Pouvoirs
En Couv’. La Cyberguerre a commencé, quelles sont les armes du Maroc ?
Les États envisagent de plus en plus de privilégier des opérations de cyberattaques pour éviter des conflits armés plus difficiles à supporter sur le plan humain et matériel. Les cyberattaques se multiplient sur les intérêts vitaux du Royaume et il y a péril sur notre souveraineté numérique…
Dans son «Rapport d’Evaluation des cybermenaces en Afrique», publié en mars 2023, Interpol avance que le Maroc est le pays le plus touché par les cyberattaques visant les banques sur le continent. Mais plus alarmant encore, le Royaume a été la cible de groupes de hackers iraniens qui ont mené des opérations de cyberattaques depuis 2021, ordonnées par le pouvoir politique à Téhéran.
La menace de cyberguerre tend à devenir, selon les experts, la menace prégnante de la décennie à venir. Et le continent africain risque fort de devenir le terrain d’une guerre cybernétique farouche qui verra les forces cyber des armées africaines tenter de se défendre contre des attaques, souvent voilées, des cyberpuissances mondiales contre leurs intérêts.
La cyberdéfense : une urgence pour le Maroc et l’Afrique
Quel est l’état de la menace cyber en Afrique et quelle stratégie de défense doit être mise en œuvre afin de protéger les intérêts stratégiques du Royaume ? Ce sont des questions auxquelles ont essayé de répondre des experts et professionnels de la cybersécurité nationaux et internationaux lors de la 1re édition de la conférence MaTecc : «Maroc, terrain de confiance pour la cybersécurité», qui s’est tenue début juin à la Bibliothèque nationale du Royaume à Rabat. Cette conférence qui a été organisée par l’école High-Tech et l’association d’experts internationaux «Cybersecurity Advisors Network» a été l’occasion d’évaluer l’état de la menace cyber sur le plan régional et international. Et le diagnostic effectué est particulièrement inquiétant !
Pour l’année 2022, le nombre de cyberattaques ciblant des organisations en Afrique a largement dépassé celui de l’ensemble des attaques dans le reste du monde. Ainsi, c’est une moyenne de 1.848 attaques par semaine qui sont répertoriées en Afrique contre 1.164 dans le reste du monde. Et si l’Afrique est déjà le terrain favori des hackers, le contexte technologique et démographique régional ne risque pas de voir la tendance s’inverser. L’Afrique compte actuellement autour de 600 millions d’utilisateurs d’Internet. Ce qui correspond à 40% seulement de la population sur le continent.
Les pays africains, en parvenant à réduire progressivement les barrières d’accès à internet, vont connaître une augmentation considérable de personnes connectées mais aussi de PME et TPE, dont les systèmes d’information ne sont pas efficacement protégés contre les menaces cyber. On recense déjà une hausse importante du nombre d’actes de piratage et des menaces de sécurité informatique visant les entreprises et les organisations en 2022. Les prochaines années seront donc particulièrement cruciales pour le continent qui cristallise toutes les convoitises des grandes puissances mondiales dans la course aux ressources naturelles et aux métaux précieux dont regorgent les sous-sols des pays africains.
Et comme c’est déjà le cas au Sahel avec la lutte d’influence que se livrent la Russie et la France, d’autres pays risquent d’être le théâtre d’une guerre informationnelle entre puissances étrangères, qui passe à travers le cyberespace. Mais le risque majeur qui pèse sur la sécurité des systèmes d’information est d’une toute autre nature. Les cyberattaques à grande échelle visant les systèmes d’information d’infrastructures d’importance vitale d’un pays, tels que des banques, des opérateurs téléphoniques, des administrations publiques ou des sites militaires, représentent un danger beaucoup plus critique que les opérations de piratage de simples hackers. Car ces opérations qui relèvent de la cyberguerre ont pour but de porter un coup à l’économie d’un état adverse ou de perturber la bonne marche de ses services publics.
La cyberguerre, une alternative à la guerre conventionnelle ?
La première opération de ce genre a été la cyberattaque massive dont a été la cible l’Estonie en 2007 et qui a réussi à paralyser les systèmes d’information de plusieurs banques et services publics du pays tout en causant des coupures de courant durant plusieurs jours. Cette cyberattaque, qui a été attribuée à la Russie, a constitué un précédent dans les guerres et conflits entre pays. Pour la première fois de l’Histoire, un État attaquait frontalement les infrastructures vitales d’un autre pays en passant par le champ du cyber.
La Russie, qui voulait punir l’Estonie pour sa volonté politique de sortir de la zone d’influence de Moscou, avait trouvé là un mode d’action qui lui permettait de s’attaquer à cet État «rebelle», sans avoir à endosser la responsabilité de cette attaque et à faire l’objet d’une condamnation de la part de la communauté internationale. Car pour ce genre d’attaques, il est très difficile d’établir des preuves qui lient les groupes de hackers responsables des cyberattaques au gouvernement qui les a ordonnées.
À l’inverse de la cybercriminalité, qui concerne des attaques perpétrées par des hackers visant à extorquer de l’argent aux victimes ou à voler des données pour les revendre, la cyberguerre est l’œuvre de groupes de cybercombattants, formés et entraînés pour des opérations offensives à la solde d’un gouvernement, d’une armée ou d’un groupe terroriste.
