Diplomatie
Maroc-Mauritanie : Les prémices d’un nouvel ordre régional
Les deux pays voisins travaillent actuellement pour la mise en place d’un réseau d’infrastructures communes, routières, électriques et même gazières. Trois nouveaux passages frontaliers terrestres, officialisés, ouvrent la voie à un vaste corridor économique.
Tout a commencé ce jour du 13 novembre 2020. Ce jour-là, les FAR ont mené une opération de sécurisation du passage frontalier El Guergarat rétablissant la libre circulation des personnes, des biens et des marchandises entre le Maroc, d’un côté, et la Mauritanie et les pays subsahariens, de l’autre.
La reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara, quelques semaines plus tard, a ouvert la voie à des initiatives d’envergure régionale. Depuis cette date, un nouvel ordre régional commençait à se mettre en place et prendre forme. Aujourd’hui, les choses se précisent encore plus.
Ce passage frontalier, équipé de technologie avancée en matière de contrôle douanier, connaît le transit d’une moyenne de 200 camions par jour, soit une moyenne annuelle de 70.000 véhicules de transport international routier. Ce qui en fait un point de passage économique vital et une artère principale pour les marchandises en direction des pays subsahariens, mais qui arrive bientôt à saturation.
Ce qui explique sans doute ce «passage à l’étape suivante» auquel l’on assiste depuis quelques semaines. Fin janvier, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, affirme, lors d’une séance de travail de la Commission des affaires étrangères à la première Chambre, que le Maroc veut faire de ce poste-frontière un «corridor stratégique» pour le transport terrestre.
«Nous voulons que le passage d’El Guergarat devienne un hub routier essentiel, d’autant que les accords de transport terrestre sont d’une grande importance», a-t-il déclaré à l’occasion de la présentation devant la Commission d’une quarantaine d’accords internationaux traitant notamment du transport terrestre.
Le Royaume s’emploie à signer plus d’accords de ce genre pour renforcer le rôle du passage en tant que corridor stratégique, a souligné le ministre, qui fait état «d’une dizaine d’accords bilatéraux signés avec des pays amis».
Deux semaines plus tôt, paraissait dans le BO du 16 janvier le décret n° 2899-24 du ministère de l’Équipement et de l’eau portant actualisation du réseau routier national, au titre de l’année 2024. On y apprend notamment que la RN3 relie Dakhla à Aghouinit sur 388 km, dont 132 km de piste.
Y est précisé également qu’une route provinciale, la RP 1401, relie Gueltat Zemmour à la frontière mauritanienne dans la direction de Bir Moghrein, sur un linéaire de près de 38 km (sous forme de piste). La route provinciale relie la RN1, dans la province de Oued Eddahab, aux frontières mauritaniennes en passant par Bir Anzarane, Glibat El Foula et Mijek, sur une longueur de 382,8 km, dont 119,2 de piste.
La localité de Mijek se trouve non loin des villes minières mauritaniennes de Zouerate et F’derik. Deux autres axes relient le Maroc à la frontière mauritanienne, la RP 1104 partant d’Aghouinit en direction du nord-ouest, sur près de 23 km de piste, et la RP 1106 partant également d’Aghouinit, mais vers le sud sur 96,3 km de piste.
Ce volet formel et légal a été complété, côté mauritanien, par un arrêté publié le 11 février par le ministre de l’Intérieur fixant 82 points frontaliers «bilatéraux» et «internationaux», dont trois nouveaux passages frontaliers «internationaux» avec le Maroc, le premier entre Bir Moghreine et Smara, le deuxième entre F’derik et Aousserd et un troisième un peu plus au sud, à Taoujil en face d’Aghouinit.
Dans la province de Dakhlat Nouadhbou, six points frontaliers internationaux, en comptant El Guergarat (point 55 km).
Fin de la zone tampon ?
Cela dit, officiellement, le Royaume est ainsi lié à son voisin du Sud, la Mauritanie, et au reste de l’Afrique de l’Ouest subsaharienne, par trois passages frontaliers terrestres : El Guergarat, opérationnel, Amgala (c’est ainsi qu’a été baptisé le passage entre Smara et Bir Moghreine), en cours d’achèvement, et le dernier entre Aousserd et F’derik, encore en projet.
