USFP : il ne suffit pas d’être dans l’opposition pour survivre

Au fil des scrutins électoraux, le poids du parti n’a pas cessé de chuter depuis 1997. 10% des sièges aujourd’hui contre 18% il y a 13 ans. Sa présence dans les grandes villes s’est atténuée et il s’est ruralisé. Syndicat et jeunesse : ses relais dans la société ont perdu de leur aura.

Décidément, les législatives 2011 auront été celles de toutes les surprises. Après la victoire du PJD, annoncée le 26 novembre, c’est l’USFP qui a créé l’événement, dimanche 4 décembre, en décidant de rejoindre l’opposition. L’Union socialiste, chef de file avec ses partenaires de la Koutla, de l’alternance consensuelle de 1998, quitte donc le pouvoir après 13 années d’exercice. Ni les sollicitudes du chef du gouvernement désigné, Abdelilah Benkirane, ni les reproches, à peine voileés, de ses partenaires de la Koutla, n’ont pu faire changer d’avis un Conseil national, remonté contre les dirigeants du parti depuis quelques années déjà. Pourtant, le bureau politique aurait très bien pu trouver, encore une fois, une excuse pour reprendre du service. N’a-t-il pas argué de la nécessité de parachever les chantiers ouverts sous le gouvernement Youssoufi pour intégrer celui de Driss Jettou en 2002, et une volonté ferme de maintenir la cohésion de la Koutla pour faire partie de l’équipe El Fassi, en 2007 ?
Cette fois, il n’en a rien été. Il faut dire que, confie un membre du conseil national, «ce serait commettre l’irréparable que d’accepter de participer à un gouvernement dirigé par le PJD», même si, officiellement,  on tient à préciser que la décision n’a pas été prise à l’encontre de qui que ce soit. Ce qui laisse déjà entendre que -et c’est ce que souhaite le PJD- l’USFP pourrait apporter éventuellement un soutien critique au gouvernement. Le PJD n’en a-t-il pas fait autant en 1998 alors que Abderrahmane Youssoufi venait de prendre les rênes du gouvernement ?
Une chose est sûre, cette décision de l’USFP fera date. Ne serait-ce que parce qu’elle a été prise presque à l’unanimité par les deux instances décisionnelles du parti, le bureau politique et le conseil national. Certes, il y a bien eu une tendance au sein de la direction du parti qui était pour la participation au gouvernement. En réalité, explique Abderrahmane Baniyahya, membre du conseil national, au début «il y a eu trois thèses qui se valaient toutes». Une tendance au sein de la direction estimait, en effet, que «l’USFP a bataillé pour la mise en place des réformes constitutionnelles. Et maintenant que ces réformes sont une réalité, elle se doit d’accompagner leur concrétisation, en étant présente au gouvernement». Il s’agissait d’agir au sein de la Koutla, pour orienter la mise en œuvre de la nouvelle Constitution, et notamment la vingtaine de lois organiques à mettre en place.
Les deux autres thèses, elles, penchent pour un passage à l’opposition mais chacune avec un argument différent. Le premier argument est qu’en 2002 l’USFP a fortement critiqué le fait que la méthodologie démocratique n’ait pas été respectée lors de la nomination du Premier ministre et maintenant que c’est chose faite, et que le parti a perdu les élections, il faut être fair-play et aller dans l’opposition. Cela d’autant que, estime-t-on, «dans la configuration actuelle, le camp de l’opposition reste vide, ni le RNI, ni le PAM n’ont, en effet, la carrure et les outils politiques nécessaires pour canaliser l’opposition qui s’exprime aujourd’hui dans la rue». Cet argument a été d’ailleurs repris dans la déclaration finale du Conseil national qui sanctionne solennellement le passage du parti dans les rangs de l’opposition. L’autre argument, enfin, qui justifie le passage à l’opposition, est le message de la rue qui a lourdement sanctionné le parti. Il faut en tenir compte.

