Femme patron et virtuose de la finance

Elle est à  la tête de Partanéa, la première banque d’affaires française indépendante
à  actionnariat international dont Attijariwafa bank.
Associée à  Jean-Marie Messier pendant trois ans, elle a décidé de tout plaquer
pour reprendre sa liberté.
Trois entreprises créées en 20 ans, enseignante en étude politique, professeur
de solfège, plusieurs
cordes à  son arc…

On peut être à  la fois spécialiste des fusions-acquisitions et professeur de solfège. On peut aussi avoir été maà®tre de conférences à  l’Institut d’étude politique de Paris et médaillé de violoncelle. Fatine Layt désarme. Touchante quand elle se laisse aller à  des confidences, dure, un brin cynique, quand il s’agit de défendre ses intérêts ou sa réputation. A 39 ans, cette Franco-Marocaine s’est fait un nom dans le très hermétique monde de la finance en allant chasser sur les plates-bandes des Goldman Sachs, BNP Paribas et autres Rotschild en tant que banquière d’affaires indépendante. Moins d’un an s’est écoulé depuis le démarrage de Partanea, sa troisième entreprise. L’épisode de l’association avec Jean Marie Messier semble bien loin…

Médaille de violoncelle à  14 ans
Nous sommes en 1967. Cette année-là , Fatine Layt naà®t à  Casablanca dans une famille plutôt aisée. Le père, marocain, est cadre supérieur à  la RAM, la mère, française, si elle est normalienne, n’en a pas moins choisi de rester au foyer pour s’occuper de sa famille. De cette époque, elle garde peu de souvenirs puisque, dès l’âge de 4 ans, elle part s’installer en France avec sa mère. On est loin du monde de la finance et la scolarité de la jeune Fatine sera marquée par la littérature et l’amour de la musique. Il faut dire qu’au sein de sa famille paternelle, maà®triser un instrument fait partie de la tradition. Il n’est donc pas étonnant qu’à  l’âge de 14 ans elle décroche une médaille du Conservatoire national de la région de Paris en violoncelle et un premier prix de musique de chambre. Une passion qui ne lui fait pas oublier les études, couronnées, en 1985, par un Bac qui lui ouvre les portes de Sciences Po. Farouchement déterminée à  être indépendante, elle sollicite la Banque nationale de Paris (BNP) qui lui octroie un crédit pour ses études supérieures, à  une époque o๠la majorité des étudiants se contente de solliciter le portefeuille familial.

Si la jeune femme qu’elle est devenue multiplie activités et hobbies en ajoutant à  son arc la danse classique, le yoga et la création artistique, elle n’en perd pas le nord pour autant. En 1989, elle obtient brillamment son diplôme de Sciences Po, et est major de promo. Elle embraye tout de suite avec un premier job chez Legrand Legrand, en tant que trader. Le rapport entre Sciences Po et le métier du trading ? «Aucun, affirme Fatine Layt avec un sourire en coin. J’ai juste eu de la chance. Et puis ce métier m’a permis de rembourser mon crédit-études en six mois seulement». Elle s’en sort plutôt bien, mais laisse tomber finalement. «Un métier qui n’est pas fait pour moi», souligne-t-elle.

A 28 ans, elle est DG de Sygma Presse
Comme souvent dans la vie, la chance sourit à  ceux qui veulent bien la saisir. Celle de Fatine Layt se présente sous les traits de Jean-Charles Naouri, l’ex-directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy, ministre des finances de l’époque. Séduit par le potentiel de la jeune fille, Naouri, qui avait, un an auparavant, créé Euris, un fonds d’investissement dédié aux médias, l’embauche en 1989. Parallèlement à  ses fonctions au sein d’Euris, elle occupera, tour à  tour, divers postes au sein des sociétés contrôlées par le fonds jusqu’à  devenir en 1995, et alors qu’elle n’avait pas encore 28 ans, DG de Sygma Presse, l’agence mondiale de photos destinées à  la presse. Parallèlement, elle enseigne en tant que maà®tre de conférences à  l’Institut d’études politiques de Paris. Un an après, changement de cap : elle se lance dans l’entreprenariat.
Pourquoi quitter une position si confortable ? A cette question Fatine Layt répond en deux temps. «Euris était progressivement en train de se transformer en fonds dédié à  la grande distribution et, surtout, je voulais être mon propre patron», revendique-t-elle. Avant de poursuivre : «Quand vous avez 29 ans et l’opportunité d’être PDG d’une entreprise de 160 personnes, c’est une formidable preuve de reconnaissance». Reconnaissance, car, chez Euris, elle s’était fait remarquer par un autre fonds d’investissement, Apax, et c’est d’ailleurs en association avec ce dernier, et grâce à  une opération de LBO (leverage buy out), qu’elle rachète CE2P, éditeur de presse professionnelle qui publie une soixantaine de supports. Sur ce créneau, la demande existe et le marché est porteur. En trois années à  peine, l’entreprise décolle… et perd son patron. Fatine Layt, qui a goûté aux joies de la finance, notamment des opérations de rachat, fusion et redressement, entend bien investir le créneau.

