Diplomatie
En Couv’. Partenariats : Dix ans après, retour sur investissement
Dans les années 2014-2016, le Souverain a effectué une série de visites officielles dans plusieurs pays. Des visites au cours desquelles des partenariats stratégiques ont été conclus. Ces accords sont aujourd’hui en train de porter leurs fruits. Analyse.
Chine, Inde, Russie, Brésil, Nigéria, les pays du CCG… Hormis les quatre premiers qui forment l’ossature des BRICS, rien en particulier ne relie ces pays et groupements de pays. Pour le Maroc, le lien est important.
Il y a une dizaine d’années, entre 2014 et 2016 (un peu plus tôt pour le Brésil, en 2004), le Souverain a effectué des visites officielles dans ces pays au cours desquelles des accords de partenariats stratégiques ont été signés.
Entre la Chine qui vient de dépasser le seuil des 10 milliards de dollars d’investissements, principalement dans l’automobile et les EnR, l’Inde qui annonce un deuxième projet dans l’industrie de défense, la Russie avec un nouvel accord de pêche qui vient de démarrer et des perspectives plus ambitieuses, le Brésil dont le fleuron de l’industrie aéronautique, Embraer, envisage une implantation industrielle au Maroc…, le Royaume est pour ainsi dire en train de récolter les fruits de cette ouverture et de sa diplomatie économique en général.
Avec le Nigéria, le projet d’intégration régionale devrait connaître au courant de cette année la décision d’investissement, ultime étape, avant le lancement du projet du gazoduc AAGP. Pour ce qui est des pays du Golfe, pour ne citer que ces deux cas, l’émirati Taqa et le saoudien Acwa sont aujourd’hui pleinement investis dans deux chantiers majeurs du décollage économique du Royaume : les énergies renouvelables et l’hydrogène vert.
Pour rappel, comme lors des tournées royales en Afrique un peu plus tôt, le modèle marocain était déjà fondé sur une mécanique bien rodée. À chaque déplacement royal, le Souverain est accompagné d’une forte délégation composée de ministres, de responsables des grands organismes publics et de hauts représentants du secteur privé.
À chaque fois aussi sont signés des dizaines d’accords ou de conventions de partenariat dans tous les domaines : politique, sécuritaire, économique, social, culturel et parfois même cultuel. Ce ne furent pas de simples exercices diplomatiques, mais le catalyseur d’un repositionnement global que le Maroc connaîtra près d’une décennie plus tard.
Ce qui ressort, en effet, de l’ensemble de ces visites, c’est la cohérence d’une stratégie. La coopération triangulaire prend tout son sens. Une véritable inflexion géoéconomique du Royaume. Autant de concepts pour décrire un changement de dimension. L’économie d’abord semble avoir été le crédo de cette nouvelle politique d’ouverture.
Nouveau positionnement
Précédée des années plus tôt d’une série de visites dans de nombreux pays africains avec des centaines d’accords et de conventions de partenariats, la nouvelle orientation de la diplomatie nationale qui commence à s’ouvrir sur les puissances émergentes, les BRICS notamment, dans l’objectif de nouer des partenariats de nouvelle génération, s’avère concluante.
Pour schématiser, chaque visite royale a planté des graines (accords, protocoles, commissions conjointes, mémorandums…) dont les fruits sont aujourd’hui en phase de récolte. C’est ainsi que le Maroc a su ériger, en l’espace d’une décennie, un modèle de hub multidimensionnel capable de capter des flux d’investissements directs étrangers de haute technologie et de sécuriser ses besoins stratégiques en énergie, en matières premières et en ressources alimentaires.
Les chiffres le confirment. Cette année, le Royaume a réalisé un record historique des IDE, avec un montant inédit de 56 milliards de dirhams.
Aujourd’hui, l’impact de cette stratégie se manifeste, entre autres, par l’émergence d’écosystèmes industriels de pointe, une intégration renforcée dans les chaînes de valeur mondiales et une influence diplomatique accrue sur l’axe Sud-Sud.
Ce qui, au passage, lui a permis de repositionner ses relations avec les alliés historiques qui le voient aujourd’hui sous un autre œil. L’intérêt que portent la France, l’Espagne ou encore l’Allemagne et, tout récemment, l’Italie, est complètement différent de celui d’hier. Ces pays découvrent un ancien allié sous une nouvelle perspective.
Les relations consolidées avec l’Afrique et avec des pays émergents de l’Asie font désormais du Maroc un intermédiaire stratégique attractif pour les puissances occidentales.
La preuve : en octobre 2024, plus de 10 milliards d’euros d’investissements ont été engagés suite à des accords signés en présence du président Macron lors de sa visite dans notre pays, portant notamment sur l’énergie verte, les nouveaux écosystèmes industriels, les infrastructures durables et la projection commune vers l’Afrique. Puis, dans l’année qui suit, deux autres investissements d’envergure dans l’aéronautique.
L’Allemagne, elle, considère désormais le Royaume comme une alternative pour la relocalisation d’une partie de son industrie automobile, tout comme elle voit en lui un futur fournisseur de l’énergie verte. L’Italie classe le Royaume parmi ses quatre marchés prioritaires, et y voit «un pôle d’attractivité économique».
La Belgique entend explorer les opportunités d’investissement que le pays offre particulièrement dans les provinces du Sud. Et la liste est longue. Outre-Atlantique, les États-Unis viennent d’annoncer que face à la conjoncture actuelle, ils ont approché l’OCP pour sécuriser une partie de leurs approvisionnements en engrais et donc assurer leur sécurité alimentaire.
