Mohamed Hakoun, l’artiste chaouni habité par sa ville

Entre deux expositions, l’artiste peintre Mohamed Hakoun s’active à  faire rayonner la vie culturelle de sa ville. Il anime le Centre de la mémoire de Chefchaouen et s’occupe de sa maison transformée en musée ouvert.

Dans la rue portant son nom, Mohamed Hassan Hakoun ouvre grand les portes de sa demeure au public dès les premières heures du matin. N’hésitez surtout pas à vous y rendre car, bien qu’il y vive toujours, la maison des Hakoun revit à chaque visite et s’épanouit sous les regards admiratifs de ses hôtes. Vous y croiserez des artistes ou des amateurs d’art que le bouche à oreille aura su guider dans les ruelles de la cité bleue, ou alors des touristes traînés par les vents de la curiosité.

Un musée gratuit

Véritable sanctuaire, la maison musée de l’artiste autodidacte Mohamed Hakoun ferait bien l’objet d’un cours d’art. Entre les 8 000 photographies de la ville qui tapissent les murs et les plafonds, les tableaux peints de la main de l’artiste ou de ses contemporains, la collection d’appareils photo qui recouvrent le mur du dernier étage, les tapis de peinture et les mille et un bibelots, il y a de quoi se perdre dans la contemplation et se pâmer d’admiration pour cet espace conçu avec harmonie, une dose de kitsch et visiblement beaucoup d’amour. «Depuis tout petit, je rêvais de construire une maison différente. Je voulais que son originalité tienne à son cachet culturel. Mais je voulais surtout le partager», nous dira l’artiste dont la générosité est sans bornes, puisque «ma maison est ouverte dès le matin au grand public, à titre gracieux. Cela ne changera pas de mon vivant», insiste calmement Mohamed Hakoun.

L’artiste citoyen

Derrière cet élan de charité, un amour inconditionnel voué à l’art, à la ville de Chaouen et au patrimoine andalous qui la rend unique à ses yeux. Fils de ses oeuvres, ce natif de 1944 se souvient d’avoir toujours porté sur lui quelques crayons aiguisés par les savantes remarques de Don Manuel, son professeur de dessin espagnol. Il se souvient également de ses gribouillis dans la rue et d’une remarque qu’il mettra quelques années à comprendre. «Vous avez des mains en argent mon gamin», lui lança un passant. À treize ans déjà, il toucha sa première rémunération contre trois croquis de récipients en terre cuite. Quatre dirhams cinquante qui le porteront aux nues.
En compagnie d’un ami d’enfance, Mohamed Hakoun tiendra sa toute première exposition en 1962, avec l’association Les amis d’Almoatamid, avant d’émigrer en Espagne en 1968.
Dès lors, ses expositions se multiplient et, sous les yeux critiques d’artistes et de connaisseurs, gagnent en crédibilité et en reconnaissance. Il sillonnera l’Espagne, la France, le Portugal, les Pays Bas, le Royaume Uni, l’Egypte et bien d’autres pays… «Ma fierté à chaque expo, c’est que l’on se rappelle souvent des lieux visités à Chaouen. Et ceux qui n’ont jamais connu, promettent souvent de venir. Une fois, j’ai reçu la visite d’un groupe de cinquante-quatre portugais, quinze jours après une exposition au Portugal», dit l’artiste en voilant à peine son émotion. À lui seul, Mohamed Hakoun se démène bien mieux que le ministère du tourisme qui n’a même pas d’agence dans la ville de Chaouen qui vit principalement sur ses ressources touristiques…

La mémoire de Chaouen

C’est le conseil municipal qui a fourni à l’artiste Mohamed Hakoun le local pour accueillir le Centre de la mémoire de Chefchaouen. Ce n’est donc pas au ministère de la culture que l’on doit l’existence de ce temple qui recèle une mine d’informations, de documents et d’ouvrages concernant la ville.
Dès son retour dans sa ville natale, Mohamed Hakoun s’est attelé à réunir les ouvrages qui parlent de Chaouen, les photos de ses personnages marquants depuis la période coloniale, à documenter tous les événements qui y sont organisés, qu’ils soient artistiques, sportifs ou académiques. «Au départ, il n’y avait pas l’intention de réaliser cette sorte de fondation. L’idée m’est venue lorsque les documents se sont cumulés à un point significatif», explique l’artiste dont la démarche reste très sentimentale. «J’ai peur que la ville ne perde son cachet culturel, qu’on la dénature par des projets qui la transforment en une file de bazars et qu’on détruise son architecture andalouse», s’inquiète cet amoureux de la cité bleue. Et d’ajouter : «Mon souhait est que l’on réussisse à classer la ville au patrimoine mondial de l’humanité et que l’on valorise la culture locale dans les festivals organisés à Chaouen», espère l’artiste. Un souhait qu’on partage largement…