Pour faire face à cette nouvelle arme destinée à déstabiliser les États adverses, les forces armées ont intégré la dimension cyber dans leurs capacités de défense. Ainsi, un certain nombre de pays qui considèrent le cyberespace comme un nouveau champ de conflictualité, se sont dotés de commandements ou d’unités spécialisées pour les opérations cybermilitaires. C’est le cas du «United States Cyber Command» américain ou de la redoutable unité israélienne 8-200 spécialisée dans la cyberguerre et le renseignement électronique (voir encadré). Les états-majors des armées les plus puissantes (USA, Russie, Chine, Royaume-Uni, Inde, France) ont tous intégré le domaine du cyberespace et du champ spatial aux autres branches conventionnelles des forces armées (terre, air et mer) car la guerre cybernétique a déjà commencé.
Des cyberpuissances qui se détachent
Néanmoins, il existe un écart abyssal de puissance entre les États dotés de cyber-capacités avancées et le reste des pays à travers le monde. En effet, le think tank ««International Institute for Strategic Studies», basé à Londres, a répertorié dans un classement publié en 2021 les pays considérés comme cyberpuissances. Dans ce cercle fermé, on trouve 15 pays seulement (voir infographie) qui possèdent des capacités aussi bien offensives que défensives leur permettant de mener une guerre dans le cyberespace. Et bien sûr, sans surprise, on ne trouve aucun pays africain dans ce classement dominé par les USA.
Par contre, l’Iran, qui a déjà été ciblé par une cyberattaque d’envergure qui a touché la centrale nucléaire de Natanz en 2010 et détruit une grande partie des centrifugeuses servant à développer le programme nucléaire de Téhéran, a considérablement développé ses capacités militaires cyber jusqu’à devenir de facto une cyberpuissance capable de mener des opérations offensives particulièrement destructrices contre ses adversaires.
Les programmes visant à développer des unités militaires chargées de mener les opérations de cyberguerre constituent la préoccupation majeure d’un grand nombre de pays en réponse aux prévisions alarmistes des experts. Durant la décennie à venir, les crises et les conflits vont probablement se multiplier. En cause, la rareté des ressources naturelles, les guerres pour l’exploitation de l’eau, la conquête des nouveaux territoires (pôle Sud et pôle Nord), les conflits autour des zones économiques exclusives et l’exploitation des richesses sous-marines.
Mais en même temps, les États auront de plus en plus de mal à assumer le coût de la guerre. Elle a un coût humain, matériel et logistique difficile à supporter. Avec des répercussions économiques et politiques très préjudiciables pour les pays engagés comme le montre le conflit en Ukraine : des infrastructures complètement détruites pour l’Ukraine, l’image et l’attractivité de la Russie compromises pour des années et le développement économique et social des deux pays mis de côté. C’est pour cela que les experts prévoient le recours de plus en plus fréquent aux opérations de guerre hybrides dans le futur et particulièrement les cyberattaques.
Face à ces menaces, le Maroc a-t-il les ressources humaines et les moyens nécessaires pour assurer sa cyberdéfense ? Avec la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information, le Royaume possède déjà son organisme militaire chargé de la cybersécurité et la cyberdéfense. Mais est-ce suffisant pour assurer une défense efficace contre un adversaire comme l’Iran, dont les cybercapacités sont bien plus développées que celles du Maroc ? D’autant que les impératifs de la guerre hybride nécessitent de se renforcer également en moyens de guerre informationnel et de contre-ingérence, qui utilise les médias électroniques et les réseaux sociaux pour porter le combat sur le champ des perceptions et manipuler l’opinion publique. Mais il semble que le Maroc a anticipé la résurgence de cette menace cyber en concluant un accord de coopération militaire avec Israël, englobant la cyberdéfense, qui lui permettra de profiter de l’expertise de pointe israélienne dans ce domaine.
Principaux commandements et unités de cybersécurité et cyberguerre dans le monde :
1–USA : ils ont deux principaux organismes chargés de répondre à la menace cyber.
United States Computer Emergency Readiness Team : service qui relève du département de la Sécurité intérieure des États-Unis, chargé de protéger l’infrastructure Internet des États-Unis en coordonnant la défense contre les cyberattaques et en y répondant.
US-Cybercom : un des onze commandements interarmés de combat des armées américaines spécialisé dans la cyberguerre, dont des cyberopérations offensives en soutien aux autres branches de l’armée américaine. Les effectifs des militaires de ce commandement dont l’identité fait l’objet de mesures élevées de confidentialité pourraient dépasser les 5.000 personnes.
2–Israël : l’unité 8-200 est l’un des secrets les mieux protégés de Tsahal. Cette unité formée en 1952 regroupe l’élite des militaires israéliens ayant des compétences poussées en codage et informatique, repérés dès le lycée. Elle constitue le plus important service de renseignement et de cybersécurité en Israël, car elle a les mêmes prérogatives que l’Us-Cybercom et la NASA réunis. L’unité compterait entre 5.000 et 7.500 membres. La majorité des fondateurs de start-up israéliennes spécialisées dans la cybersécurité sont issus de cette unité.
3–France : elle s’appuie comme les Etats-Unis sur 2 principaux services :
L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information : qui a en plus de sa mission de défense des systèmes d’information de l’État, une mission de conseil et de soutien aux administrations et aux opérateurs d’importance vitale.
Comcyber : est un commandement opérationnel, qui rassemble l’ensemble des forces de cyberdéfense du ministère sous une autorité interarmée. Face à la recrudescence de cyberattaques, l’armée française a prévu de passer à un budget de 1,6 milliard d’euros d’ici 2025 et étoffer les effectifs du Comcyber pour atteindre 4.000 cybercombattants.
Classement des cyberpuissances dans le monde
(selon le think tank «International Institute for Strategic Studies»
de juin 2021)

