SUIVEZ-NOUS

Pouvoirs

Benabdallah & Benkirane : Les «muftis» de la scène politique

Bien que distants, les partis du livre et de la lampe ont un point commun : leurs chefs de file veulent donner des leçons au landerneau politique marocain. Avec un brin de passéisme en partage. Pistes d’analyse.

Publié le


Mis à jour le

Majorité, ils s’entendaient à merveille. C’est devenu une entente cordiale du temps que leurs chemins se sont séparés, avant que la relation ne vire à la confrontation à fleurets mouchetés. Eux, ce sont Abdelilah Benkirane, chef de file du PJD, et Nabil Benabdallah, secrétaire général du PPS. Dans la foulée, avec une longueur d’avance pour le cheikh des islamistes, ils ont développé un certain «muftisme» numérique. Ayant les réseaux sociaux pour tribune. Ceci pour la forme, pour le fond on est dans le «prêche». Plus encore, tous les deux, ils «excellent» à vouloir occuper le fauteuil ex cathedra.

Bien avant de reprendre les manettes de sa chapelle, Benkirane est passé maître en la matière. Notamment, à travers ces fameuses vidéos, enregistrées dans son non moins fameux salon, avec lequel l’audience a fini par s’y habituer, qui lui servait de décor. Il avait les «réseaux saturés» – au lieu de faire salle comble – avec un discours qui séduisait certains. En effet, après avoir perdu son sens de l’humour, qui était sa marque de fabrique du temps où il était à la tête du gouvernement, il s’est totalement métamorphosé après la débâcle du 8 septembre 2021. C’est un chef de file du PJD, versant parfois des larmes, qui est passé à la prédication. Jouant sur les cordes du «conservatisme», Benkirane bascule dans un discours qui se veut «immunisant» de la société.

La démonstration vient d’en être donnée, une nouvelle fois, dans son allocution d’ouverture, le 25 mai, de la réunion du secrétariat général du parti de la lampe. Sauf que, cette fois-ci, outre ses anciennes litanies sur «les crocodiles et les diables», il en rajoute une couche. Surtout lorsqu’il évoque «des plans sataniques» qui menaceraient la cohésion du tissu sociétal marocain. Quand bien même on ne pourrait trancher quant à l’identité de ce «satanisme menaçant» et qui en serait l’instigateur, l’on comprendrait, sans risque de s’y tromper, que l’orateur soit tenté de noyer le poisson pour ouvrir tous les spectres de l’interprétation chez son audience. Particulièrement, celle qui développe une certaine sensibilité envers ses sorties. Mêlant à outrance l’ostracisme, mariné à la sauce du conservatisme, il passe vite d’un discours de position politique à celui d’un autre nourrissant la menace.

Quand le politique vire au prêche
Dans sa structuration tout comme dans ses articulations phrastiques et ses élucubrations, les sorties de Benkirane relèvent beaucoup plus du prêche que d’un discours politique proprement parlant. Le recours fréquent au référentiel religieux, qui constitue le soubassement de son argumentaire, intervient en «renfort». On est en plein dans la matrice des frères musulmans et par extension de l’internationale islamiste. Celle qui consiste à faire la politique en rejetant la politique. Discours moralisateur enveloppé d’un sectarisme qui avance à visage découvert et qui en appelle aussi aux ressorts émotifs de l’audience ciblée. Un exemple parmi d’autres : l’appel à déprogrammer les festivals, car, argue-t-il, cela se passe au moment où les habitants de Gaza sont sous les bombes. Il vire même en avançant que cela l’«attriste profondément». Cela ne peut occulter que sa position a toujours été de rejeter tous les moments de joie collective, tout comme les arts. Et ce, au nom d’un certain «puritanisme».

Qu’à cela ne tienne ! Outre le recours à l’émotionnel, le SG demeure, fondamentalement, attaché aux fondateurs de la rhétorique de l’ «internationale islamiste». Celle-là même pour qui la société est «impure, vulnérable et sur la dérive». Pour eux, la planche du «salut» (Al-Khalas) ne serait être autre que le «retour aux sources», synonyme du «droit chemin». Et pas que, puisque cela implique que ce «retour» soit acté selon l’exégèse qu’ils développent du «texte sacré», de la Sunna et de l’héritage des «compagnons du Prophète». Or, c’est sur cette ligne de conduite que surfe les «énoncés» du prédicateur en chef du PJD. Avec, à la base, la dichotomie induite entre «le bien et le mal, soit eux et les autres».

