Diplomatie
Géostratégie : Pourquoi le Maroc a définitivement tourné le dos à l’UMA
Lancée à Marrakech il y a 36 ans, le Royaume a perdu progressivement d’intérêt pour l’UMA. Les défis auxquels il fait face, ses ambitions et ses stratégies de développement dépassent largement ce cadre. Sans parler des tensions persistantes avec l’Algérie.
Selon les données révélées par la troisième enquête nationale sur le lien social réalisée par l’Institut royal des études stratégiques (IRES), les Marocains se considèrent d’abord «musulmans», ensuite «marocains», puis arabes et en quatrième position «maghrébins» et «africains ensuite».
Le rapport de l’enquête, qui vient d’être publié, révèle «une vocation au cosmopolitisme : Maghreb, Afrique, monde. Ces repères identitaires extranationaux ont, par ailleurs, connu un rebond remarquable entre 2011 et 2023». Aujourd’hui, les Marocains se considèrent, si l’on ose dire, «plus Maghrébins» et «plus Africains», mais, de point de vue identitaire, ils se réfèrent moins à l’Islam et à l’arabité.
Le Maghreb est pour ainsi dire fortement présent dans l’esprit des Marocains, mais sans doute seulement d’un point de vue géographique. La réalité est que, 36 ans jour pour jour après la proclamation de l’UMA, l’idéal maghrébin s’éloigne d’année en année.
Si, il y a encore une vingtaine d’années, l’UMA était une option stratégique au point de l’inscrire clairement dans le préambule de la Constitution de 2011, «le Royaume du Maroc, État uni, totalement souverain, appartenant au Grand Maghreb, réaffirme ce qui suit et s’y engage : œuvrer à la construction de l’Union du Maghreb, comme option stratégique (…)», il a dû revoir ses priorités, surtout depuis les dix dernières années.
Il y a eu beaucoup de changements. Pour des raisons inhérentes pour certaines aux statuts mêmes de l’organisation, dont les décisions sont prises au niveau du Sommet des Chefs d’État – lequel ne s’est plus réuni depuis 1994 – ainsi que pour d’autres raisons liées au différend sur le Sahara marocain, l’UMA a été complètement paralysée depuis. Cela d’autant plus que sur les 37 accords et traités de l’UMA, à peine 8 ont été ratifiés par l’ensemble des cinq pays.
La dernière initiative de relancer un Maghreb sans le Maroc, projet auquel s’opposent catégoriquement la Mauritanie et une partie du pouvoir en place en Libye, n’arrange évidemment pas les choses et sonne définitivement le glas de cette organisation régionale. Et ce, bien que, sur le plan institutionnel, le projet est toujours là et un nouveau secrétaire général vient à peine d’être nommé.
Toujours est-il, depuis mars 2024, lors du Sommet du gaz, le voisin algérien a décidé de créer une structure alternative au Maghreb, avec la Tunisie et une faction libyenne.
Une première réunion au niveau du sommet a été tenue dans la foulée et un deuxième sommet est programmé pour le mois d’avril prochain. Le Royaume, flairant sans doute ce genre de revirements, a décidé de lever le pied depuis une décennie, œuvrant à renouer avec ses racines africaines.
C’est ainsi qu’il y a eu plusieurs tournées royales africaines et la signature de plus de 1.000 conventions et accords de coopération avec les pays du continent. Un processus qui s’est poursuivi par la réintégration du Maroc dans l’UA, en 2017, et puis sa demande tout juste après d’adhérer à la Cédéao.
Redéfinition des priorités
Aujourd’hui, les deux initiatives phares lancées par le Royaume, le Gazoduc Afrique Atlantique et l’Initiative Sahélo-Atlantique s’inscrivent dans un espace régional bien plus vaste, et ses rapports avec la Mauritanie se sont améliorés de manière fulgurante ces dernières années.
Les deux pays sont aujourd’hui connectés par trois passages frontaliers, une interconnexion électrique et bientôt gazière, en plus des liaisons télécom, et s’apprêtent à s’engager dans des projets encore plus vastes dont la dimension sera sans doute annoncée lors de la Haute commission mixte qui aura lieu très prochainement.
L’observateur attentif aura noté cet éloignement ouvertement manifeste entre les pays composant l’UMA. Ce qui est somme toute attendu, l’Algérie a toujours œuvré pour imposer une UMA de fait à six, depuis le premier mandat de Bouteflika.
