Walid Regragui, le footballeur intello

Son père voulait qu’il ait au moins le Bac, il a décroché
un DEUG en économie.
Malgré ses 28 ans, ce joueur de talent n’a pas une longue carrière
de footballeur professionnel derrière lui.
Au Maroc, les maillots à son nom s’arrachent, un honneur d’habitude
réservé aux attaquants.

Après une défaite, il y a plusieurs types de comportement chez un footballeur. Il y a ceux qui fuient, la tête basse, sans un mot pour la presse, ceux qui s’excusent de ne pas avoir grand-chose à raconter – ce qui est déjà mieux – et puis il y a ceux qui parlent aux journalistes et font face à leurs responsabilités. C’est dans cette dernière catégorie qu’on choisit les capitaines. Walid Regragui fait partie de cette race de joueurs… En Tunisie, l’homme a littéralement éclaté, sur le terrain comme en dehors, aussi actif sur son couloir droit que dans la vie du groupe. Lorsqu’on s’approche de l’équipe nationale dans sa nouvelle version, on perçoit ce supplément d’âme qu’on n’avait pas senti depuis une certaine Coupe du monde 1998. Clairement, Walid Regragui fait partie de ceux qui ont construit cet état d’esprit.

Natif de Fnideq, il vient souvent au pays pour les vacances

A 28 ans, il est à cheval entre deux générations, celle des jeunots timides surdoués (Chamakh-Zaïri-Hajji-Baha) et celle des cadres, celle des beurs et celle des joueurs du bled. Pourtant, Walid est né et il a grandi en France, dans la région parisienne, mais sa famille a toujours conservé des liens étroits avec sa ville natale de Fnideq: «Tous les ans, on revenait deux mois au pays, c’était obligatoire. C’est pourquoi j’ai beaucoup d’amis là-bas». C’est aussi pour cette raison que Walid se débrouille correctement en arabe, même s’il évite de s’exprimer à la télé dans sa langue maternelle : «Un jour, j’ai fait une erreur de prononciation devant les caméras de la TVM, et ma famille ne m’a pas loupé, alors je leur ai dit : puisque c’est comme ça, ça va être le français !». Walid Regragui, c’est d’abord un parcours atypique, celui d’un fils d’ouvrier élevé dans le culte des études et des diplômes : «Mon père m’a toujours poussé à passer mon bac et à aller le plus loin possible. Pour lui, la réussite sociale, c’était de travailler dans un bureau. Sa fierté, c’était de pouvoir envoyer une photo au bled de son fils installé derrière un bureau, voilà… Après, tu peux être secrétaire, du moment que tu es dans un bureau, c’est gagné…» Chose faite puisque Walid a décroché un bac scientifique et obtenu un DEUG en sciences économiques et sociales.

La carrière professionnelle ? Elle ne commence qu’à 21 ans

Et le foot ? Il vient se greffer sur sa vie, en parallèle. Mordu du ballon rond dès son plus jeune âge, à 21 ans, il est encore loin d’être une star. Il joue, en effet, au Racing de Paris, club de troisième division et c’est là qu’il est repéré par le Toulouse Football Club. C’est le début – tardif – de sa carrière de professionnel. Il franchit le cap du plus haut niveau et intègre l’équipe nationale sous la direction de Umberto Coelho en décembre 2000. Consécration ? Pas encore, car la trajectoire de Walid s’égare… Son club, sous le coup d’une sanction fiscale, doit dégraisser son effectif et se sépare de lui après trois saisons. Non seulement il subira les affres du chômage pendant six mois mais, en plus, du côté de la fédération marocaine de football, on l’oublie un peu alors qu’il a besoin de jouer en équipe nationale pour relancer sa carrière. C’est finalement le club d’Ajaccio, alors en seconde division, qui lui tend la main fin 2001 et lui permet de rebondir. Entre-temps, il a loupé le train – plombé – de la Coupe d’Afrique 2002.
Avec Ajaccio, Walid Regragui monte en première division et s’impose comme un des cadres de l’équipe. Son retour en équipe nationale est alors une évidence. Mais les Lions de l’Atlas, avec Zaki, ont une toute autre allure. Au sein de cette sélection recomposée, les beurs sont présents en force et Walid, désormais marié et père d’un petit Khaïreddine, prend naturellement une place de grand frère auprès de cette génération. En Tunisie, sa bonne humeur et son accessibilité le rendent indispensable au groupe. Il multiplie les blagues, imite Jamal Debbouze, et décontracte une équipe nationale qui, en comparaison avec ses homologues d’Afrique noire, apparaissait auparavant coincée et dépourvue de joie de vivre. Sur le terrain, le joueur explose. Il donne sa pleine dimension au terme de «joueur de couloir», capable de bloquer l’attaquant adverse, de relancer, de déborder ou de centrer. Son hyper activité et sa disponibilité font parfois pencher le jeu des lions vers la droite. Sa seconde mi-temps lors du match contre l’Algérie est colossale, il sera d’ailleurs élu homme du match par le jury Nokia et figurera dans la sélection type à l’issue de la CAN.

Une revanche à prendre contre la Tunisie

Comme l’équipe entière, Walid Regragui est passé un peu à côté de sa finale, ce qui lui donne l’occasion d’une revanche à prendre rapidement : «On a tous hâte de revenir dans ce groupe, pour continuer à construire quelque chose ensemble, ce qu’on a vécu à la Coupe d’Afrique était tellement fort…»
Le public marocain, devant sa télévision, ne s’y est pas trompé : il l’a adopté et les maillots à son nom se vendent comme des chabbakia pendant le Ramadan, ce qui était jusque-là un honneur réservé aux attaquants. On lui demande s’il rêve d’une carrière à la Naybet : «Oui, bien sûr, c’est un modèle pour nous tous». Cela passe par un changement de club en fin de saison. Le Real Madrid ? «Non, c’est impossible, il faut garder les pieds sur terre, il n’y a pas de contact. En plus, ce qui est important, c’est d’être titulaire: ça ne m’intéresse pas d’être dans un club prestigieux et de regarder les autres jouer». C’est bien ce qu’on lui souhaite, à Walid : franchir un nouveau palier et conduire notre équipe nationale vers la Coupe du monde 2006. Le joueur a 28 ans, il n’est plus tout jeune, mais il a débuté au plus haut niveau tard, il n’est pas
usé par les centres de formation : les plus belles années sont devant lui.
Mais quoi qu’il advienne désormais, il est entré dans le cœur des Marocains, il fait partie de cette équipe qui a mis le Maroc sens dessus dessous. Pour cette performance, son papa peut être fier de lui… même s’il ne travaille pas dans un bureau