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Diplomatie

Christophe Lecourtier : «Regarder ensemble l’avenir sur une base d’égalité et de respect»

Position au sujet du Sahara marocain, politique des visas, relations économiques, tropisme algérien, vague anti-France en Afrique, diaspora et missions françaises… L’ambassadeur de la République de France au Maroc, désormais officiellement accrédité, nous livre en exclusivité la position du Quai d’Orsay au sujet du froid qui souffle sur l’axe Rabat-Paris. Propos soigneusement diplomatiques aux messages hautement significatifs…

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Son profil est différent par rapport à ses prédécesseurs. Christophe Lecourtier est un homme de business : il a d’ailleurs occupé pendant des années le poste de Business France, l’équivalent de l’AMDIE marocaine. «J’ai toujours dit à Ali Seddiki (DG de cette structure marocaine, ndlr) qu’il avait un beau produit à vendre», nous confie l’ambassadeur de France à Rabat.
Avec ce tropisme économique, le personnage est pragmatique, mais sa position diplomatique le freine d’aller au fond de sa pensée. Conscient que l’ancien allié du Royaume peut rater le train du développement que connaît le Maroc – avec toutes les opportunités que cela implique au Royaume comme en Afrique – et animé par une volonté de réussir sa mission, il semble persuadé que la France gagnerait à changer de vision et de paradigme vis-à-vis d’un partenaire stratégique. Une sorte de mea culpa formulé à travers des propos soigneusement diplomatiques, mais aux messages hautement significatifs.

Les relations «ni bonnes ni amicales» entre le Maroc et la France, le sont-elles encore ?
Je crois que dans une relation aussi intime que la nôtre, il y a forcément des moments plus fastes que d’autres. À nous de clarifier ce qui doit l’être et de construire ce qui peut l’être. C’est le cœur de ma mission ici, avec toutes les équipes de l’ambassade : faire en sorte que la relation tout à fait unique que la France et le Maroc ont nouée au fil du temps se poursuive, mais en se rénovant.
L’enjeu n’est pas de revenir en arrière. C’est au contraire d’élaborer ensemble un projet capable de répondre aux nouveaux défis du siècle, en partant du principe que, sans exclusive évidemment, nous serons plus à même de le faire ensemble que séparément. Cela implique, de part et d’autre, beaucoup de franchise et beaucoup d’ambition. Cela veut dire aussi travailler sur la base des réalités, c’est-à-dire en ayant une pleine conscience de la réussite et de la dynamique à l’œuvre au Maroc, sous le règne de Sa Majesté le Roi MohammedVI. Bref, de regarder ensemble l’avenir sur une base d’égalité, de respect et – en effet ! – d’amitié. Dès lors que ces conditions se trouvent réunies, l’agenda va de soi tant sont nombreux les domaines où nous sommes soit complémentaires, soit réunis dans une solidarité d’intérêts.

Dans les relations entre la France et le Maghreb, c’est désormais  soit le Maroc, soit l’Algérie. La France continuera-t-elle jusqu’à quand à privilégier l’Algérie ?
Je ne pense pas que la problématique se pose réellement dans ces termes. En raison de notre histoire, de notre géographie et des liens multiples qui unissent nos sociétés, la France entretient forcément des relations très denses avec les trois pays du Maghreb. Nous devons aussi réaffirmer que ces liens constituent une richesse exceptionnelle, que nous devons préserver et accroître. Les relations que nous pouvons développer avec tel pays ou tel autre ne se font et ne se feront jamais au détriment d’un autre ; il ne saurait jamais s’agir d’un jeu à somme nulle.

Question du Sahara, c’est inévitable. La France va-t-elle changer de position ?
Permettez-moi d’abord de rappeler très clairement que, sur ce sujet, la France maintient une position qui a toujours été favorable au Maroc. Nous savons toute l’importance de ce sujet pour le Maroc et l’ensemble des Marocains. Comme le Maroc, nous sommes attachés aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et nous appelons à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, conforme à ces dernières. Comme le Maroc, nous soutenons l’action de la MINURSO sur le terrain ainsi que les efforts de médiation de l’envoyé personnel du Secrétaire général des Nations unies pour le Sahara, qui œuvre à la reprise des négociations entre toutes les parties concernées.
Concernant le plan d’autonomie proposé par le Maroc en 2007, nous n’avons pas attendu la décision de tel ou tel pays pour le soutenir. Il faut être clair : la France a toujours soutenu le Maroc et son plan d’autonomie proposé en 2007, et elle a eu un rôle décisif pour étendre le consensus international à ce sujet. Le Maroc sait d’ailleurs qu’il pourra toujours compter sur l’appui de la France, en particulier dans un moment où les tensions sont revenues sur le terrain. Nous venons encore de le réaffirmer la semaine dernière au Conseil de sécurité des Nations unies où nous avons notamment dénoncé les entraves à la liberté de mouvement imposées à la MINURSO par le Front Polisario. Nous exprimerons à nouveau notre soutien au Maroc lors du vote sur le renouvellement de la MINURSO lundi prochain. Il ne saurait y avoir d’ambiguïté à cet égard.

