Portrait de Anas Raisuni… L’homme qui pilote Sener Maroc

Polyglotte, biculturel et rompu aux affaires dans le secteur de l’énergie, Anas Raisuni veut positionner l’entreprise comme acteur du développement du gaz naturel liquéfié. Il lorgne le Gas to Power, après avoir piloté avec succès l’exécution de l’ingénierie des projets Noor II et III. Portrait.

Développer les affaires d’une multinationale espagnole dans un secteur dominé par les entreprises françaises, celles des pays du Golfe et de nouveaux challengers locaux. C’est la tâche ardue d’Anas Raisuni, un dirigeant maroco-espagnol à la tête de la filiale marocaine du groupe d’ingénierie et de technologie Sener. Tout aussi ardue, la mission du Madrilène – fan de l’Atlético Madrid – est de positionner l’entreprise comme acteur du développement du gaz naturel liquéfié (GNL), après avoir réussi à consolider sa présence dans le secteur des énergies renouvelables, en co-développant le complexe Noor Ouarzazate (II et III). En fait, le groupe espagnol détient une expertise dans le GNL via la technologie des unités flottantes de regazéification (FRSU, en anglais). Une solution que présente – à l’évidence – Anas Raisuni comme adaptée aux besoins du Maroc et aux spécificités de son paysage énergétique. Qui est donc l’homme ambitieux chargé par le top management de Sener ?

Un MRE d’Espagne pas comme les autres

Anas Raisuni est né en 1977 à Madrid, de père marocain et de mère espagnole. Soucieux de préserver l’identité de sa progéniture, son père l’inscrit dans une école primaire où l’enseignement de la langue arabe est obligatoire. «Je suis issue de la deuxième génération des MRE d’Espagne, mais mon parcours reste très différent par rapport au profil-type de cette catégorie», nous confie-t-il dans un mélange de darija et d’arabe classique.

Biberonné à la culture arabe et islamique dans un environnement qu’il dit «à la fois conservateur et ouvert», l’adolescent ne trouve aucune difficulté à réintégrer le système éducatif classique et à en sortir diplômé en 1995. Il intègre la même année l’Université autonome de Madrid, une université publique de renommée. «J’ai opté pour des études en économie pour la simple raison que j’ai suivi la spécialité de mon père qui demeure mon idole après le Prophète», soutient notre interlocuteur.

Cinq ans après, Anas Raisuni achève son cursus avec une spécialisation en finances d’entreprise. Toutefois, il ne cherchera pas à devenir financier. «Quand l’argent devient une marchandise comme les autres, sa fonction est facilement détournée et cela peut provoquer des crises», argue-t-il. Il tente sa chance dans l’entrepreneuriat en lançant un business dans le commerce des objets d’artisanat marocain, en vain. Par la suite, il se lance dans une première expérience professionnelle dans la diplomatie économique avec la Chambre de commerce de Madrid. Fort de sa maîtrise de l’arabe et de sa formation, l’instance consulaire décide de lui confier une mission aux Emirats Arabes Unis à Dubai en 2003. Anas Raisuni y passe une année, et c’est là qu’un long périple dans les pays arabes va commencer. Une année après, le Madrilène, dont le père est originaire de Tétouan, fera son premier contact avec le secteur de l’énergie. Un secteur qu’il ne quittera plus. Il sera associé à un projet de Soluziona, une filiale de Union Fenosa, un grand groupe espagnol spécialisé dans l’électricité et le gaz, au Bahreïn.

«Il s’agissait d’une mission de conseil pour la restructuration de la relation clientèle dans le secteur de la distribution de l’électricité. De par ma double culture et mon bilinguisme, j’agissais comme un trait d’union entre le management espagnol et l’environnement arabe. Une mission importante dans un secteur très sensible», s’enorgueille-t-il.

Un manager en «trait d’union»

Comme pour l’énergie, secteur pour lequel il s’est passionné, au point d’avoir commencé une thèse autour de la géopolitique de l’énergie dans le monde arabe, ce rôle de trait d’union restera le sien. Après le Bahreïn, Anas Raisuni s’envolera à Tripoli en 2005 pour servir dans un projet similaire dans une société d’électricité en Libye jusqu’en 2007. Il quitte Soluziona suite à son rachat pour rejoindre Abengoa, un autre mastodonte espagnol de la construction et l’ingénierie dans les secteurs de l’énergie et les services à l’environnement. Anas Raisuni vivra à Madrid dès lors jusqu’en 2013. C’est au courant de cette année qu’il s’installera au Maroc, son pays d’origine, à la tête de la division Afrique du Nord et Afrique de l’Ouest chez Abengoa. Il a essayé de présenter la meilleure offre pour remporter l’appel d’offres des stations Noor II et III, mais sera vite rattrapé par les difficultés d’Abengoa à l’échelle mondiale en 2015. Début 2016, le Maroco-espagnol rejoindra Sener, le concurrent d’Abengoa, pour mener à bien l’exécution des projets Noor II et Noor III.

Une mission réussie, à en croire plusieurs observateurs, puisque la société espagnole a pu intégrer sa technologie de tour de contrôle au Maroc sur une puissance jamais réalisée auparavant au niveau mondial dans le solaire thermique (CSP). «Nous sommes passés d’un seul coup d’un projet d’une puissance 19 MW en Espagne à 150 MW à Ouarzazate, ce qui était un grand défi», se félicite le quadra.

Autre réalisation : respecter les exigences imposées par Masen en ce qui concerne l’intégration industrielle et le sourcing local, en veillant à ce que des PME locales puissent contribuer aux projets. Une mission qui n’était pas sans couacs, à en croire notre interlocuteur, vu que ces entreprises marocaines avaient souvent des difficultés à respecter les délais.
Si Anas Raisuni peut miser sur l’expérience réussie de Noor II et III pour remporter de nouveaux marchés lancés par Masen dans les énergies renouvelables, le dirigeant maroco-espagnol doit mener un travail de longue haleine pour positionner Sener dans le gaz. Un challenge qu’il appréhende avec beaucoup de réalisme, du fait que le projet Gaz to Power «attise l’appétit de concurrents ayant un grand support diplomatique et géo-stratégique au Maroc», dit-il.

Dans sa vie privée, Anas Raisuni dédie son temps libre à l’éducation de ses deux enfants et à la randonnée en montagne dans son fief familial au nord du Maroc. «Je suis heureux de voir que mes enfants grandissent dans un environnement qui ne leur est pas hostile, contrairement à l’Europe, où la montée du racisme pourrait les perturber», confie-t-il, dans un arabe classique parfait.