USFP, gouvernement, partis… M. El Gahs sort de sa réserve

Le passage à  l’opposition aurait été plus cohérent pour l’USFP, mais ne l’aurait
pas pour autant réconciliée avec les Marocains.
Il faut une réforme radicale.
Pour le moment, El Gahs se contente d’être militant socialiste.
Les programmes présentés par les partis ne valent pas grand-chose. Les questions
essentielles pour l’avenir du pays n’ont pas été abordées.

Depuis le 6 février 2007, Mohamed El Gahs est en hibernation politique. Ce jour-là , l’enfant terrible de l’USFP créait la surprise en démissionnant du bureau politique, l’instance la plus importante du parti. L’événement est de taille à  plusieurs égards. D’abord, parce que M. El Gahs était, à  l’époque, membre du gouvernement en tant que secrétaire d’Etat à  la jeunesse. Ensuite, parce que la démission arrivait à  quelque mois seulement des élections législatives de septembre 2007. Enfin, parce que cette démission est celle d’un membre qui fut proche, jusqu’à  un passé récent, de Mohamed Elyazghi, premier secrétaire du parti. En dépit des «raisons personnelles» invoquées par le démissionnaire, personne ne fut dupe et beaucoup sont même allés jusqu’à  dire que l’USFP traversait une crise grave.
Pourtant au lendemain des élections de septembre 2002, tout semblait bien se présenter pour ce jeune militant qui avait, très jeune, commencé sa vie partisane. Né en 1963, c’est à  l’âge de 15 ans qu’il rejoint la Chabiba du parti. Très rapidement, il gravira les échelons. Sa casquette de journaliste lui dictera un passage par le quotidien du parti, Libération, dont il deviendra le patron en 1993. Il se présentera en septembre 2002 aux élections législatives dans la circonscription de Bernoussi-Zenata (Casablanca) et décrochera un siège au Parlement. Dans la foulée, il est nommé secrétaire d’Etat à  la jeunesse dans le gouvernement de Driss Jettou. En juin 2005, honneur suprême pour un militant, il accède au bureau politique à  l’issue du VIIe congrès. Beaucoup y ont vu une manÅ“uvre de la direction du parti en vue d’amadouer le rebelle, le jeune réformiste. Mais c’était ne pas connaà®tre l’homme qui continuera à  dénoncer l’immobilisme du parti et celui de ses dirigeants. Moins de deux ans plus tard, il claque la porte, reprochant aux membres du bureau politique de ne pas avoir eu le courage politique de mettre en application les recommandations des VIe et VIIe congrès, dont il fut la cheville ouvrière. Pour lui, le mode de gestion du parti, son organisation, les agissements de certains de ses leaders sont d’un autre âge. Il leur fait porter la responsabilité de la débâcle du 7 septembre.
Participation «avortée» au gouvernement de Abbas El Fassi, liens supposés ou réels avec Fouad Ali El Himma, refus de candidature aux dernières élections, attitude du bureau politique de l’USFP…, Mohamed El Gahs sort de sa réserve…

La Vie éco : Vous étiez, jusqu’à  la veille de la formation du gouvernement, pressenti comme ministre. Et puis soudain, vous disparaissez de la liste. Que s’est-il passé exactement?
Mohamed El Gahs : Mystère !

On dit que c’est le parti qui a refusé et qui vous a remplacé par un membre du cabinet de Mohamed Elyazghi…
Je n’ai pas été remplacé. Le gouvernement existe quand il est annoncé de manière officielle. Avant, il y a des fuites, des spéculations…, mais le fait est que je n’y suis pas. Je n’ai pas de commentaires à  faire sur ce sujet.

Etes-vous toujours un militant USFP ?
Bien entendu.

Vous avez cependant refusé de vous présenter aux élections au nom du parti…
L’USFP est un parti qui a connu des difficultés. Je n’étais pas d’accord avec un certain nombre de choses et d’agissements au niveau de la direction. En voyant ce qui se préparait, la manière avec laquelle certains, au sein du parti, voyaient les élections, certaines pratiques, j’étais convaincu que nous allions droit dans le mur. C’était une analyse objective partagée par un certain nombre de camarades, et j’ai essayé d’alerter, de parler, d’expliquer, à  plusieurs reprises, sans vouloir bousculer personne. Pour moi, c’était une question de cohérence, tout simplement.