Pris séparément, ces indices renseignent sur la santé de l’économie nationale, son potentiel et sa capacité à tirer avantage des crises. Ensemble, ces indices indiquent une tendance de fond, un changement majeur qui est en train de transformer tout le pays et le propulser en avant. Un changement qui a commencé, lentement, depuis la mi-2000 et s’accélère aujourd’hui.
Un indicateur en dit long : alors qu’en 2000 les produits de «technologie moyenne» (pièces mécaniques, composants électriques, voitures) ne représentaient que 9,1% des exportations, ils ont atteint 46,2% en 2023.
Basculement structurel
En effet, depuis la mi -2000, le Maroc s’était déjà engagé dans une politique industrielle active, axée sur les exportations, attirant des investissements directs étrangers massifs dans des secteurs à haute valeur ajoutée. C’est ainsi que le pays a réussi à diversifier son économie au-delà du phosphate, en développant des écosystèmes industriels performants : l’automobile, l’aéronautique, la logistique…
Cela s’est traduit par une montée en gamme technologique. La part des produits de «technologie moyenne» dans les exportations a explosé. Un basculement structurel majeur. Cette transition montre que le pays ne se contente plus d’assembler, mais fabrique des composants critiques.
Cette stratégie ne s’est pas limitée à attirer des usines isolées, mais à créer des «écosystèmes» où les grands donneurs d’ordre sont entourés de fournisseurs de rang 1, 2 et 3. Ce qui favorise l’intégration locale et réduit la dépendance aux composants importés. Cela a bien fonctionné pour l’automobile.
Le Royaume est en train de dupliquer la même stratégie, mais avec une deuxième montée en gamme, qui se traduit par l’implantation d’un écosystème de l’industrie chimique de pointe: les batteries, les énergies renouvelables et l’hydrogène vert, l’industrie militaire, l’industrie ferroviaire, entre autres secteurs hautement technologiques, bénéficiant justement du transfert de technologie de pays comme la Chine, l’Inde, la Turquie, et même la Corée du Sud.
Cela en plus bien sûr de ses traditionnels partenaires européens et américains pour ce qui est notamment de l’aéronautique.
Avec le récent conflit au Moyen-Orient, les projecteurs sont, de nouveau, braqués sur le Royaume, mais en tant que hub logistique stratégique pour les énergies fossiles, le pétrole et le gaz, à l’image des Pays-Bas en Europe et de Singapour en Asie.
Des pays non pétroliers, mais qui se trouvent au cœur de la chaîne de valeur mondiale des hydrocarbures. La prochaine mise en service du port de Nador West Med, à vocation énergétique, conforte davantage ce nouveau rôle.
Tout cela montre que cette tendance profonde, objet d’une vision élaborée des années plus tôt, est en train de prendre forme. Or, comme le soulignent les analystes économiques, «en diplomatie économique, la stabilité est la monnaie la plus précieuse». Justement, ces visites au plus haut niveau de l’État ont envoyé un signal de confiance à long terme.
Les multinationales et autres acteurs économiques ne choisissent pas le Maroc seulement pour ses coûts (il présente d’ailleurs le niveau du SMIG le plus haut de sa région), mais parce que les accords signés il y a dix ans sont respectés et amplifiés aujourd’hui.
Ouverture multidimensionnelle
Les mêmes analystes indiquent que le Maroc permet aux grandes entreprises de mettre en place une organisation de la chaîne d’approvisionnement de type «production en un lieu, rayonnement sur trois continents».
Ce qui revient à concevoir dans les centres de R&D européens, et même de plus en plus marocains, fabriquer dans les usines marocaines, expédier vers les marchés européen, mais aussi africain, grâce à la Zlecaf, et même nord-américain.
On l’aura noté depuis quelques années, le Maroc se positionne non plus comme un simple exportateur de matières premières et de produits agricoles, mais comme un hub de connexion entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie et les Amériques, capitalisant sur sa géographie et sa stabilité pour monétiser.
On ne cesse de mettre en avant l’accord d’association avec l’UE et l’ALE avec les États-Unis comme tremplins pour les entreprises chinoises vers ces pays. Il faut souligner aussi qu’à compter du 1er mai, les entreprises européennes basées au Maroc peuvent accéder au marché chinois avec zéro droits de douane ainsi qu’au marché africain.
La stratégie de diversification initiée par le Souverain, il y a un peu plus d’une dizaine d’années, a permis au Royaume de s’extraire de sa condition de partenaire périphérique de l’Europe pour devenir un acteur central de la géoéconomie régionale et même mondiale.
L’impact de ces visites se lit aujourd’hui dans les chiffres record des exportations industrielles (automobile, aéronautique, chimique… et demain militaire), dans la résilience de l’approvisionnement en matières premières et produits alimentaires et dans l’ambition d’un gazoduc qui promet de redessiner la carte énergétique de l’Afrique de l’Ouest.
En définitive, si les années 2010-2016, plus particulièrement la période 2014-2016, étaient celles de la prospection et de la signature, les années 2020 sont celles de la réalisation.
L’essor industriel actuel du Maroc n’est pas un accident de parcours, mais le résultat d’une stratégie de diplomatie économique initiée il y a plus d’une décennie. Cette ouverture du Maroc a marqué un tournant historique : le passage d’une dépendance traditionnelle à l’Europe à une ouverture multidirectionnelle.