Il n’a pas profité de son passage au gouvernement

Dans tous les cas, explique Ghassane Lamrani, auteur d’un livre sur l’USFP (Crise passagère ou prémices d’un déclin ? Sociologie de l’Union Socialiste des Forces Populaires, 2009), «cette position est positive pour l’avenir du parti. Choisir de participer à un gouvernement conduit par le PJD serait suicidaire. Ce faisant, le parti aurait grillé toutes ses cartes». Pour un membre du conseil national, qui a décidé, depuis quelque temps, de prendre ses distances avec le parti, «le départ à l’opposition est une décision fortement réclamée, non pas seulement par le conseil national, mais également par les bases et les sympathisants du parti». L’USFP avait-elle le choix ? Pas trop, il faut le dire.
En 13 ans de pouvoir, le parti socialiste aurait pu se renforcer, à l’instar d’un Istiqlal, qui a fait partie du gouvernement pendant une durée équivalente mais qui s’est renforcé en passant au premier rang en 2007, et en se classant 2e en 2011. Sa présence au gouvernement, depuis 1998, aurait pu contribuer à consolider sa position et renforcer ses capacités de mobilisation sociale. Le parti aurait pu profiter de sa situation pour se renforcer dans la société. Mais il n’en a rien été. L’USFP a subi un long processus de laminage et de perte d’influence qui s’accentue de scrutin en scrutin et s’est soldé par  un vote sanction, note ce membre du conseil national. Le parti est happé, qui plus est, par une spirale descendante de laquelle il risque de ne plus sortir. Et c’est une réalité qui ne date pas d’aujourd’hui.
Les législatives de 2002 ont constitué, en effet, un point d’arrêt des avancées électorales qui n’ont cessé de s’affirmer depuis 1984, estiment les observateurs. Déjà, même en étant en tête, les résultats des élections de 2002 (50 sièges sur 325, soit 15,38%), représentaient un recul significatif par rapport aux élections législatives de 1997 (57 sièges sur 325, soit 17,53%), aussi bien en termes de sièges que de voix. En 2007 (38 sièges sur 325, soit 11,69%), cette tendance s’est davantage affirmée et c’est encore le cas en 2011 (39 sièges sur 395, soit 9,87%).
Pour résumer, avance Larabi Jaïdi, membre du conseil national, «le parti n’est plus lisible et n’est plus visible. Il n’est plus visible car il perd de plus en plus en présence dans les grandes villes et même dans les centres urbains de dimension moyenne. Il n’est plus lisible dans ce cafouillage qu’est le paysage politique dans lequel on ne sait plus qui est avec qui, car il a perdu de son identité qu’est le socialisme». Est-il pour autant voué à disparaître ? «L’USFP fera désormais partie du passé des grandes formations. Aucun indice ne présage son retour en force sur la scène politique», s’alarme Ghassane Lamrani. Plusieurs faits, selon lui, corroborent ce constat. Le plus important étant qu’«il est aujourd’hui difficile pour le parti de revenir, électoralement s’entend, dans les grandes villes. Les élites et la classe moyenne qui votaient, dans le passé, pour l’USFP ne votent plus aujourd’hui. Les couches sociales votent pour le PJD», explique ce chercheur en sciences politiques. Une tendance au sein du parti penche également pour cette thèse. Les partisans de cette théorie estiment toutefois, que le Maroc a encore grandement besoin d’un parti socialiste démocratique progressiste et moderniste. Il y va de l’intérêt du pays, soutient-on. Et peu importe que ce soit un USFP régénéré qui incarne cette formation ou  un rassemblement plus large qui englobe l’ensemble des partis qui composent aujourd’hui la gauche.

Une impasse dénoncée depuis 2008 déjà

De toutes les manières, estime Larabi Jaïdi, «les idées de la gauche, les hommes et les femmes porteurs de ces idées ne vont jamais disparaître». Quoi que, reconnaît-il, et c’est un autre constat, «nous sommes dans une société contestatrice, mais conservatrice. La contestation n’est pas nécessairement une demande de modernité au sein de la société, je parle ici de la société profonde. Les forces porteuses de cette modernité doivent donc cesser de se tirer dans les pattes», conclut-il. Mais c’est un autre débat. «Le parti n’est pas forcément condamné à disparaître, il ne le sera que s’il rate cette opportunité de son passage dans l’opposition pour se revitaliser», nuance un membre du bureau politique.
Du coup, l’opposition apparaît comme une cure salutaire. Ahmed Zaidi, député et membre du bureau politique, tient d’abord à préciser une chose : «La décision de retour à l’opposition est une décision politique. Il faut que tout le monde comprenne que notre parti n’est pas là pour compléter les majorités. Notre retour à l’opposition, n’a pas non plus rien à voir avec l’organisation du parti». Elle n’en reste pas moins une opportunité, la dernière peut-être, pour resserrer ses rangs et revitaliser ses instances. Mais cela n’est pas suffisant. En effet, «le retour à l’opposition, s’il n’est pas accompagné d’une reconstruction du parti, ne pourra jamais lui rendre son aura», confirme chercheur en sciences politiques Ghassane Lamrani.
Un avis que partage Larabi Jaïdi : «L’USFP se trouve aujourd’hui au pied du mur. S’il avait choisi la majorité, il perdrait encore de son influence. Son passage à l’opposition doit impérativement être accompagné d’un renouvellement de ses instances». L’appel à la refondation de l’USFP, lancé en 2008, et qui a rallié une large tranche des militants, pourrait ainsi finir par trouver écho auprès de la direction trois ans après son lancement. Depuis cette date, bien d’autres tentatives ont été initiées sans pour autant faire bouger la direction du parti. Fin 2010, le parti était déjà dans une situation d’impasse. On reprochait à la direction de manquer de courage politique, de préférer plutôt plaire que de prendre des décisions claires et tranchées. Pour les militants, elle s’était inscrite dans une longue apathie face au pouvoir.
Ce que certains membres du conseil national qualifiaient alors de «perte d’autonomie de décision vis-à-vis des centres du pouvoir». En gros, on reprochait à l’actuelle direction son choix : «Etre dans la majorité au gouvernement, quitte à avaler des couleuvres tant que cela est nécessaire». Sauf que le parti risquait de perdre, à terme, son identité pensait-on. Dans les faits, ce manque de courage politique a eu comme corollaire le retrait progressif de la scène politique aujourd’hui monopolisée principalement par le PAM et le PJD avant l’avènement du mouvement du 20 Février. Cette ligne de conduite a même valu au parti la défection de quatre de ses membres du bureau politique (sur un total de 23) : Mohamed Achâari, Larbi Ajjoul, Ali Bouabid et, beaucoup plus tard, Mohamed Boubekri. En parallèle, les appels à la sortie du gouvernement se sont multipliés.