O๠se situe le désaccord ? Vous ne partagiez pas la démarche, le contenu du programme, la manière de choisir les candidats ?
Bien avant cela, il y avait la manière de gérer l’organisation, de traiter les militants… Les prémices remontent à  deux voire trois ans. J’avais déjà  été déçu par le fait que l’on n’ait pas mis réellement en Å“uvre les orientations, les choix posés lors du VIe congrès. Je l’avais dit. Et j’ai été encore moins satisfait de la manière dont s’est préparé et déroulé le VIIe congrès, dont on n’a pas non plus appliqué réellement les grandes orientations. Au cÅ“ur de ce désaccord, il y a la nature, l’identité de ce parti, le grand parti socialiste que j’appelle de mes vÅ“ux. Je ne suis pas pour un petit groupuscule. Je ne suis pas pour un parti autiste centré sur lui-même, qui n’a de vie qu’à  travers les querelles personnelles, les problèmes d’appareil, les manÅ“uvres, et qui se trouvait chaque jour en décalage et même en rupture par rapport à  la réalité de son électorat potentiel. J’ai dit tout cela, je l’ai répété et c’est ce qui a un peu dérangé. J’ai fini par démissionner du bureau politique.

Tout en sympathisant avec vous, beaucoup vous reprochent cette démission, ce silence, le fait d’avoir cherché à  changer le parti de l’extérieur plutôt que de l’intérieur.
Ceux qui sont restés ont-ils pu changer quelque chose ? Non ! Ils n’ont rien changé du tout. Croyez-moi, si j’avais eu le sentiment d’avoir une chance même infime de changer quoi que ce soit dans l’état d’esprit et le fonctionnement là  o๠j’étais, je ne serais pas parti. Aujourd’hui, ces gens-là  sont les mêmes qui reviennent pour me dire que j’avais raison…

Peut-on changer un parti sans être dedans ?
Quitter un bureau politique ne veut pas dire quitter un parti et, d’ailleurs, je l’ai écrit dans ma lettre de démission. Certains ont voulu dénaturer les choses. A l’époque il y avait des mouvements dans le parti, et on a voulu m’en faire porter la responsabilité. Cela relève, à  mon sens, de la petite politique politicienne insignifiante. Je n’avais pas envie d’être paralysé par l’appartenance et je voulais aussi mettre mes camarades à  l’aise. Quelques mois avant les élections, nous nous sommes rencontrés, nous en avons discuté longuement et ils ont fini par refuser ma démission. J’ai trouvé cela très sympathique. Mais, au fond, cela veut dire que certains savaient que ce que je disais contenait une part de vérité, mais pensaient que ce n’était pas le moment d’en discuter.

Finalement, vous êtes officiellement membre du bureau politique ou pas ?
Le bureau politique a refusé ma démission, certains disant qu’ils comprenaient ma position mais que le moment viendrait pour cela. En attendant, ils ont dit refuser catégoriquement mon départ et que je pouvais revenir quand je voudrais. Je n’avais pas non plus envie de couper les ponts. L’USFP, c’est toute ma vie, c’est un engagement. Avant, à  d’autres périodes et à  l’occasion d’autres batailles, j’ai toujours dit que si nous n’étions pas d’accord, je ne ferais rien qui puisse nuire au parti. Malgré les provocations de certains, j’ai tenu parole. Que le clan majoritaire assume ce qu’il est en train de faire.

Ne desservez-vous pas plutôt le parti en ne réagissant pas ?
A la veille des élections, ma position était de dire que cela fait dix ans que nous gouvernons et que ces élections allaient être le vrai test pour l’USFP, le moment o๠les Marocains allaient faire le bilan du parti socialiste. Que nous le voulions ou non, les dix années passées sont incarnées par l’USFP, sachant que dix années, c’est vraiment la moyenne supérieure de la durée de vie d’une majorité dans n’importe quelle démocratie.

Le moment était donc venu pour une éventuelle alternance. Si les Marocains sont contents, ils reconduiront l’USFP, sinon, ils vont nous sanctionner.
Les dernières élections avaient pour principal enjeu le changement : ou c’est nous, l’USFP, qui incarnons le changement, et à  ce moment-là  nous allons gagner, ou ce sont d’autres qui vont le faire, et nous allons perdre. C’était ma position.
Je n’ai pas l’impression que le parti a choisi d’incarner le changement et il a perdu. D’autres l’ont fait plus ou moins et en ont été récompensés.

L’USFP l’a payé très cher. Un demi-million de voix en moins par rapport à  2002 !
2002 n’était pas une année faste non plus. Le parti perd des millions de voix d’électeurs qui sont, au fond d’eux-mêmes, des gens de gauche modérés, modernes, etc. Et c’est cela qui est très grave. Nous ne pouvons pas prétendre ou vouloir être un parti social-démocrate avec seulement 2% des voix.