En 2000, elle crée sa première banque d’affaires
Elle crée donc, en 2000, Intermezzo et se prépare à  affronter une concurrence faite de grands noms ou d’entités adossées à  des institutions financières puissantes. Le challenge ne l’effraie pas, elle avoue même «[sa] fierté d’avoir créé une société indépendante de conseil en fusion-acquisition, après avoir été manager et investisseur». Elle profitera également de son expérience dans le monde des médias pour engranger quelques succès très médiatisés comme la revente, deux fois de suite, de l’hebdomadaire Le Nouvel Economiste ou encore la recapitalisation du quotidien Libération, avec l’entrée dans le capital du Nouvel Observateur (France), d’El Mundo (Espagne) et de La libre Belgique. L’épisode lui arrache d’ailleurs un sourire et une confidence : «J’ai même été, pendant quelques mois, directeur financier par intérim de Libé». Bref, les affaires marchent et Intermezzo fait des bénéfices. Combien ? «Suffisamment pour bien gagner ma vie», élude la Franco-Marocaine.

A 36 ans donc, elle est un patron d’entreprise satisfait. Un carnet d’adresses bien rempli, des références solides et un tour de table à  l’abri de toute mauvaise surprise car détenu à  100% par une seule personne. Mais cela ne suffit pas à  Fatine Layt. Elle veut faire plus, plus grand, plus reconnu. En 2002, déjà , elle pense à  prendre le large, une nouvelle fois. Mais il lui faut un associé et pas n’importe lequel.
Le partenaire n’est effectivement pas un illustre inconnu et encore moins un banal patron. Il s’agit de Jean-Marie Messier, l’ex-président de l’empire Vivendi Universal, qu’un ami lui présente. Après plusieurs mois de discussions, les deux entrepreneurs décident de créer une entreprise spécialisée en fusion-acquisition qui sera baptisée Messier Partners, avec des locaux à  Paris et New York. On s’étonnera de voir le nom Layt passer à  la trappe. Une erreur que reconnaà®t, a posteriori, Fatine Layt tout en replaçant les choses dans leur contexte d’alors. «Jean-Marie Messier vivait des moments difficiles après son départ de Vivendi et avait besoin de redorer son ego. Il s’est arc-bouté sur le fait que la structure porte son nom», justifie-t-elle. En mai 2003, Messier Partners démarre. Intermezzo est mis en veilleuse, ses salariés replacés.

«Je n’ai emporté ni dossiers ni équipe et j’ai tout reconstruit de zéro»
Encore une fois, le succès est au rendez-vous. De 2003 jusqu’à  fin 2006, Messier Partners engrange les commandes et réussit de beaux deals. «Le succès, peut-être même trop de succès», nuance Fatine Layt. Ses rapports avec son associé commencent à  se dégrader. «Jean-Marie Messier est redevenu lui-même, un rapport d’association normal n’était plus possible, la route du succès pour lui ne se concevait qu’en faisant fi de la présence de l’avis des autres. De plus, nous n’avions pas la même pratique des affaires», explique-t-elle. La séparation ne se fera pas sans heurts. Lassée de n’exister qu’à  travers Messier et des divergences sur la manière de mener le business, elle claque la porte en novembre 2006. En procès avec lui sur des questions de respect du pacte d’actionnaires, elle n’en dira pas plus, mais à  l’évocation de cette période, on sent bien qu’elle a été meurtrie. «Je n’ai emporté ni dossiers ni équipe et j’ai tout reconstruit de zéro». Jamais deux sans trois. Après Intermezzo et Messiers Partners, Fatine Layt reprendra l’aventure de l’entreprise

Grenadiers, orangers et oliviers à  Marrakech
En janvier 2007, elle crée Partanéa, sa propre société de conseil en fusion-acquisition. L’activité démarre en avril. «C’est la première banque d’affaires indépendante à  actionnariat international», précise Fatine Layt. Dans le tour de table, point d’associé actif cette fois-ci, mais plutôt des actionnaires institutionnels, belges, français, espagnols et… marocains à  travers Attijariwafa bank. Au cours des neuf premiers mois d’activité, le volume d’affaires réalisé est «au-delà  de [ses] espérances, et 40% des opérations de Partanéa sont réalisés avec des clients à  l’international». Apaisée ? On le sent à  travers cette réplique: «Pendant 20 ans, j’ai passé mon temps à  me battre, me bagarrer parfois. Là , les choses sont venues à  moi». Sereine, la business-woman qui marche sur ses 40 ans s’est également découvert une passion: l’agriculture. Une fois par mois, elle délaisse le stress parisien pour aller jeter un coup d’Å“il sur ses orangers, ses grenadiers et ses oliviers, dans sa ferme, dans la commune de Ben Sassi, à  une vingtaine de kilomètres de Marrakech. Manière de retourner aux sources.