentes de sécurité. Néanmoins, on sait déjà d’après les déclarations du ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale, Abdellatif Loudiyi, que le Maroc va se lancer dans la fabrication des drones en collaboration avec des entreprises israéliennes. D’après des informations publiées par des médias israéliens, les systèmes d’armes concernés seraient des drones kamikazes de l’entreprise «Bluebird Aero Systems». Ainsi, en produisant des drones militaires sur son sol, le Maroc disposera d’une carte stratégique qu’il pourra utiliser pour servir et défendre ses intérêts.

La Turquie, renforcée par le succès de ses drones Bayraktar TB 2 sur les théâtres des opérations en Azerbaïdjan et en Ukraine, parvient à conclure un nombre important de partenariats stratégiques et commerciaux avec différents pays africains en échange de vente de ces drones. On parle même de «diplomatie des drones». La production d’armes et d’équipements militaires au Maroc est donc une opportunité pour renforcer le partenariat stratégique avec plusieurs de ses alliés en Afrique de l’Ouest. Ces pays ouest-africains pourront bénéficier d’un accès prioritaire à des équipements militaires conçus et fabriqués pour leurs besoins spécifiques, à des prix compétitifs par rapport à leurs fournisseurs traditionnels. D’autant que l’armement développé par l’industrie marocaine répondra aux mêmes besoins opérationnels des forces armées du Sahel qui évoluent dans un environnement et un climat similaires à ceux des provinces du sud du Royaume.


Souveraineté en matière de défense

La volonté de s’affranchir de la dépendance des acteurs étrangers a incité un grand nombre de pays de développer une industrie militaire souveraine. Cela a été le cas de la France en 1956 lorsqu’elle a souffert du manque de soutien militaire américain face à la menace d’intervention soviétique pour mettre fin à l’expédition franco-britannique sur le canal de Suez. Israël et l’Afrique du Sud ont, pour leur part, été soumis à des embargos sur les exportations d’armement en guise de sanction par la communauté internationale dans les années 60 et 70. Ce qui a finalement constitué un déclic pour ces deux pays afin de se doter d’une industrie de défense autonome.

Plus récemment, ce sont de nouvelles puissances émergentes comme l’Inde qui ont pris conscience de la nécessité d’acquérir une autonomie stratégique en matière de production d’armes et de matériel de guerre au regard de leurs intérêts stratégiques.