Plus que quelques mois pour le prochain congrès du parti, prévu en 2008…
Il y a tellement de travail à  faire que la remise en cause doit s’étaler sur plusieurs années. Toute une histoire. Il faut clarifier les choses. Un certain nombre de ruptures s’imposent. Certaines ont déjà  été entamées. C’est pour cela que j’ai parlé du VIe congrès, parce que j’étais très impliqué dans la rédaction des textes, dans l’organisation, etc. A l’époque, je pensais que nous allions entamer un autre cycle. Malheureusement, cela n’a pas été fait, d’o๠la crise que nous vivons aujourd’hui… Le congrès est certes nécessaire et je fais confiance aux gens qui vont s’impliquer dans le débat. Mais je ne pense pas que les choses vont être réglées en un congrès. Il y a un travail que l’USFP doit faire sur lui-même, au niveau des instances dirigeantes et au niveau de la base, de refonte du discours. Il faut se débarrasser d’un certain nombre de restes d’un passé qui a fait son temps, et qui ne sont plus opérationnels.

Cette volonté de réforme est-elle partagée par suffisamment de cadres au sein du parti ?
Il y a toujours dans les partis politiques ce qu’on appelle la récupération. Il y a des spécialistes en la matière qui passent à  l’action quand un mouvement de fond est enclenché. Beaucoup de gens ont été clairs depuis des années, et ce sont ceux-là  qui m’intéressent. Il y en aura toujours qui voudront faire les petits malins, mais, croyez-moi, ça ne marche plus auprès des militants de l’USFP. C’est fini !

Quid du risque de scission ?
Tout est possible. Ce n’est jamais réjouissant de voir partir des camarades, surtout les militants, mais ce risque est réel si certains comportements, certaines manÅ“uvres sont maintenus en croyant berner les gens encore une fois. Je ne le souhaite pas, mais si la scission permet de nous régénérer à  un moment…

Et vous la mèneriez ?
Non. Je ne mène rien du tout. Je serai là  pour accompagner.

Revenons à  l’actualité, que pensez-vous du taux de participation aux dernières élections ?
C’est un taux inquiétant. Il a révélé une crise de la politique, telle qu’elle fonctionne elle-même, les gens qui l’incarnent, c’est-à -dire les partis et leurs leaders.
En résumé, la crise s’explique aujourd’hui par un grand décalage entre ce qu’offrent les partis et les attentes réelles du citoyen.
Ce qui s’est passé ces dernières années a créé un désir de politique, de conscience politique, un intérêt pour la politique énorme dans la société. On le voit dans la presse, dans la vie, la ville, les familles, la rue, les administrations, les lieux publics… La parole s’est libérée. En face, l’offre politique des partis, à  mon avis, est restée très en deçà  de ces attentes. Je crois que la classe politique est restée sur les schémas classiques des années 60 et 70.

Solution ?
Pour ce qui est de l’USFP, il faudrait un peu plus de modestie et peut-être beaucoup d’inquiétude, parce que c’est le moteur de la reconquête.

Et concernant les partis en général ?
Les deux. Il faudrait peut-être se dire que quelque chose ne va pas, et admettre qu’il y a aujourd’hui une crise de la politique au Maroc. Les partis ont essayé pendant des décennies de camoufler, colmater, occulter.

Vous pensez que les partis sont les premiers responsables ?
Est-ce que les partis sont responsables ou pas ? Est-ce que l’évolution de notre société sur le plan politique et sur le plan démocratique a été finalement beaucoup plus complexe qu’on ne le pense ? Les grandes ruptures, les grands débats ont-ils été posés devant les Marocains ? Les Marocains comprennent-ils, leur a-t-on expliqué quel était l’enjeu de la politique, mais de manière très simple ? Leur a-t-on dit ce qui différencie tel parti de tel autre ? Quand vous voyez la quasi-similitude entre les programmes, vous réalisez que nous avons atteint un degré surréaliste d’indigence de l’imagination politique.

Des questions vitales toutefois ?
Nous sommes dans un moment de l’humanité o๠tout le débat dans le monde porte sur des questions comme : Que sommes-nous en tant que nation ? Que va-t-on devenir demain, avec cette mondialisation qui déferle ? Quel est le rôle de l’Etat ? Nous vivons dans un monde o๠la question du terrorisme est cruciale : comment va-t-on, demain, vivre en tant que Marocains avec une donnée qui change nos vies, nos façons de concevoir la vie, la politique ? Peut-on faire de la politique aujourd’hui au Maroc comme avant le 16 Mai, ou comme avant le chamboulement de la mondialisation ? Peut-on se concevoir de gauche aujourd’hui sans poser la question du rôle de l’Etat, de la place du marché, de ce qui peut ou non relever de la sphère marchande, de ce qui doit rester dans le domaine du public ? Je peux vous citer des dizaines de questions de ce type, pourtant cruciales, qu’aucun parti n’a posées à  la veille des élections. Au même moment, certains d’entre eux ont cru bon de nous ressortir l’histoire de la réforme de la Constitution. Franchement…

