USFP, le moment de vérité

Le parti a réuni son conseil national jeudi 27 septembre pour trancher sur sa participation
au gouvernement.
Absence de mise en exergue de son propre bilan, mauvais choix de candidats,
attaques de la presse…, diverses raisons sont invoquées pour expliquer
la débâcle du parti.

Jeudi 27 septembre, 9 rue El Arâr. Dans l’immeuble très chic qui lui sert de quartier général à Rabat, l’USFP réunissait son conseil national. Objectif? Trancher entre la participation du parti au prochain tour de table du gouvernement El Fassi et un passage à l’opposition.

Jamais depuis son retour à la majorité gouvernementale, en 1997, l’USFP ne s’était trouvée dans une situation pareille. A peine 38 sièges remportés aux législatives, mais surtout une cinquième place, soit quasiment la dernière parmi les gros partis et l’Istiqlal, éternel rival, qui se classe premier.

La tenue de ce conseil se présente donc comme l’occasion d’une véritable catharsis pour les militants, et une opportunité pour les voix contestataires de s’exprimer «dans le cadre des institutions du parti», conformément aux souhaits du numéro 1 du parti, Mohamed Elyazghi. Ce dernier avait-il le choix ? Depuis la publication des résultats, moult voix se sont élevées, au sein du parti, pour réclamer qui la refondation de l’USFP, qui un retour à l’opposition et qui, même, la démission du bureau politique et de son premier secrétaire, souvent les trois à la fois.

La tension s’est exacerbée au point que, dans un communiqué daté du 14 septembre, le secrétariat régional du parti à Tanger appelait publiquement le bureau politique à «présenter sa démission et à la tenue d’un congrès exceptionnel pour élire une nouvelle instance dirigeante». A l’origine de la colère des militants de Tanger, le fait que le parti ait imposé, pour la circonscription locale, sans l’aval de la base, des candidats dont le fils du premier secrétaire, Omar Elyazghi, et son directeur de cabinet au ministère de l’aménagement du territoire, Mohamed Benabdelkader, qui ont subi tous deux une cuisante défaite aux élections, alors que Mohamed Achboun, qui bénéficiait du soutien des bases mais qui n’avait pas reçu l’accréditation de l’USFP, a réussi à décrocher un siège sous l’étiquette SAP (sans appartenance politique), se classant troisième avec la bagatelle de 13,3% des voix contre seulement 1,7 % pour son «concurrent» USFP. Joint au téléphone par La Vie éco, le secrétaire régional de l’USFP à Tanger, Mustapha El Karkri, est catégorique. Pour lui, «si l’USFP a perdu, c’est à cause des candidats parachutés par la direction, en plus des multiples atermoiements qui ont précédé leur désignation et qui ont énormément pénalisé la campagne. Pour rester conséquents avec la logique de l’Internationale socialiste, il faut que le bureau politique démissionne ! ».

L’USFP victime des échecs du gouvernement ?
Même si ces candidatures ont posé problème, elles n’expliquent pas à elles seules la déconfiture du parti qui est passé de la première position en 2002, avec 50 sièges, à la cinquième en 2007, avec 38 sièges, derrière l’Istiqlal (52 sièges), le PJD (46 sièges), le Mouvement populaire (41 sièges) et le RNI (39 sièges). Cela, sachant que les résultats de 2002 eux-mêmes montrent une tendance à la baisse par rapport à ceux de 1997 (55 sièges).

Détail non négligeable, bon nombre de grosses pointures de l’USFP ont essuyé un échec retentissant aux élections : Mohamed Achaâri et Nezha Chekrouni, tous deux membres du gouvernement sortant ; Driss Lachgar, président du groupe parlementaire sortant, ou encore des militants connus comme Abdelkabir Tabih, Mohamed Karam, Omar El Gharbaoui, etc. Comment expliquer cette défaite ? Au sein de l’USFP, on avance, entre autres explications, le fait que le parti a assumé le bilan du gouvernement dans son intégralité. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire Al Ayam, le 15 septembre courant, Mohamed El Yazghi, se justifiant, assurait que l’USFP ne tient pas de «double langage» quand il s’agit de bilan. Décryptez : contrairement à l’Istiqlal, nous assumons tout et pas uniquement le bilan individuel de nos ministres. «Nous avons été les seuls à endosser courageusement le bilan du gouvernement. Nous avons même distribué lors de la campagne une brochure qui y était consacrée», ajoute pour sa part Abderrahman Amrani, membre du conseil national de l’USFP. «Les électeurs ne votent pas pour le passé et pour un bilan, quel qu’il soit, positif ou non. De plus, dans l’imaginaire du Marocain moyen, l’USFP représente à elle seule le gouvernement. Les attentes étaient grandes, nous étions une légende. La déception a été du même niveau. Tous les ratés du gouvernement ont été mis sur le dos de l’USFP et celle-ci a creusé le sillon en assumant tout», ajoute Hassan Tariq, ancien secrétaire général de la Chabiba ittihadie. Son prédécesseur, Soufiane Khairat, va plus loin : selon lui, les gens sont désormais convaincus que l’USFP a atteint ses limites, donc pourquoi voter pour ce parti ? «Il fallait présenter un programme de rupture, pas de continuité. Résultat, nous avons perdu 500 000 voix en 5 ans», se désole-t-il.

