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Diplomatie

Arabie saoudite, Qatar, Turquie, Iran, les puissants concurrents du Maroc

Ouvertures en masse des lieux de culte, formation des prédicateurs, actions caritatives…, les concurrents directs du Maroc en Afrique font jouer leur manne financière considérable. Le résultat n’est pas pour autant garanti.

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Il y a encore quelques années, l’influence du Maroc en Afrique était à rudes épreuves. Ses concurrents directs disposent de moyens, principalement financiers, considérables et naviguaient dans un contexte plutôt favorable.

Aujourd’hui, la donne a changé. L’Arabie saoudite a connu une révolution à proprement parler en termes de la place et du pouvoir de la religion dans la société.

Les Frères musulmans, soutenus par le Qatar et la Turquie, se trouvent à l’étroit après l’échec du soi-disant «Printemps arabe». Ici et là, l’organisation et certaines de ses antennes sont décalées «organisations terroristes», y compris par les États-Unis.

Le récent conflit au Moyen-Orient aura sans doute un impact décisif sur l’influence chiite iranienne, à travers ses proxys, déjà faiblement implantés dans certains pays de l’Afrique. Pendant ce temps, le modèle de l’islam tolérant marocain gagne en crédibilité et en notoriété.

D’autant que le Royaume peut aujourd’hui faire montre d’un savoir-faire unique dans la région en matière de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme.

Ce qui lui a valu d’ailleurs, entre autres, d’accueillir le siège du Bureau Programme de l’ONU pour la lutte contre le terrorisme et la formation en Afrique (ONUCT).

C’est pour dire que le Maroc joue un rôle décisif aussi bien du point de vue civilisationnel, sécuritaire et de développement, mais son action reste sous-financée face à des concurrents qui, eux, mesurent leur influence en milliards de dollars, ou même en armes dans le cas de l’Iran.

Voici ce qu’il en est aujourd’hui.

Après le wahhabisme, changement de stratégie
Contrairement au Maroc, l’influence religieuse de l’Arabie saoudite en Afrique est relativement récente. Surtout en Afrique de l’Ouest. Sa première implantation date de moins d’un demi-siècle.

C’est en réponse à une initiative égyptienne datée des années 1970 visant à soutenir la coopération arabo-africaine que l’Arabie saoudite a fait ses premiers pas en Afrique.

De plus, le pays, avec d’autres États arabes du Golfe, a soutenu des groupes politiques islamistes afin de lutter contre le communisme et d’accroître leur influence en Afrique. Cette présence politique et économique a été importante, notamment au Maghreb, au Sénégal et en Côte d’Ivoire, avant d’atteindre d’autres pays.

Son modèle repose sur deux piliers, institutionnel et financier. Au début de son implantation et jusqu’à tout récemment, le wahhabisme s’est appliqué surtout à contrer l’existant : le soufisme principalement, donc l’influence marocaine, mais aussi dans une moindre mesure le chiisme.

En plus de la construction massive des mosquées et institutions d’apprentissage du Coran via la Ligue islamique mondiale (Rabita), ou même sous le parapluie de l’ISESCO, et l’appui financier des fonds d’État directs.

En parallèle, l’Université islamique de Médine, principal instrument du prosélytisme wahhabite, accorde des milliers de bourses d’études et forme des générations d’imams africains.

Ces derniers, une fois leur cursus terminé et chargé d’un islam rigoriste et souvent étranger aux traditions locales, sont renvoyés chez eux officier dans les mosquées et institutions financées par l’Arabie saoudite.

Depuis sa création au milieu des années 1960, cette institution a formé plus de 18.000 imams et prédicateurs issus de l’Afrique subsaharienne. Elle compte actuellement plus de 5.000 étudiants issus de ces pays, soit plus de 25% de l’effectif total.

L’Afrique de l’Ouest et du Sahel, soit des pays comme le Nigéria, le Sénégal, le Mali, le Ghana…, est la région la plus ciblée. Les pouvoirs religieux saoudiens procèdent également, régulièrement, à la distribution du Coran, dans l’édition «Hafs», beaucoup moins adaptée au contexte linguistique du continent.