Aujourd’hui, les tensions entre les deux pôles de la région, le Maroc et l’Algérie, sont au point où certaines études sérieuses, comme celle publiée récemment par Oxford Analytica, concluent que «les tensions entre le Maroc et l’Algérie ne montrent aucun signe d’apaisement, bien que les deux parties aient cherché à éviter la guerre». Et d’ajouter, «la possibilité d’un conflit direct reste modeste, mais plusieurs facteurs pourraient accroître ce risque dans les années à venir».
Il faut dire que si l’UMA promettait un marché commun de près de 100 millions de personnes, les échanges commerciaux entre les pays membres n’ont jamais décollé. En 2025, le commerce intra-maghrébin représente moins de 5 % du total des échanges des pays membres.
La récente décision algérienne de rompre toute forme de relation avec le Maroc, y compris la domiciliation bancaire, a fait que le commerce direct a été stoppé net. Il faut désormais pour les deux parties passer par un pays tiers pour échanger, à une échelle réduite, les marchandises.
Pour le Maroc, qui a développé des accords de libre-échange avec l’UE, les États-Unis et des partenaires africains, l’UMA n’offre plus d’avantage économique significatif face à ces alternatives. Selon certains analystes, face au blocage maghrébin, le Royaume a redéfini ses priorités.
Il a renforcé son ancrage atlantique et s’est imposé comme un acteur clé en Afrique subsaharienne via des investissements (banques, télécoms, phosphates) et des initiatives comme l’accès des pays du Sahel à l’Atlantique. «Ces axes offrent des retombées immédiates et alignent le Maroc sur des dynamiques globales, loin des ambitions régionales avortées de l’UMA», note-t-on.
De même que, souligne-t-on, «les récentes initiatives maghrébines, comme les réunions Algérie-Tunisie-Libye en 2024, ont délibérément écarté le Maroc, renforçant le sentiment que l’UMA, même réactivée, pourrait se faire sans lui ou contre ses intérêts.
Cela pousse Rabat à se désintéresser d’une structure où son influence est contestée». Ainsi, et dans un contexte géopolitique global, aujourd’hui, le Maroc capitalise sur des alliances solides, avec notamment la reconnaissance par plusieurs pays de sa souveraineté sur le Sahara, ses partenariats militaires avec Israël post-accords Abraham, entre autres, et sur des enjeux comme la sécurité énergétique ou la lutte contre le terrorisme, où l’UMA n’a aucun rôle.
Bref, l’organisation ne répond plus aux défis actuels auxquels le Royaume fait face. Ses intérêts et ses ambitions vont bien au-delà.
Un momentum raté
Il y a deux décennies, le gaz algérien aurait pu contribuer à un rapide décollage industriel marocain. Aujourd’hui, le Royaume est lui-même en passe de devenir exportateur d’énergie sous forme d’hydrogène vert et des dérivés.
Le marché algérien aurait pu, il y a quelques années, devenir un grand débouché pour les produits marocains, aujourd’hui la Zlecaf ouvre bien des marchés plus dynamiques, des économies diversifiées aux besoins multiples, mais surtout avec des niveaux de croissance élevés.
Il y a une quinzaine d’années, l’un des projets les plus intégrés que les deux pays auraient pu envisager aurait pu être l’exploitation commune de la mine de fer de Gara Jebilet avec la possibilité de créer une industrie de l’acier facilement exportable, ou encore la production de l’ammoniac à des coûts très compétitifs et donc des fertilisants pour valoriser les vastes terres agricoles algériennes.
Ce sont des projets auxquels le Maroc n’a pas renoncé, il a seulement changé de partenaires. Il va produire son ammoniac localement, et même de l’acier.
Le Maroc aurait pu, et cela avait été sans doute envisagé, s’appuyer sur le marché algérien pour développer son tourisme. Là encore, sans ce marché, aujourd’hui en perte de pouvoir d’achat, le Royaume est devenu la première destination touristique africaine.
On pourrait multiplier à souhait les exemples, mais le fait est que le Royaume a pu décoller économiquement sans avoir besoin de zone de libre-échange maghrébine, de l’union douanière ou encore de marché commun qui devait consacrer l’intégration des économies maghrébines et qui devait être opérationnel depuis déjà plus de deux décennies.