Pourtant, c’est réellement la première fois dans l’histoire du Maroc que les partis amènent des programmes chiffrés, précis.
Quels programmes ? C’est du pipeau ! La politique, c’est beaucoup plus compliqué, plus grand, plus…

… idéologique ?
Non, pas idéologique ! La politique, c’est du rêve, c’est proposer un projet de société. Donnez-moi envie d’aller voter, mais ne venez pas me dire que vous allez créer des centaines de milliers d’emplois alors que les Marocains voient la réalité économique du pays et qu’ils savent pertinemment que ce sont des créations, automatiques, du système économique marocain, tel qu’il fonctionne. Maintenant, après la campagne électorale, regardez ces catalogues électoraux, je suis sûr que vous allez en rire. La preuve, il n’y a qu’à  voir le nombre de Marocains que ces soi-disant «programmes» ont convaincu d’aller aux urnes.
Les Marocains veulent qu’on leur indique un cap, qu’on leur parle le langage de la vérité, qu’on leur raconte la société qu’on leur propose demain, avec ses valeurs, ses lois, les efforts qu’il faut consentir, et les droits et obligations qu’ils ont. Dans cette vision à  long terme, ce socle politique, il faut bien sûr leur donner une idée des actions et des programmes à  court et moyen terme.

Et quel cap voyez-vous pour l’USFP ?
Je vous renvoie tout simplement vers tout ce que j’ai écrit depuis des années sur l’Etat, les services publics, le marché, les entreprises, les médias, sur les valeurs communes d’une nation… Pour moi, tout cela repose sur une idée très importante : remettre la nation au centre du projet politique d’avenir. On ne peut rien construire, ni de gauche ni de droite, si on n’a pas un socle de valeurs communes qui forment et qui incarnent la nation. Les acteurs peuvent partager, être en désaccord, en compétition…, l’essentiel, c’est qu’il y ait cette notion de projet de société à  long terme, ce cap vers lequel on veut ensemble se diriger. Pour moi, la gauche réformiste doit se réapproprier l’idée de nation, avec tout ce que cela comporte. Je suis pour un renforcement de l’Etat.

Vous restez fidèle aux principes classiques de la gauche à  un moment o๠cette dernière est en crise, et pas seulement au Maroc…
Au contraire. Le discours rénovateur de la gauche indique qu’il existe des valeurs, des fondamentaux de la gauche qu’il ne faut surtout pas jeter. Toutefois, la traduction de ces valeurs dans le monde d’aujourd’hui doit changer, dans le sens o๠il faut adapter les valeurs, les instruments d’analyse et les instruments de travail à  la réalité et aux problèmes du monde d’aujourd’hui, mais avec les mêmes idéaux de gauche qui sont la générosité, l’humanisme… La rupture se fait justement par rapport à  ceux qui sont restés, qui voient que les instruments d’interprétation, de travail, d’analyse, d’action ne fonctionnent pas, mais qui disent que c’est le monde qui est inopérant.

Tout cela est bien beau, mais o๠comptez-vous exprimer vos opinions, votre vision ?
Dans la vie.

Concrètement ? Vous n’êtes ni au gouvernement ni au bureau politique de l’USFP ?
Cela fait dix jours que je ne suis plus au gouvernement. J’ai d’abord besoin de me reposer et de réfléchir à  tout cela. Il y a des questions pour lesquelles j’ai des pistes, mais je n’ai pas de réponses définitives. Pour le moment, je suis militant socialiste, et je suis bien comme ça.

Vous ne comptez pas, un jour, briguer le poste de premier secrétaire de l’USFP ?
Pour le moment, ce n’est pas mon ambition, je n’y pense pas tous les matins en me rasant. Mais s’il y a nécessité, si par je ne sais quelle circonstance je me trouvais obligé d’assumer cette responsabilité, d’assumer donc les conséquences de ce que je prône, avec les militants convaincus, prêts, mobilisés, motivés pour aller dans cette voie-là , j’assumerais.
Et la première chose à  faire serait que, dans le fonctionnement de tous les jours, dans son organisation, le parti social-démocrate devienne non pas le parti de quelques milliers de gens, mais de millions de Marocains qui ont chacun quelque chose à  apporter dans les débats, les décisions, le travail de tous les jours, etc.
Entretien réalisé.