Le passé glorifié
Toujours est-il que ce passéisme – assumé, voire défendu – n’est pas l’apanage des porteurs du discours de la conservation, mais semble déteindre même sur certains progressistes. Empruntant la voie des sorties sur les réseaux sociaux, il tend à faire dans l’occupation du terrain digital. D’ailleurs, on a eu droit à au moins deux vidéos, avant le dernier live répercuté sur plusieurs plateformes. Ainsi, lundi 27 mai, le secrétaire général du parti du PPS en a donné une certaine illustration. En effet, Nabil Benabdallah, très remonté, a fait une sortie assez véhémente lorsqu’il s’exprimait devant les membres du groupe parlementaire de la formation du livre. Mécontent de la réaction du RNI à ces deux lettres ouvertes adressées au chef du gouvernement, le patron du Parti du progrès et du socialisme a appuyé tout son argumentaire sur «le crédit historique» de sa formation. Un parti, a-t-il répété à maintes reprises, octogénaire, dont l’ancrage ne pourrait être comparé à «ceux qui sont en train de faire leur première école dans l’action politique».

Chemin faisant, l’orateur, en vue d’étayer son propos, ne manquera pas de rappeler l’épisode lorsqu’il avançait que sa formation, connue «pour ses positions et son indépendance», aurait déjà fait l’objet de «complots» pour la faire taire. Quel parallélisme avec le présent ? Sachant que les «enchainements d’énoncés» ne semblent pas obéir à une trame prédéfinie, mais plutôt à une logique qui tendrait à convaincre de la justesse du propos. Voilà qu’on tombe dans une espèce de victimisation. Mais, l’énonciation ne s’arrête pas en si bon milieu de chemin. L’orateur, tendant à répondre aux déclarations des responsables du RNI, pousse jusqu’à remettre en cause leurs compétences politiques, là encore en s’installant sur le socle historique dont se prévaut le parti du livre. Ceci dit, les énoncés oscillent entre la défensive et l’offensive, mais dont on ne connaît pas la visée exacte. Tout au moins, la structure du «plaidoyer» ne permet pas de la déceler exactement, étant entendu que l’allocution reste polysémique, et donc sujette à des lectures qui pourraient aller de la connotation à la dénotation en matière de «production du sens». Dans cette dynamique discursive, l’énonciateur avance dans la chaine argumentaire en s’adressant, pas à son auditoire direct, mais à l’autre audience qu’il voudrait atteindre.

D’abord en la «jugeant», puis la «dévalorisant» et ensuite en la mettant en garde. Au fil de l’énonciation, il distille ex cathedra les «leçons» sur ce que devrait être l’action politique. Sous le ton de la colère, il dit ce qui pourrait être compris comme suit: «Vous ne savez pas à qui vous avez à faire! C’est le PPS !». Et ce, tout en brandissant, comme «argument physique», les pages des «deux lettres ouvertes». C’est que dans cette «prise de parole», censée être adressée aux troupes, on a du mal à saisir son éventuel effet sur ces mêmes troupes. Car, hormis quelques minutes faisant office d’ouverture, tout le reste est constitué d’aller-retour entre la «glorification du passé et la quête d’un certain positionnement dans le présent». Le tout en rappelant, dans une démarche de dialectisme en soubassement sémantique, qu’on est face à un «discours d’opposition», mais qui ne livre aucune piste de propositions alternatives à l’état des lieux qu’il ne fait que décrire en somme.


S’opposer sans proposer !

L’opposition actuelle semble avoir deux problèmes majeurs. Le premier est que, à défaut de faire partie de la majorité, il va jusqu’à remettre en cause la crédibilité des échéances. Alors même qu’au lendemain des échéances électorales de 2021, tout le monde avait applaudi l’intégrité et la transparence des scrutins. Le deuxième handicap est qu’elle donne l’impression de ne pas avoir les capacités de produire un discours politique mobilisateur porteur de réponses, voire d’alternatives. Résultat des courses, elle se contente du raccourci de «s’opposer pour s’opposer». Une ligne de conduite «improductive».