Il n’en reste pas moins que, selon une analyse publiée par Middle East Policy en 2018, «le wahhabisme saoudien a profondément transformé le paysage islamique africain en Afrique de l’Ouest et de l’Est, déstabilisant des traditions soufies séculaires au Mali, au Sénégal, en Somalie, au Niger».

Cependant, ces derniers temps, «le soft power saoudien souffre d’une image de plus en plus liée à l’exportation du djihadisme».

Or, selon certains analystes, le passage de l’Arabie saoudite d’un prosélytisme wahhabite agressif à une stratégie d’investissement pragmatique sous la bannière de la «Vision 2030» est de nature à modifier en profondeur la dynamique de la présence saoudienne dans les pays africains.

Ce positionnement s’est accompagné, dernièrement, d’une diversification des outils d’influence. Il s’agit, entre autres, de co-investissement économique, des infrastructures et de la diplomatie culturelle.

Rappelons en ce sens que lors du New Africa Summit de Riyad, en novembre 2024, l’Arabie saoudite a fait part de son intention de mobiliser 41 milliards de dollars d’investissements pour les pays de l’Afrique subsaharienne.

Une démarche qui vise à substituer donc le levier économique au levier religieux, au moment où la réputation du wahhabisme est en déclin.

Cela d’autant plus que l’Arabie saoudite tire déjà privilège de son statut de centre de gravité spirituel du monde islamique grâce à la gestion du pèlerinage.

Cette nouvelle politique couplée à des coups d’investissements d’envergure représente un défi pour le modèle marocain de l’Islam «du juste milieu» qui tire sa supériorité de son caractère tolérant et respectueux des traditions locales, face au rigorisme saoudien perçu comme exogène.

Les «Frères musulmans», la main visible du Qatar et de la Turquie

Selon une enquête publiée par «Les clés du Moyen-Orient», en 2024, «la Turquie a considérablement renforcé sa présence en Afrique depuis le début des années 2000, sous l’impulsion du gouvernement de l’AKP (Parti de la justice et du développement)».

Elle s’est positionnée comme une puissance moyenne émergente offrant une «troisième voie» aux pays africains, alternative aux acteurs traditionnels (Occident, Chine, Russie) ou aux pays du Golfe. D’après la même enquête, la stratégie de la Turquie «est multidimensionnelle : diplomatique, économique, humanitaire, éducative, religieuse et, plus récemment, sécuritaire et militaire».

Diplomatiquement, la Turquie a multiplié ses ambassades (de 12 en 2002 à plus de 40 aujourd’hui) et a noué des partenariats avec l’Union africaine. Sur le plan religieux, avec le Qatar, la Turquie est le principal soutien actif de l’Organisation des Frères musulmans.

D’après plusieurs analystes, après l’échec du «Printemps arabe», à partir de 2013, la résilience des Frères musulmans en Afrique «ne s’explique pas sans le soutien massif de la Turquie et du Qatar.

Ces deux pays forment un axe géopolitique majeur, qui utilise l’organisation comme un levier d’influence pour étendre leur propre puissance».

Dans un rapport sur les Frères musulmans publié dernièrement en France, le Qatar est décrit comme «le principal bailleur de fonds des Frères musulmans».

Quant à la Turquie, elle fait de son soutien à la mouvance des Frères musulmans un axe central de sa politique étrangère.

D’une manière générale, l’organisation est fortement présente en Afrique du Nord, dans la Corne d’Afrique son influence politique et institutionnelle est modérée. L’implantation de l’organisation est jugée «limitée, mais croissante en Afrique de l’Ouest et du Sud». Elle est moins structurée dans cette région où dominent les confréries soufies, principalement «Tidjane/Tijania» et «Mouride».

Là où ils sont présents, les Frères musulmans opèrent via des réseaux associatifs, éducatifs et des diasporas, souvent moins politisés que dans le Nord. L’organisation privilégie une politique d’«entrisme», dans la plupart des cas à travers des entités locales autonomes (partis politiques, ONG et écoles) qui partagent leur idéologie et adhèrent à leur slogan «l’islam est la solution».

Quant aux deux soutiens de l’organisation, ils adoptent deux stratégies distinctes, mais complémentaires. L’action de la Turquie est institutionnelle, structurée et politique.