Le 19 février dernier, une cérémonie a été organisée pour annoncer la prochaine mise en service du poste frontalier Amgala, dont l’existence a été officialisée des deux côtés. Le directeur provincial de l’Équipement à Smara, cité par la MAP, a annoncé que «l’avancement global de la réalisation de l’axe routier (RN17 et RN17B) reliant Smara à la frontière mauritanienne via les communes d’Amgala et Tifariti, sur un linéaire de 93 km, a atteint plus de 95%».
Amgala et Tifariti, faut-il le préciser, sont situées au-delà du mur de sécurité. Rappelons qu’avant 1976, Tifariti était une ville habitée par environ 7.000 habitants qui l’ont désertée à partir de cette date. Officiellement, «ce projet permettra de renforcer la liaison routière entre le Maroc et la Mauritanie dans l’optique de l’ouverture d’un second poste frontalier, d’autant plus qu’il mettra à la disposition des usagers de la route un axe routier de qualité».
Seulement, on sait que sur le plan économique, Bir Moghrein est une petite localité d’à peine 3.500 habitants, selon les estimations de 2023 (le dernier recensement de la population en Mauritanie remonte à 2000). L’intérêt est donc, pour le moment, mineur du point de vue économique.
Sur le plan politique, par contre, elle a une tout autre dimension. Ce qui vient à l’esprit en premier, c’est une autre manifestation de la «reconnaissance implicite et dans les faits» par la Mauritanie de la marocanité du Sahara. Tout comme c’est le cas pour d’autres projets d’infrastructure d’envergure, comme l’interconnexion électrique actée récemment entre les deux pays et le Gazoduc Afrique Atlantique.
En plus, et comme il a été déclaré officiellement, «cette route permettra également de promouvoir les activités économiques et le développement socioéconomique au niveau de la province, de créer des emplois, et de consolider la stabilité de la population dans les communes d’Amgala et Tifariti». Tout est dit. Le Maroc est en train de reprendre les activités civiles dans ces deux localités.
«Union du fer et de l’hydrogène»
Bref, en allant vers le sud à Zouerat, cet axe prend tout son intérêt et devient, du coup, économiquement rentable. Zouerat et F’direk étant deux villes minières voisines d’une population respective de 62.000 et 11.600 habitants (toujours selon les projections de 2023).
Les perspectives économiques sont encore plus larges dans le cas où, pour une meilleure rentabilité, le fer mauritanien, ou du moins une partie, extrait de cette zone, est exporté à partir du port le plus proche, soit Dakhla Atlantique. Ou, plus encore, si les deux pays décidaient de joindre leurs efforts pour le valoriser localement.
N’est-ce pas une «Union de l’acier et du charbon» qui a donné lieu à l’actuelle Union européenne. Qu’en sera-t-il d’une «union du fer et de l’hydrogène» dans un contexte où toute l’Afrique, qui plus est une zone de libre-échange (Zlecaf) en pleine construction ? Rappelons à ce propos que l’Onhym est l’un des actionnaires minoritaires de la SNIM (2,3%).
Cela d’autant plus que les deux localités, F’direk et Zouerat, seront desservies par le deuxième axe routier, en projet, passant par Aousserd et plus proche de Dakhla. On s’en doute bien, l’intérêt de ces deux axes routiers va bien au-delà de la Mauritanie, comme le souligne clairement la présidente de la commune d’Amgala, Fatima Sayeda, dont les propos ont été relayés par la MAP.
«La mise en place de cet axe routier s’inscrit en droite ligne avec l’Initiative Atlantique, lancée par S.M. le Roi Mohammed VI, qui vise à promouvoir l’intégration régionale en facilitant notamment l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique», a-t-elle souligné.
Cette initiative vise à ouvrir, en effet, un accès direct à l’océan Atlantique pour les pays du Sahel, le Mali, le Burkina Faso, le Niger ou le Tchad, qui sont enclavés. En facilitant cet accès via son territoire, le Maroc se positionne comme une passerelle logistique essentielle entre l’Afrique subsaharienne et les marchés mondiaux, augmentant ainsi son influence régionale.
Tout le monde en convient, ce projet à portée stratégique fait office d’un réel pont logistique entre le Maroc, la Mauritanie et le reste des pays africains, en vue de consolider davantage le développement économique tant à l’échelle régionale que continentale.