Pas assez de proximité et des ministres très critiqués
Qu’en est-il des reproches très rudes et souvent fondés à propos de la gestion de certains départements comme la justice et l’éducation ? Les militants limitent leur portée et résument cela à une guerre médiatique. «C’est une stratégie sensationnaliste pour vendre. Prenez le ministère de l’éducation. Qui a parlé des réalisations: la réhabilitation de la philosophie, l’introduction de nouvelles matières…? Par contre, les journaux se sont concentrés sur les faits et gestes du ministre», estime Abderrahman Amrani.

Sans amoindrir l’impact négatif qu’aurait pu avoir la presse indépendante sur l’USFP, Mohamed Sassi, le secrétaire adjoint du PSU (Parti socialiste unifié) et ancien membre de l’USFP, remarque que «c’est le prix de la démocratie. La presse a insisté sur l’USFP parce que c’est la force politique centrale. En contrepartie, l’USFP ne s’est pas comportée intelligemment. Au lieu de relever le niveau du débat, elle a mené une véritable guerre par articles interposés».

Selon plusieurs observateurs, toutefois, l’image du parti ne serait pas écornée seulement à cause des médias puisque les électeurs en auraient désormais une image différente. Ils perçoivent les candidats de l’USFP comme embourgeoisés et arrogants. «Il n’y a pas que le ministre et le parlementaire à l’USFP, il faut corriger cette image en misant sur la proximité», estime Aïcha Belarbi, membre du bureau politique du parti. Tous les militants s’accordent à le dire, il faut donner plus de pouvoirs aux instances régionales et locales et travailler davantage avec les associations locales. «Il n’y a qu’à voir le nombre de présidents de communes qui ont gagné aux élections», confie ce responsable du bureau politique.

Cela étant, certains proposent des solutions plus radicales, la refondation du parti par exemple : Nasr Hajji, ex-ministre des télécoms, appelle au rassemblement de toute la gauche au sein d’un même parti. Tous réunis, les partis de la gauche ont décroché tout de même 77 sièges. Mohamed Sassi doute de la faisabilité de la chose : «C’est une excellente idée, sauf qu’elle ne sert pas les intérêts des dirigeants de ces partis qui tiennent tous à garder leurs positions. Si M. Elyazghi le voulait, il aurait accepté les courants au sein de l’USFP».

Oui à une participation au gouvernement mais sous conditions
Plus modéré, Soufiane Khairat appelle à un renouvellement au sein du parti : «Je ne parle pas uniquement des dirigeants, mais aussi des structures, désormais inefficaces. Il faut plus de démocratie interne, et plus de pouvoirs pour le conseil national et les instances régionales». Même son de cloche chez Hassan Tariq qui estime qu’il faut donner l’opportunité à de nouvelles figures, et surtout ne pas proposer aux ministères les profils qui ont perdu aux élections.

D’autres voix demandent à ce que le parti aille dans l’opposition. Lahbib Cherkaoui, un militant de longue date, a été le premier à l’exiger. Il estime qu’il faut «rejoindre l’opposition et provoquer un grand débat au sein du parti en convoquant tous les camarades qui ont gelé leurs activités pour préparer sérieusement l’échéance de 2009 et reconquérir les grandes villes – Rabat, Casablanca, Marrakech, Fès, Tanger, Tétouan, etc.». L’économiste Larabi Jaïdi, membre du secrétariat national du parti, pose la question de savoir «comment l’USFP peut-elle renforcer le processus démocratique du pays ? En rejoignant le gouvernement ou en intégrant l’opposition ?». Avant d’émettre une idée : «A l’opposition, l’USFP ne va-t-elle pas réunir de meilleures conditions pour que l’opinion publique croit en la crédibilité de la démocratie et en la possibilité de régénérer des relais : les syndicats, l’implication de la jeunesse dans la politique, le rôle des instances locales ? »

Bien que l’option de l’opposition présente l’avantage d’être plus en cohérence avec la dégringolade de l’USFP et les résultats des autres formations politiques, elle peut cependant se révéler désavantageuse pour le parti de la rose. En attendant, même les partisans de la participation posent leurs conditions. «Nous estimons avoir un droit de regard sur la composition du futur gouvernement», assure Mohamed Marghadi, membre du secrétariat national. «Nous ne participerons pas au gouvernement s’il n’y a pas de solidarité, nous en avons fait l’expérience en endossant seuls le bilan du gouvernement, alors que d’autres se sont concentrés sur les réalisations individuelles», assure-t-il. Jeudi soir, alors que ces lignes étaient écrites, le conseil national devait trancher…. Probablement pour une participation au gouvernement, sous conditions.