Elle est centrée sur des agences d’État comme la Diyanet et l’Agence de coopération et de coordination turque (TIKA), qui agissent en complémentarité l’une avec l’autre ainsi que sur le réseau éducatif de Fethullah Gülen, récupéré par l’État.

Son influence repose sur l’exportation d’un modèle d’islam modéré et des alliances avec les élites locales. Diyanet agit en construisant des mosquées et en finançant des projets éducatifs visant à ancrer une interprétation modérée de l’islam (sunnite hanafite) dans la région.

De son côté, le soft power du Qatar est financier, flexible et diffus, principalement via des ONG comme Qatar Charity et des fondations. Son influence s’appuie sur le financement de projets massifs (mosquées, écoles) qui créent des dépendances et des réseaux de clientèle.

Parallèlement, le Qatar accorde des bourses d’études dans des universités islamiques qui permettent de former des cadres religieux qui diffuseront, à leur retour, une vision de l’islam alignée sur celle des Frères musulmans.

Chiisme, l’infaillible stratégie des proxys
À l’opposé de la Turquie, dont la politique africaine est de récente date – elle coïncide avec l’accès au pouvoir de l’AKP –, l’Iran a tenté, dès le lendemain de la révolution de 1979, de mettre son pied dans le continent. Le pouvoir chiite iranien s’est cependant heurté à un défi de taille.

La population musulmane en Afrique est majoritairement sunnite, avec une prédominance du soufisme, principalement en Afrique de l’Ouest. Les mollahs ont donc entrepris de mettre en place une stratégie basée sur trois piliers.

Surfer sur la tendance soufie, déjà très ancrée dans la région, pour propager le chiisme, tenter d’exporter la révolution iranienne dans des sociétés où la démocratie fait souvent défaut et surtout exploiter le sentiment antiaméricain et anti-Occident en général. La formule a pris au Nigeria, qui a vu la naissance, au début des années 80, du premier proxy iranien en Afrique, le Mouvement islamique du Nigéria (MIN).

À mesure qu’il gagnait en popularité, le Mouvement encourageait les échanges éducatifs, permettant à des étudiants de fréquenter l’université Al-Mustafa.

Une institution liée à l’unité d’élite du Corps des Gardiens de la Révolution chargée des opérations extérieures «La Force Al-Qods», lit-on dans une enquête publiée par The Africa Report.

En 2025, l’université Al-Mustafa était présente dans au moins 17 pays du continent, du Sénégal à la Tanzanie, en passant par l’Afrique du Sud, et dans tout le Sahel, selon d’autres sources médiatiques.

Le MIN a, entre-temps, été interdit. Comme tous les autres proxys de l’Iran, le mouvement s’est doté d’une «autorité suprême», et a entrepris de déployer un activisme religieux qui dissimule une branche paramilitaire dont les rangs sont renforcés par le recrutement de jeunes désabusés.

N’empêche que, selon certaines études, le MIN a joué un rôle déterminant dans la diffusion de son idéologie pro-iranienne dans la région du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest.

Le Hezbollah a pris le relais, s’appuyant sur une forte communauté libanaise établie en Afrique. Il est connu pour recruter et opérer activement en Sierra Leone, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, entre autres pays. En plus de ce côté activité, qui comprend également entrainement militaire et fourniture des armes, l’Iran a adopté pratiquement le même modèle que l’Arabie saoudite : financement, formation et construction des écoles.

Bref, selon plusieurs analystes, contrairement à l’Arabie saoudite, et même la Turquie, dont l’action est d’abord religieuse et accessoirement économique, l’Iran, lui, est considéré comme «une menace géopolitique directe» (le cas du Polisario en est un exemple concret). La dimension religieuse chez l’Iran en Afrique est souvent qualifiée d’«habillage», relève-t-on.

Et ce, pour la simple raison que le chiisme ne peut pas vraiment pénétrer un continent à plus de 90% sunnite. Ce que l’Iran fait, «c’est instrumentaliser les frustrations anticoloniales, les réseaux de la diaspora libanaise et les conflits territoriaux pour affaiblir ses ennemis», y compris le Maroc.

Or, l’un des principaux objectifs de la guerre actuelle au Moyen-Orient est justement couper l’Iran de ses proxys et neutraliser ces derniers où qu’ils se trouvent.