Marie-Louise Belarbi

Elle a grandi dans une famille où le livre est sacré, avant de travailler
à  moins de 20 ans dans l’édition. Au début des années 80, elle crée «Le carrefour des livres» qui devient une référence et un exemple pour la profession. En 1999, elle fonde avec un ami Tarik éditions et publie le premier témoignage des années de plomb.

C’est au club-house de l’Union sportive marocaine, loin du bourdonnement des courts de tennis, que l’on se presse pour dire sa tendresse et parfois sa dévotion à Marie-Louise Belarbi. «À travers tes yeux, nous voyons la beauté de ce monde, psalmodie un fervent adorateur, l’avocat et militant Abderrahim Berrada. Quiconque te connaît s’enrichit auprès de toi, mon impératrice chérie». Tout en émotion, les témoignages s’égrènent. Ahmed Marzouki est plein de gratitude pour celle qui a édité son récit d’ancien pensionnaire de la tristement célèbre «Cellule 10» à Tazmamart. L’écrivain français Ignace Dalle remercie la dame qui l’a «aidé à mieux ou à moins mal comprendre ce Maroc si complexe». Dans un message audio, Abdellah Taïa envoie le soleil de Toulouse à son «soleil littéraire». Pour l’impératrice Marie-Louise, c’est certain, il vaut mieux être aimé que redouté.
 
Des amitiés précieuses et des tranches de vie

S’occuper d’une librairie pendant près de trente ans, cela en fait des choses, souvent cocasses, à raconter. Marie-Louise Belarbi se remémore ce bonhomme qui, un jour, déboule au Carrefour des livres et s’empare d’un bouquin exposé en vitrine. «Vous n’avez pas le droit d’exhiber des livres avec des femmes nues dessus», grogne le sinistre personnage. «Vous n’avez pas le droit d’entrer chez moi et de m’arracher ce qui est mien», rétorque vertement la libraire avant de remettre le livre dans son écrin. Fort heureusement, Marie-Louise se souvient surtout des précieuses amitiés qui ont émaillé ces trois décennies. Abdelhak Serhane, Edmond Amrane El-Maleh, Tahar Ben Jelloun, Fatima Mernissi, Christine Daure-Serfaty et… Driss Chraïbi, «l’homme, l’ami et l’écrivain. Nous autres libraires avons fait une pétition pour le ramener au Maroc, où il était interdit de séjour. Il était plein d’humour. Quel dommage qu’il soit mort». A sa création, le «Carrefour» est un Ovni dans l’univers du livre. Ici, on laisse les gens «palper» les ouvrages, quand d’autres libraires ne le permettent pas encore. On organise au moins trois signatures par semaine avec des auteurs maghrébins et occidentaux, on propose des expos, des défilés. En 2010, le Livre d’or de la librairie comporte trois tomes, étoilés de sympathiques commentaires d’écrivains. Le goût des mots, l’amour de la lecture sont ainsi soigneusement cultivés. «Le monde qui ne lit pas est myope, le monde qui lit est loupe». Marie-Louise Belarbi emprunte souvent cette phrase à Charles Dantzig pour résumer son combat : doter le Maroc d’une grosse et salutaire paire de lunettes.
Née à Montpellier en 1928, Marie-Louise Guibal grandit dans une maison où les livres s’invitent à tous les repas de famille. Le père est fervent catholique, la mère protestante.

Elle militera pour que Françoise Sagan publie son premier roman

On imagine le rigorisme auquel cette enfant est souvent assujettie. «A table, mon père nous interrogeait sur nos leçons, nous posait beaucoup de questions. On était très solidaires entre nous et on essayait de se débiner mais il fallait répondre». Au milieu des années 40, la jeune Marie-Louise quitte sa province pour conquérir Paris, où elle étudie l’édition, écume les stages, pour enfin travailler chez l’éditeur René Julliard. Elle y fait une rencontre prodigieuse : une jeunette de 18 ans, armée d’un manuscrit à l’inoubliable première phrase : «Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsède, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse». Marie-Louise escalade les marches quatre à quatre pour faire lire la chose à son patron. Quelques jours plus tard, Julliard s’empresse d’éditer Bonjour tristesse. Marie-Louise offre Françoise Sagan à la postérité.
Au début des années 60, l’éditrice s’emballe pour un grand cadre du ministère marocain de l’éducation nationale, rencontré chez des amis parisiens. Elle décide alors de suivre celui qui deviendra son mari. Arrivée à Rabat, Marie-Louise Belarbi enseigne dans une école primaire, «mon mari estimant que ce métier est le seul acceptable pour l’épouse d’un haut fonctionnaire». Le Carrefour des livres naîtra quelque temps après, dans un ancien garage du Maârif. S’ensuivent toutes les péripéties littéraires que l’on connaît. En 1999, cette infatigable chantre du verbe fonde Tarik éditions avec une poignée d’amis, dont le militant du livre Bichr Bennani. Un premier ouvrage voit le jour : On affame bien les rats, une bande-dessinée dans laquelle Abdelaziz Mouride brosse son témoignage de la torture, telle qu’il l’a vécue au commissariat de Derb Moulay Chrif. Dès la sortie de ce livre, les éditions Tarik croulent sous une avalanche de manuscrits. Lettres de prison, interviews de survivants, la maison ouvre ainsi la voie à une littérature carcérale salvatrice, pour les auteurs et leur lectorat.
Après une vie consacrée aux lettres, Marie-Louise Belarbi peut enfin vivre une retraite paisible et songer à publier  son premier roman, «écrit il y a trente ans, pour essayer de voir clair en moi-même, après ma séparation d’avec mon mari». Pour autant, la dame ne se départit pas de son humilité : «On n’écrit pas si on n’est pas écrivain. Ce livre, je l’avais surtout conçu comme une sorte de thérapie après la rupture». La Communication sort à la rentrée et sera édité par l’écrivain Driss Bouissef Rekab. En attendant, les «fanatiques» de Marie-Louise pourront se désaltérer le long de ses entretiens avec son vieil ami Abdou Berrada, Soixante ans de passion pour le livre, paru aux éditions Kalimate.