Profession : redresseur de sociétés en difficulté

Bac maths, ingénieur Arts et métiers, diplômé en management, le PDG de la CTM a plusieurs cordes à son arc.
Carsud, Bois de l’Atlas, Manufacture de Fès, il a appliqué des
traitements de choc pour faire revivre des sociétés.
Pour lui, les difficultés doivent être traitées sans état
d’âme, mais dans le respect des droits des travailleurs.

Il est des gestionnaires qui se taillent une réputation dans le monde des affaires selon leur style de management et/ou la manière récurrente dont ils ont géré des situations plus ou moins difficiles. Cette réputation se traduit par des sobriquets, certes réducteurs et rarement flatteurs, mais indélébiles comme «le bulldozer» pour un fonceur, «M. restructuration», ou encore «M. liquidation»… Mohamed Bouda, PDG de la CTM, lui, a progressivement acquis la réputation de «M. redressement».
Cet ingénieur Arts et métiers, né à Figuig en 1951, et aîné d’une famille de neuf enfants, est un homme facile d’accès ou, plutôt, il s’applique à en donner l’air. Son bureau n’est jamais fermé, même quand il reçoit. Au premier contact, il distille un parcimonieux sourire qui s’élargit au fil de la discussion, une manière comme une autre de neutraliser son vis-à-vis. L’homme sait écouter, même si on décèle chez lui l’imperceptible impatience d’aller à l’essentiel.

Il fait ses premières armes à l’OCP, puis rejoint IMM
Mohamed Bouda ne se fait pas prier pour se livrer. Il aime aussi à raconter que son nom de famille, adopté officiellement par son père à l’arrivée de l’état civil, vient de Boumediene, l’ancien nom, que l’entourage avait contracté parce qu’il le trouvait un peu long.
Fils de policier, il se rappelle avoir eu une enfance un peu dure. Mais son père lui «lâcha les baskets» et a commencé à le citer en exemple auprès de ses frères et sœurs dès qu’il a commencé à percevoir une nette amélioration de ses bulletins de notes, consécutive à son application dans les études. Des efforts récompensés par l’obtention d’un bac maths techniques décroché en 1971 au lycée Alkhawarizmi, à Casablanca, où la famille s’était établie quelques années après sa naissance.
Mais il ne suffit pas d’être bon. Encore faut-il que le hasard y mette son petit grain de sel. Mohamed Bouda doit une fière chandelle à son professeur de dessin qui s’occupa des formalités pour lui trouver une bourse d’études en France. Il fait ses prépas à Marseille puis enchaîne avec un diplôme d’ingénieur à Paris, qu’il obtient en 1977.

Il complète son parcours par une formation à l’Institut d’administration des entreprises, qu’il achève en 1979. Et là, il est pressé de rentrer au pays où il commence comme ingénieur au bureau d’études de l’OCP. Il y reste six années, la plus grande durée dans un même poste sur toute sa carrière. En 1986, on le retrouve directeur de production au sein de la société des Industries marocaines modernes (filiale de Procter & Gamble) où il s’initie aux méthodes de gestion américaines. Et l’année d’après, il devient directeur de projet chez Dallah Al Baraka avec, entre autres missions, celle de réaliser l’étude de faisabilité d’une conserverie de sardines à Tan Tan.
C’est à son arrivée à Wafa Investissement que commence à se dessiner son profil de «redresseur de sociétés». C’est là en effet qu’il prend en charge successivement deux entreprises, Carsud et Bois de l’Atlas, qui seront revendues après avoir été remises sur les rails et valorisées. Cela se passe entre 1991 et 1996. L’année d’après, on l’appelle au chevet de la Manufacture de Fès, une société de textile. A ce moment-là, sa notoriété est si bien établie qu’à peine parti de cette entreprise, il atterrit à Saïda Star Auto, alors en difficulté, en 2001. Mais là, il a liquidé la société après avoir redressé et revendu la carte Isuzu détenue par cette dernière à CFAO, société qu’il a intégrée pour accompagner le dénouement de l’opération. Aussitôt après la fin de cette mission, il revient dans le groupe Benjelloun qui lui confie les destinées de la CTM.

Observer, négocier et dominer le sujet : les clés pour réussir un redressement
Est-ce qu’on se sent bien dans la peau d’un «redresseur de sociétés en déconfiture», avec tout ce que cela suppose comme sous-entendus? Pour Mohamed Bouda, «les qualités qu’il faut ne sont ni plus ni moins que celles d’un bon gestionnaire. Bien sûr, il faut savoir travailler avec le moins d’états d’âme possible, mais il ne faut pas s’y tromper : redresser doit se faire dans les règles. Et cela doit aussi, contrairement à ce qui est supposé, se faire dans le respect des droits des travailleurs».

Mohamed Bouda semble répugner à s’appesantir sur ses méthodes de travail. Idem sur les anecdotes qui n’ont certainement pas manqué d’émailler sa carrière. A l’entendre, c’est un tendre, presque un «romantique», victime d’une fausse image et d’une réputation qui ne correspond que très peu à la réalité. Mais il a ce mot : «On ne soigne pas la gangrène avec du coton, et si on est chirurgien, une fois le mal diagnostiqué avec certitude, s’il faut amputer, il n’y a pas une minute à perdre !».

Et lorsqu’on lui demande les qualités d’un décideur de son genre, sa réponse est la suivante : «Commençons par ce qu’il faut éviter : montrer de la faiblesse. Le reste est question de flair et du bon sens qui relève du bréviaire de tous les bons décideurs. Il s’agit de posséder les talents de qui sait observer, négocier, ne pas se laisser déborder…». Mohamed Bouda ne parle à aucun moment de l’art de manipuler, à peine accepte-t-il, presque contraint et forcé, de parler de «frappes chirurgicales»… humaines. Comme si cela pouvait exister !