Renouveler la direction, resserrer les liens avec le tissu social

Aujourd’hui qu’il a décidé de changer de camp, il doit passer à l’étape suivante: satisfaire cette autre revendication de ses bases. «Le parti doit se régénérer, mais ce n’est pas le statut de l’opposition qui va lui redonner son aura. Il disposera certes de plus de liberté d’expression et d’action ainsi que de marge de manœuvre pour critiquer le gouvernement, mais ce n’est pas suffisant».
Une chose à prendre en compte, toutefois, et les socialistes en sont conscients, l’opposition d’aujourd’hui n’est plus celle des années 80, et les 13 années passées au gouvernement ont largement entamé la popularité de leur parti. En ces 13 années, il n’a pas pu répondre aux attentes de la population. La manière dont il a accédé au pouvoir ne l’y a pas non plus aidé. «On sait très bien que quand il est arrivé au pouvoir, c’est par consensus. Il a été piégé car il n’a pas pu se comporter en fonction de cette donne», explique ce membre du conseil national.
En définitive, résume-t-il, «le parti doit commencer par renouveler sa direction et surtout resserrer les liens avec le tissu social, être présente là où la demande sociale se fait forte». Cela passera par le tenue, dans les mois à venir, de son congrès, la réactivation de ses relais syndicaux, la restructuration, voire la reconstruction, de ses organes parallèles, la jeunesse, les femmes, les organisations de cadres et de professions libérales et la réouverture de ses locaux principalement dans les centres urbains. Car, il ne faut pas l’oublier, si l’USFP a été victime de la désaffection populaire, c’est qu’elle n’a pas su se pencher sur ses propres problèmes donnant l’impression d’un navire sans capitaine et sans destination. Depuis Abderrahmane Youssoufi, elle a manqué d’un leader charismatique et fédérateur, capable de canaliser les mouvances tout en préservant l’union. Et ce n’est pas Mohamed Elyazghi ou Abdelouahed Radi qui auront su faire la différence, au moment où les autres partis avaient renouvelé leurs instances et rajeuni leurs dirigeants. L’USFP également a perdu ses relais dans la société. D’abord la Confédération démocratique du travail, menée par le tonitruant Noubir Amaoui, qui a claqué la porte en 2001, en désaccord avec le bureau politique. La création d’un nouveau syndicat, la Fédération démocratique du travail, ne suffira pas à redonner à l’USFP sa place d’antan. Ensuite, le départ d’intellectuels comme Mohamed Sassi et Najib Akesbi.et, enfin, la perte d’influence de la Chabiba, qu’ avait quitté en 2001 un certain Mohamed Hafid, remplacé par Hassan Tariq. En un mot, coupée de ses bases, depuis 2001 déjà, l’USFP a troqué le parti des idées, du débat et des principes contre le confort consensuel de la présence au gouvernement, sans pour autant se prévaloir de nouveaux militants qui lui auraient permis de se refaire une virginité aux yeux de l’opinion publique. Le passage à l’opposition est un premier pas, mais la route du renouveau nécessite plus que ce simple geste et sera… très, très longue.