Ne craignez-vous pas  que la vague anti-France dans les pays du Sahel et certains pays de l’Afrique de l’Ouest atteigne également le Maroc ?
Prenons garde aux raccourcis faciles et aux comparaisons hasardeuses. La réalité de la situation, et de la relation que la France entretient avec le Maroc, n’est en rien semblable à ce que nous avons pu observer dans certains pays d’Afrique, où des putschistes militaires surfent sur la vague d’un discours anti-français savamment entretenu, dont les origines sont à chercher autant dans l’héritage de l’histoire, que dans les frustrations de leurs jeunesses et sans oublier les actions hostiles, souterraines ou moins souterraines, venant notamment de la Russie.
Ce que je constate plutôt, c’est l’immense rôle que le Maroc et la France ont à jouer, ensemble, pour apporter leur contribution aux enjeux du continent, qui sont aussi des enjeux mondiaux : le développement, la transition climatique, le partage de la richesse, la lutte contre le terrorisme, l’éducation, la sécurité alimentaire ou encore la santé. Sur tous ces sujets, il est possible d’avancer ensemble, main dans la main, en véritables partenaires, dans une logique de coopération triplement gagnante : pour le Maroc, pour la France et pour l’ensemble de nos partenaires africains. Cette question a toute sa place dans un futur agenda commun.

La France s’est proposée pour aider lors du séisme, l’offre tient-elle toujours ? Quel type d’aide pourrait-elle apporter ?
Au vu du caractère exceptionnel, de la densité, de l’étroitesse des liens qui unissent la France et le Maroc, il était naturel que les Français aspirent à apporter un soutien aux populations marocaines touchées par le séisme. Cette volonté d’aider, immédiate, naturelle, spontanée, a été exprimée de façon très forte par toutes les composantes de la société française : par l’État bien entendu, mais aussi par ses collectivités territoriales, par ses entreprises, par ses associations, par de simples citoyens sincèrement émus par cette catastrophe.
Dans le même temps, la France a été admirative de la manière dont le Royaume, sous l’autorité de Sa Majesté le Roi, a réagi en faisant preuve d’une solidarité et d’une efficacité admirables.
Aujourd’hui, clairement, c’est au Maroc de définir et d’exprimer ses besoins (cela a été dit au plus haut niveau de l’État français), ainsi que ses stratégies pour reconstruire les régions touchées. Ce que je peux vous affirmer, c’est que nous nous tenons prêts à répondre à toutes les demandes d’aides qui pourraient nous être formulées.

Le Maroc est-il considéré pour la France comme un partenaire et une porte vers l’Afrique ou un concurrent sur le continent ?
Le Maroc est stable pour lui-même mais a aussi un rôle éminent de stabilisateur en Afrique et au-delà, dans le domaine de la sécurité alimentaire, de l’aide au développement, de la lutte contre le réchauffement climatique. Une partie de notre avenir commun se joue en Afrique, avec tout ce que ce continent compte d’opportunités, mais aussi de défis.
La France est, pour sa part, en train de repenser sa politique africaine depuis plusieurs années déjà et nous souhaitons le faire avec des partenaires aussi avisés et visionnaires que le Maroc. Comme je l’ai dit, ce peut être un des axes forts du prochain chapitre que la France souhaite écrire avec le Royaume.
Cette question a d’ailleurs été au cœur des entretiens que le ministre de l’Économie et des finances, Bruno Le Maire, a eus avec le Chef du gouvernement, ses homologues ministériels et des chefs d’entreprise marocains lors des assemblées du FMI et de la Banque mondiale à Marrakech.