Ce premier axe routier, en attendant la concrétisation du second, marque également, comme précisé plus haut, l’intégration de la zone tampon dans ce projet structurant, renforçant ainsi la position du Maroc et son autorité sur son territoire et ses postes frontaliers.
C’est donc un nouveau maillage territorial, avec trois pôles Dakhla, Smara et Bir Anzarane, qui voit le jour, dont l’objectif économique est d’abord de réduire la pression sur le passage d’El Guergarat, dont le flux du transit des camions TIR a connu une hausse de plus de 180% en cinq ans, entre 2019 et 2024, et ensuite de réduire le temps de voyage entre le Maroc et les pays du Sahel.
Progressivement, un corridor commercial et économique est en train de se mettre en place, avec des produits agricoles et manufacturés et qui partent du Maroc vers le Sahel et les minerais et les matières premières qui sont exportés dans le monde via le nouveau port de Dakhla Atlantique.
Un corridor dont les infrastructures, qui prennent forme, vont assurer la stabilité et donc attirer l’investissement et assurer le développement. Soit une stabilisation globale de la région. Cela d’autant que sur le plan sécuritaire, une meilleure connectivité entre les pays de la région permet de surveiller plus efficacement les flux transfrontaliers, limitant les risques de trafics ou d’activités déstabilisatrices dans une zone historiquement sensible.
Ce qui implique aussi une coopération sécuritaire entre les pays de la région. Une donne que les récents changements politiques dans la région du Sahel favorisent largement.
D’autant plus que la plupart des élites des pays de cette zone sont formées au Maroc et que le Royaume, après un vaste programme de modernisation et de diversification de ses équipements militaires et la montée en puissance de ses capacités de défense, est en mesure d’assurer la sécurisation de ces axes routiers, avec une ample couverture aérienne aussi bien par drones que par satellites, tout comme il l’a d’ailleurs fait le 13 novembre 2020 pour El Guergarat.
Bref, c’est un nouveau repositionnement géostratégique pour le Maroc qui suscite de plus en plus les intérêts des puissances mondiales. Que ce soit les pays de l’Union européenne qui y voient un allié stratégique et stable et un facteur de stabilisation de sa frontière sud, ou les États-Unis pour qui Rabat représente une plateforme de l’Afrique, ou encore la Chine pour laquelle la stabilisation régionale est une opportunité pour étendre son influence sur la façade atlantique africaine.
Cela sans oublier un autre acteur régional, les Émirats arabes unis, dont de nombreux analystes évoquent une implication directe, principalement auprès de la Mauritanie, dans ces récents changements. En somme, nous sommes devant les prémices d’un nouvel ordre régional qui prend progressivement forme et dont l’étendue n’est pas encore entièrement dévoilée.
La prochaine Haute Commission mixte maroco-mauritanienne, annoncée pour ce mois de mars à Nouakchott, nous en révélera peut-être davantage de détails.
Terrorisme comme élément de freinage
Au moment où le corridor économique sahélo-atlantique prend progressivement forme, le Maroc devient la cible de complots terroristes. Au début de l’année, des camionneurs sont attaqués au Mali, et ce n’est d’ailleurs pas la première fois, et puis, quelques semaines plus tard, une cellule terroriste a été démantelée, dans les environs de Casablanca, juste avant de passer à l’acte.
La semaine dernière, un autre réseau terroriste a été neutralisé, dont les membres dispersés dans plusieurs villes étaient sur le point de perpétrer un acte extrêmement dangereux. Les enquêtes poussées du BCIJ ont établi un lien direct entre ces groupes et l’organisation terroriste Daech au Sahel.
Des armes découvertes dans une cache située dans la province d’Errachidia sont enveloppées dans des journaux maliens et parmi les membres du réseau – qui agit sous l’autorité du Libyen Abderrahmane Assahraoui – figure un ressortissant algérien. Les armes et les équipements saisis ont été fournis et expédiés par ce haut responsable, d’origine libyenne, de Daech dans la région du Sahel.
Ceci explique, encore une fois, l’urgence de la mise en place d’infrastructures de communication dans cette zone pour à la fois lutter contre le terrorisme et contrôler les trafics d’armes et d’autres marchandises prohibées.