Le fait que l’écrasante majorité des entreprises du CAC40 soient présentes au Maroc et y prospèrent ne peut-il pas contribuer à atténuer les tensions politiques ?
36 des 40 entreprises du CAC40 sont effectivement implantées au Maroc, ce qui est totalement inédit dans le monde. Cette implantation est le reflet de la stratégie d’ouverture et d’attractivité du Royaume pour les entreprises, qu’elles soient françaises ou autres. Je note que plusieurs de ces grands groupes ont d’ailleurs installé ici leur siège régional, voire continental, et considèrent le Maroc comme leur base pour une projection vers l’Afrique. Je peux citer, à ce titre, les exemples d’Axa, d’Orange ou encore du groupe d’ingénierie Egis, mais beaucoup d’autres encore.
Aux côtés des grands groupes, pas moins de 1.300 filiales françaises se développent au Maroc, ce qui est sans comparaison sur le continent. Elles y emploient plus de 130.000 Marocains, y paient des impôts et y exportent depuis votre pays. D’ailleurs, la balance commerciale penche de ce fait en faveur du Maroc !
Enfin et surtout, outre les investissements croisés et les flux commerciaux, d’autres flux reflètent les liens humains profonds qui unissent nos deux pays : ainsi, le tiers des transferts des Marocains qui résident à l’étranger provient de France et le tiers des recettes touristiques du pays, de visiteurs français. Aux côtés de ces grands groupes français à la forte visibilité, ce sont ces liens profonds et multidimensionnels qui placent la relation entre nos deux pays au-dessus des aléas conjoncturels. Cela étant dit, je le vois comme une base de départ pour faire encore plus et encore mieux, dans de nombreux domaines.

Après l’épisode des visas, les Marocains de la classe moyenne, dépités par cette décision, se détournent de la France. Cette réalité est-elle ressentie chez vous ? La France n’est-elle pas en train de perdre ses relais francophiles au Maroc ?
Nous sommes en train de tourner la page d’une période difficile et qui a pu être mal vécue par des Marocains, habitués à se rendre en France et qui se sont justement émus d’un traitement moins favorable que par le passé. J’en suis pleinement conscient. L’activité des visas est revenue à la normale et je veux le dire très clairement : les mesures restrictives ont été levées en décembre 2022.
Cela ne signifie pas que le système est parfait. Nous travaillons à l’améliorer. La demande est très forte, ce qui prouve d’ailleurs la densité de nos relations humaines, et nos consulats sont sous pression.
Sur le recul de la francophonie, j’ai lu ou entendu beaucoup de choses qui ne reflètent pas tout à fait, je crois, à la fois la réalité et le positionnement français. Il n’y a pas, selon moi, de compétition ou de contradiction entre les différentes langues enseignées. D’ailleurs, l’atout du Maroc est que ses citoyens parlent déjà plusieurs langues. C’est à nous de lui montrer à quoi sert le français : c’est une langue de travail, de culture, d’éducation et elle est aussi utile en Afrique subsaharienne. La langue française est la langue de la mobilité et une fenêtre d’opportunités.

Coopération culturelle, jadis fer de lance de la présence française au Maroc, où en est-elle ?
Les Instituts français sont-ils toujours aussi fréquentés que par le passé ? Y a-t-il toujours autant de manifestations culturelles qu’auparavant ?
Grâce au travail inlassable des acteurs de la coopération, nos échanges culturels, intellectuels et éducatifs font preuve d’une grande vitalité et d’une grande densité. Ils témoignent, cela mérite d’être dit et redit, d’une conviction partagée par nos deux pays sur la place et le rôle essentiels de la culture dans nos sociétés.Que l’on pense aux 47.000 étudiants marocains en France, aux 48.000 élèves marocains, français et de nationalité tierce des établissements scolaires d’enseignement français, aux 64.000 apprenants des cours de français de l’Institut français, ou encore aux 400.000 spectateurs que nous accueillons chaque année lors de nos événements culturels.
Et pourtant, dans ce domaine comme dans d’autres, rien ne serait plus erroné que de se reposer sur le passé. Il nous appartient, avec la nouvelle saison culturelle 2023-2024 portée par nos 12 Instituts français, d’avancer dans cette direction, de surprendre, de séduire et ne pas être systématiquement là où on nous attend. La France doit se montrer sous de nouveaux visages, ici au Maroc, qui tiennent compte avant tout des aspirations d’un peuple qui regarde l’avenir avec confiance et qui sait choisir chez les uns et chez les autres ce qui répond à ses attentes.